{"id":103,"date":"2003-09-04T15:00:59","date_gmt":"2003-09-04T14:00:59","guid":{"rendered":"http:\/\/www.dan.sperber.fr\/?p=103"},"modified":"2018-04-24T20:21:44","modified_gmt":"2018-04-24T19:21:44","slug":"pourquoi-repenser-linterdisciplinarite","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/?p=103","title":{"rendered":"Dan Sperber (2003) <b>Pourquoi repenser l&#8217;interdisciplinarit\u00e9?<\/b> S\u00e9minaire virtuel <i>Rethinking interdisciplinarity \/ Repenser l&#8217;interdisciplinarit\u00e9<\/i> \u00e0 <a href=\"http:\/\/www.interdisciplines.org\/\">www.interdisciplines.org<\/a>"},"content":{"rendered":"<p style=\"padding-left: 60px;\">Version fran\u00e7aise de &#8220;Why rethink interdisciplinarity?&#8221; Texte discut\u00e9 dans le cadre du s\u00e9minaire virtuel <em>Rethinking interdisciplinarity \/ Repenser l&#8217;interdisciplinarit\u00e9<\/em> \u00e0\u00a0 <a href=\"http:\/\/www.interdisciplines.org\/\">www.interdisciplines.org<\/a> (o\u00f9 l&#8217;int\u00e9gralit\u00e9 de la discussion est en ligne).<!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>POURQUOI REPENSER L\u2019INTERDISCIPLINARIT\u00c9 ?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Dan Sperber<\/strong><\/p>\n<p>Ce s\u00e9minaire virtuel \u00ab Repenser l\u2019interdisciplinarit\u00e9 \u00bb est organis\u00e9 par des membres et des associ\u00e9s de l\u2019Institut Jean Nicod (qui se d\u00e9crit comme \u00ab un laboratoire interdisciplinaire \u00e0 l&#8217;interface entre sciences humaines, sciences sociales et sciences cognitives \u00bb). Normalement, nous ne discutons pas entre nous de l\u2019interdisciplinarit\u00e9 en elle-m\u00eame. Ce que nous faisons, c\u2019est travailler sur des probl\u00e8mes qui se trouvent relever de plusieurs disciplines, et pour cela nous \u00e9tablissons des collaborations entre philosophes, psychologues, neuropsychologues, linguistes, anthropologues, etc. Cependant, de m\u00eame que tant d\u2019autres chercheurs, \u00e9tudiants, et responsables d\u2019institutions scientifiques, nous avons de bonnes raisons de prendre le temps de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 l\u2019interdisciplinarit\u00e9 elle-m\u00eame. Toute recherche qui rel\u00e8ve de plusieurs disciplines rencontre des obstacles sp\u00e9cifiques. Elle est facilement per\u00e7ue comme opposant un d\u00e9fi \u00e0 l\u2019organisation disciplinaire qui domine dans les sciences. Ce d\u00e9fi est vu comme positif par certains, comme futile par d\u2019autres. Les chercheurs impliqu\u00e9s dans la recherche interdisciplinaire doivent en fin de compte soit articuler le d\u00e9fi, soit le minimiser. Ainsi en va-t-il dans la micro-politique de la science. Mais tout de m\u00eame, le discours sur l\u2019interdisciplinarit\u00e9 ne devrait pas \u00eatre seulement opportuniste. Il est ou devrait \u00eatre pertinent pour notre compr\u00e9hension du caract\u00e8re et du devenir des sciences. D\u2019o\u00f9 l\u2019id\u00e9e de ce s\u00e9minaire.<\/p>\n<p>J\u2019avais initialement pour intention, dans cette pr\u00e9sentation d\u2019ouverture du s\u00e9minaire, d\u2019esquisser quelques argument sur les avantages, les inconv\u00e9nients et l\u2019avenir de l\u2019interdisciplinarit\u00e9, mais, en y travaillant, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 de plus en plus enclin \u00e0 partager des r\u00e9flexions, des soucis et aussi des \u00e9motions que m\u2019ont inspir\u00e9 mon exp\u00e9rience, celle d\u2019un chercheur en sciences sociales et cognitives profond\u00e9ment impliqu\u00e9 dans la recherche interdisciplinaire. Je le ferai en pr\u00e9sentant quelques illustrations et en les commentant.<\/p>\n<p>L\u2019interdisciplinarit\u00e9 cosm\u00e9tique : Me voici si\u00e9geant encore une fois dans un comit\u00e9 charg\u00e9 d\u2019\u00e9valuer des projets de recherche cens\u00e9s satisfaire \u00e0 un crit\u00e8re explicite d\u2019interdisciplinarit\u00e9. Comme d\u2019habitude le comit\u00e9 est interdisciplinaire au sens o\u00f9 il est compos\u00e9, pour l\u2019essentiel, de chercheurs de plusieurs disciplines, chacun reconnu et puissant dans sa discipline particuli\u00e8re. Tr\u00e8s peu d\u2019entre nous ont \u00e9t\u00e9, en revanche, impliqu\u00e9s de fa\u00e7on intensive dans des recherches interdisciplinaires. La plupart des projets de recherche que nous devons \u00e9valuer comportent une rh\u00e9torique interdisciplinaire et d\u00e9crivent des collaborations \u00e0 venir entre des gens de diff\u00e9rentes disciplines, mais tout cela est d\u00e9velopp\u00e9 avant tout pour satisfaire aux crit\u00e8re d\u2019attribution de cr\u00e9dits. Le contenu scientifique r\u00e9el consiste g\u00e9n\u00e9ralement en une juxtaposition de projets monodisciplinaires avec un certain effort pour les articuler dans la pr\u00e9sentation. Quelques projets sont vraiment interdisciplinaires, mais souvent ils sont moins bien con\u00e7us, moins certains d\u2019aboutir \u00e0 des r\u00e9sultats clairs. Et maintenant, nous devons choisir entre deux projets : un projet vraiment bon mais dont le caract\u00e8re interdisciplinaire est superficiel et pour les besoins de la cause, et un projet juste acceptable, mais novateur et vraiment interdisciplinaire. Devons nous donner la pr\u00e9f\u00e9rence au premier en esp\u00e9rant que, tout comme la foi est cens\u00e9e venir en priant, de v\u00e9ritables interactions interdisciplinaires se produiront dans ce qui, au d\u00e9part n\u2019\u00e9tait qu\u2019un effort paresseux et opportuniste dans cette direction, ou devons nous faire confiance au second projet et voir son caract\u00e8re vague et provisoire comme le prix \u00e0 payer pour s\u2019\u00e9loigner des sentiers battus ? J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 rencontr\u00e9 pareil dilemme. Cette fois ci, je vote pour le projet qui est meilleur mais gu\u00e8re interdisciplinaire, car il me semble nettement mieux m\u00e9riter un financement. En m\u00eame temps je me demande : quelle com\u00e9die jouons-nous ici : nous somme cens\u00e9s attribuer des cr\u00e9dits \u00e0 des recherches interdisciplinaires et novatrices alors que, pour commencer, il n\u2019y a gu\u00e8re de fonds pour d\u00e9velopper un enseignement et une formation \u00e0 la\u00a0 recherche interdisciplinaires. Dans de telles conditions, comment esp\u00e9rer qu\u2019\u00e9mergent des projets vraiment interdisciplinaires et de premier plan ? Et la plupart de mes coll\u00e8gues dans ce comit\u00e9 ne sont-ils pas tout \u00e0 fait satisfaits de cette situation, qui permet aux affaires disciplinaires de suivre leur train-train, au prix modeste d\u2019un peu de rh\u00e9torique interdisciplinaire ?<\/p>\n<p>D\u00e9ceptions interdisciplinaires : Une \u00e9quipe d\u2019\u00e9minents psychologues consacre des ann\u00e9es \u00e0 produire des donn\u00e9es exp\u00e9rimentales en faveur de l\u2019hypoth\u00e8se selon laquelle il y a des diff\u00e9rences fondamentales dans les modes de pens\u00e9e des membres de cultures diff\u00e9rentes. Si cette hypoth\u00e8se va \u00e0 l\u2019encontre des conceptions dominantes en psychologie, elle est d\u00e9fendue depuis longtemps par les anthropologues, mais sans le b\u00e9n\u00e9fice de r\u00e9sultats exp\u00e9rimentaux. Nos psychologues sont invit\u00e9s \u00e0 pr\u00e9senter leurs travaux \u00e0 une conf\u00e9rence d\u2019anthropologues. Forte d\u00e9ception des deux c\u00f4t\u00e9s. Les anthropologues ne voient pas la pertinence de donn\u00e9es exp\u00e9rimentales en faveur d\u2019une th\u00e8se qu\u2019ils ont la certitude d\u2019avoir amplement d\u00e9montr\u00e9e au moyen de donn\u00e9es ethnographiques. Ils protestent contre le caract\u00e8re artificiel selon eux d\u2019exp\u00e9riences men\u00e9es hors d\u2019un contexte ethnographique. De plus, ils trouvent bien trop grossi\u00e8re la conception que se font les psychologues de la culture, comme le montre le fait qu\u2019ils parlent des cultures Occidentale et Asiatique sans plus de d\u00e9tail. Les psychologues trouvent que les anthropologues ne se rendent tout simplement pas compte de l\u2019importance des donn\u00e9es exp\u00e9rimentales, qu\u2019ils critiquent la m\u00e9thodologies sans la comprendre, et qu\u2019ils ne voient pas que ce travail pourrait contribuer de fa\u00e7on significative \u00e0 des \u00e9changes fructueux entre psychologues et anthropologues. En fin de compte, l\u2019hypoth\u00e8se pr\u00e9sent\u00e9e ne fait m\u00eame pas l\u2019objet d\u2019une discussion.<\/p>\n<p>Qu\u2019est ce qui ne va pas ? Les deux communaut\u00e9s, celle des psychologues et celle des anthropologues, ont des vocabulaires, des pr\u00e9suppositions, des priorit\u00e9s, des r\u00e9f\u00e9rences, des crit\u00e8res diff\u00e9rents. En g\u00e9n\u00e9ral des disciplines diff\u00e9rentes ont chacune leur propre sous-culture, et la diff\u00e9rence est exacerb\u00e9e plut\u00f4t qu\u2019att\u00e9nu\u00e9e par l\u2019existence de ressemblance superficielles, par exemple de termes identiques utilis\u00e9s avec des sens bien diff\u00e9rents (comme \u00ab culture \u00bb et \u00ab mode de pens\u00e9e \u00bb dans l\u2019exemple qui nous occupe). Parce qu\u2019un probl\u00e8me semble relever de deux disciplines, les chercheurs de l\u2019une et de l\u2019autre peuvent promouvoir, ou en tout cas accepter volontiers, l\u2019id\u00e9e d\u2019\u00e9changes interdisciplinaires. Le plus souvent, ce qu\u2019ils attendent de ces \u00e9changes, ce n\u2019est pas d\u2019avoir beaucoup \u00e0 apprendre de l\u2019autre discipline, c\u2019est plut\u00f4t d\u2019avoir beaucoup \u00e0 lui apporter. On se remet bien moins en question si l\u2019on pense que ce que l\u2019on a \u00e0 dire est pertinent pour un public plus large que celui auquel on est habitu\u00e9, que si l\u2019on pense qu\u2019on n&#8217;a pas pr\u00eat\u00e9 attention \u00e0 un message pertinent pour soi. Dans l\u2019histoire que je vient de raconter, c\u2019est \u00e9videmment les psychologues qui ont fait le plus d\u2019effort pour sortir de leur coquille et produire un travail nouveau, mais cet effort ils l\u2019ont fait avec la perspective d\u2019avoir une le\u00e7on \u00e0 donner et non \u00e0 recevoir. Les anthropologues, de leur c\u00f4t\u00e9, \u00e9taient dispos\u00e9s \u00e0 accueillir des psychologues qui reconna\u00eetraient la sup\u00e9riorit\u00e9 \u00e9vidente de l\u2019anthropologie sur la psychologie dans l\u2019\u00e9tude des modes de pens\u00e9e. Ils n\u2019\u00e9taient pas dispos\u00e9s \u00e0 faire l\u2019effort de comprendre le point de vue des psychologues (m\u00eame si comprendre le point de vue d\u2019autrui est ce qui occupe les anthropologues, mais l\u2019autrui en question est \u00e9loign\u00e9 et n\u2019est pas dans la comp\u00e9tition pour les ressources et l\u2019autorit\u00e9 acad\u00e9miques). Plus g\u00e9n\u00e9ralement, nombreux sont les chercheurs de diverses disciplines qui ont particip\u00e9 \u00e0 des rencontres interdisciplinaires. Le discours public lors de ces rencontres en souligne toujours le caract\u00e8re positif, mais, en priv\u00e9, on entend exprimer bien des doutes et des frustrations. La plupart des participants en reviennent l\u00e9g\u00e8rement intrigu\u00e9s sans plus, tout comme des cadres d\u2019entreprise reviennent \u00e0 leur routine apr\u00e8s un stage d\u2019auto-conscience.<\/p>\n<p>Une faible courbe d\u2019apprentissage : Certains des membres de l\u2019\u00e9quipe de psychologues dont je viens de parler participent \u00e0 un programme doctoral sur la culture et la cognition \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Michigan. Chaque semaine, les enseignants et les \u00e9tudiants du programme, qui pour la plupart, viennent de l\u2019anthropologie ou de la psychologie, se rencontrent pour discuter de leur travail, du travail d\u2019un chercheur invit\u00e9, ou de questions g\u00e9n\u00e9rales. Il est fascinant et parfois d\u00e9courageant d\u2019observer comment, semaine apr\u00e8s semaine, ann\u00e9e apr\u00e8s ann\u00e9e, les m\u00eames d\u00e9saccords entre disciplines voire \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une discipline s\u2019expriment presque dans les m\u00eames termes, comme si les appartenances disciplinaires et th\u00e9oriques ne pouvaient jamais \u00eatre d\u00e9pass\u00e9es. Mais ce n\u2019est que la moiti\u00e9 de l\u2019histoire. Certains ne viennent que quelques fois \u00e0 ces r\u00e9unions, et abandonnent pour de bon, n\u2019y voyant qu\u2019une perte de temps, mais d\u2019autres les suivent depuis des ann\u00e9es. Ceux-ci ont acquis une compr\u00e9hension claire et pr\u00e9cise du travail accompli dans d\u2019autres disciplines, et dans leurs propres travaux ils traitent de sujets vraiment interdisciplinaires, en s\u2019appuyant, m\u00eame si c\u2019est parfois de fa\u00e7on d\u00e9fensive, sur plusieurs disciplines. Certains \u00e9tudiants du programme, m\u00eame s\u2019ils viennent soit des sciences sociales, soit de la psychologie, pensent et travaillent de fa\u00e7on pluridisciplinaire. Tous ceux d\u2019entre nous qui participent \u00e0 ce programme comme membres permanents ou comme visiteurs r\u00e9guliers \u00e9prouvent \u00e0 la fois une certaine frustration \u2013 est-ce que tout cela ne pourrait pas fonctionner mieux, avancer plus vite, \u00eatre d\u00e9barrass\u00e9 une fois pour toute des malentendus initiaux ? \u2013 et un sentiment d\u2019accomplissement \u2013 m\u00eame si cela ne va pas aussi loin et aussi vite qu\u2019on le voudrait, quelque chose de pertinent et de novateur est en train d\u2019\u00e9merger, que n\u2019aurait pas pu produire une contexte disciplinaire.<\/p>\n<p>De fa\u00e7on plus g\u00e9n\u00e9rale, il s\u2019av\u00e8re que la seule fa\u00e7on de faire prendre en compte les r\u00e9sultats d\u2019un travail interdisciplinaire et d\u2019obtenir qu\u2019il ne soit pas purement et simplement ignor\u00e9 \u2013 qu\u2019il ne soit pas compris de travers est une autre affaire \u2013 c\u2019est d\u2019en produire des versions diff\u00e9rentes, une pour chacune des disciplines concern\u00e9es. On soumettra par exemple un article \u00e0 une revue de psychologie, avec une introduction et une discussion g\u00e9n\u00e9rale r\u00e9duites, une section exp\u00e9rimentale standard, des r\u00e9f\u00e9rences d\u00e9taill\u00e9es \u00e0 la litt\u00e9rature psychologique, et en utilisant comme il faut les mots qui comptent. On d\u00e9veloppera pour l\u2019essentiel le m\u00eame argument pour une revue d\u2019anthropologie avec, mutatis mutandis, la m\u00eame strat\u00e9gie, ce qui, cette fois-ci impliquera de fournir un r\u00e9sum\u00e9 seulement des exp\u00e9riences, des donn\u00e9es \u00ab anecdotiques \u00bb (comme disent les psychologues), et des sections th\u00e9oriques bien plus longues qui anticiperont les objections que la plupart des anthropologues font \u00e0 toute d\u00e9marche naturaliste. On agira de m\u00eame lorsqu\u2019on donne une conf\u00e9rence \u00e0 un public disciplinaire. Etant moi-m\u00eame anthropologue, j\u2019ai trouv\u00e9 du plaisir \u00e0 m\u2019assimiler \u00e0 diff\u00e9rentes sous-cultures, et bien s\u00fbr, l\u2019exp\u00e9rience est instructive. Cependant, ces passages oblig\u00e9s font du travail interdisciplinaire une entreprise \u00e0 taux \u00e9lev\u00e9 d\u2019investissement. Une fa\u00e7on de faire plus facile est d\u2019avoir des collaborations interdisciplinaires durables entre sp\u00e9cialistes des diff\u00e9rentes disciplines concern\u00e9es. Pour bien se comprendre les uns les autres et \u00eatres capables de concevoir des objectifs communs, ceux-ci doivent quand m\u00eame disposer non seulement de bonne volont\u00e9, mais aussi d\u2019une formation semblable \u00e0 celle que procure le programme \u00ab Culture and Cognition \u00bb de l\u2019Universit\u00e9 de Michigan.<\/p>\n<p>Le dilemme d\u2019un \u00e9tudiant : D., un psychologue, et moi sommes co-tuteurs d\u2019une \u00e9tudiant de\u00a0 DEA (premi\u00e8re ann\u00e9e de doctorat) particuli\u00e8rement prometteur, titulaire de ma\u00eetrises en philosophie, sociologie et biologie. Il fait un stage de recherches exp\u00e9rimentales dans le laboratoire de D. L\u2019\u00e9tudiant voudrait choisir un sujet de th\u00e8se interdisciplinaire ayant trait aux bases cognitives et aux formes culturelles de la moralit\u00e9. D., bien qu\u2019il participe lui-m\u00eame \u00e0 une recherche interdisciplinaire sur un th\u00e8me apparent\u00e9, tente \u00e9nergiquement de convaincre l\u2019\u00e9tudiant de renoncer \u00e0 cette id\u00e9e. Il devrait plut\u00f4t choisir \u2013 ou accepter \u2013 un projet de recherche strictement psychologique \u00e9troitement li\u00e9 aux recherches en cours dans le labo et dont les r\u00e9sultats puissent \u00eatre en partie au moins anticip\u00e9s. Ce n\u2019est que si l\u2019\u00e9tudiant fait un tel choix que D. se sent vraiment \u00e0 m\u00eame de pouvoir l\u2019aider dans sa carri\u00e8re. Le travail interdisciplinaire c\u2019est pour quand on a d\u00e9j\u00e0 un poste ! L\u2019\u00e9tudiant a \u00e9t\u00e9 motiv\u00e9 \u00e0 travers toutes ses \u00e9tudes par des objectifs interdisciplinaires et rechigne donc \u00e0 suivre cet avis. En m\u00eame temps, il aura besoin d\u2019une bourse et plus tard d\u2019un poste, et je ne peux que confirmer que, de ce point de vue pratique dont l\u2019importance est \u00e9vidente, D. a pour l\u2019essentiel raison. Comme j\u2019ai eu l\u2019occasion de le dire \u00e0 un bon nombre d\u2019\u00e9tudiants qui voulaient travailler dans le cadre interdisciplinaire dont je me suis fait l\u2019avocat, choisir un sujet de th\u00e8se interdisciplinaire entra\u00eene des risques s\u00e9rieux pour l\u2019avenir professionnel. En outre, il est bien plus dur d\u2019acqu\u00e9rir une bonne formation sans investir toute son \u00e9nergie dans une seule et m\u00eame discipline, voire sous-sous-discipline. Heureusement, dans ce cas particulier, apr\u00e8s quelques \u00e9changes entre toutes les personnes concern\u00e9es, et aid\u00e9 par l\u2019excellence manifeste de l\u2019\u00e9tudiant, nous trouvons un compromis qui semble r\u00e9aliste. Ce compromis comportera une fa\u00e7on de pr\u00e9senter les chose qui minimisera le caract\u00e8re interdisciplinaire de la recherche de l\u2019\u00e9tudiant (donc une rh\u00e9torique oppos\u00e9e \u00e0 celle typique du projet de recherche soumis en r\u00e9ponse \u00e0 un appel d\u2019offre !).<\/p>\n<p>Je vois ici un cercle vicieux : repousser le travail interdisciplinaire au moment o\u00f9 un chercheur est bien \u00e9tabli signifie que ce genre de recherche sera g\u00e9n\u00e9ralement rel\u00e9gu\u00e9 \u00e0 un r\u00f4le marginal, et men\u00e9 avec plus de bonne volont\u00e9 que de pleine comp\u00e9tence, et que, par cons\u00e9quent, il sera bien plus difficile pour un \u00e9tudiant de trouver un encadrement interdisciplinaire qu\u2019un encadrement disciplinaire ad\u00e9quat. De fa\u00e7on encore plus g\u00e9n\u00e9rale, cela signifie que la cr\u00e9ativit\u00e9 et le g\u00e9nie inventif des jeunes chercheur est d\u00e9tourn\u00e9 de la recherche interdisciplinaire, ce qui la ralenti, la rend moins gratifiante \u00e0 la fois intellectuellement et pratiquement, et ainsi en boucle.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9mergence d\u2019un r\u00e9seau interdisciplinaire : Vers la fin des ann\u00e9es 80, nous \u00e9tions quelques anthropologues \u00e0 tenter de d\u00e9velopper un genre nouveau d\u2019anthropologie cognitive. Nous inspirant des travaux de Noam Chomsky et de ceux de quelques \u00e9minents psychologues du d\u00e9veloppement, nous soutenions que l\u2019esprit comporte un \u00e9ventail de m\u00e9canismes sp\u00e9cialis\u00e9s dans le traitement de diff\u00e9rents domaines et que ces m\u00e9canismes jouent un r\u00f4le important dans la transmission culturelle et dans formation des contenus transmis. En 1990, une conf\u00e9rence sur les m\u00e9canismes cognitifs sp\u00e9cialis\u00e9s dans la cognition et la culture fut organis\u00e9e \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Michigan (voir Hirschfeld et Gelman 1994). Elle rassemblait, parmi d\u2019autres, ces anthropologues, des psychologues du d\u00e9veloppement, et des psychologues \u00e9volutionnaires. La convergence d\u2019int\u00e9r\u00eat entre ces disciplines frappa de nombreux participants et a depuis influenc\u00e9 leurs travaux. Cette conf\u00e9rence fut le point de d\u00e9part d\u2019un r\u00e9seau de collaborations qui a pris la forme, au cours des ann\u00e9es, de plusieurs autres conf\u00e9rences, d\u2019ateliers, de projets de recherche combinant travail exp\u00e9rimental et travail ethnographique de terrain (comme par exemple la collaboration entre Scott Atran et Doug Medin, ou comme celle entre Rita Astuti et Susan Carey). Toutes ces rencontres et tous ces projets ont \u00e9t\u00e9 facilit\u00e9s par le fait que sources de financement de la recherche voient d\u2019un bon \u0153il la recherche interdisciplinaire, et que nous n\u2019avons pas eu \u00e0 forcer sur la rh\u00e9torique pour satisfaire leur crit\u00e8res. La production scientifique \u00e9manant de ce r\u00e9seau qui cro\u00eet de fa\u00e7on informelle a attir\u00e9 l\u2019attention qu\u2019\u00e0 mon avis elle m\u00e9rite. Certains des plus jeunes chercheurs impliqu\u00e9s dans ce r\u00e9seau ont pu, gr\u00e2ce \u00e0 lui, b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019une formation interdisciplinaire d\u00e8s le d\u00e9part.<\/p>\n<p>De fa\u00e7on plus g\u00e9n\u00e9rale, dans de nombreuses disciplines, des progr\u00e8s majeurs ont impliqu\u00e9 des interactions interdisciplinaires. L\u2019exemple que je viens de donner est assez typique de ce qui s\u2019est pass\u00e9 dans les sciences cognitives. Howard Gardner, le premier historien de ce qu\u2019il a baptis\u00e9 la \u00ab R\u00e9volution Cognitive \u00bb, \u00e9crivait en 1985 : \u00ab actuellement la plupart des chercheurs en sciences cognitives viennent des rangs de disciplines particuli\u00e8res \u2013 en particulier la philosophie, la psychologie, l\u2019intelligence artificielle, la linguistique, l\u2019anthropologie et les neurosciences.\u00a0 \u2026 L\u2019espoir est qu\u2019un jour les fronti\u00e8res entre ces disciplines s\u2019estompent voire disparaissent tout \u00e0 fait, donnant naissance \u00e0 une science cognitive unifi\u00e9e \u00bb (Gardner 1985, p.7). Presque vingt ans plus tard, que peut-on observer ? Les disciplines ne se sont pas confondues (et, de toute fa\u00e7on, dans ces cas comme ceux de la philosophie ou de l\u2019anthropologie, seules certaines sous-disciplines \u00e9taient impliqu\u00e9es dans l\u2019entreprise des sciences cognitives), mais chaque discipline a emprunt\u00e9 aux autres des concepts, des questions, des outils et des crit\u00e8res. Pour n\u2019en donner que deux illustrations, la mod\u00e9lisation, inspir\u00e9e par l\u2019intelligence artificielle, est de plus en plus utilis\u00e9e en psychologie et en neurosciences, et plus g\u00e9n\u00e9ralement, l\u2019existence d\u2019une possibilit\u00e9 manifeste de mod\u00e9liser une hypoth\u00e8se donn\u00e9e est reconnue comme un crit\u00e8re pour juger de son acceptabilit\u00e9 \u00e0 travers les sciences cognitives. Des questions concernant le caract\u00e8re et le r\u00f4le des repr\u00e9sentations, soulev\u00e9es tout d\u2019abord en philosophie de l\u2019esprit, sont devenues un th\u00e8me de controverse \u00e0 travers les sciences cognitives. Il reste vrai que la plupart des chercheurs en sciences cognitives rel\u00e8vent nettement d\u2019une discipline donn\u00e9e, mais il est devenu commun pour beaucoup d\u2019entre eux d\u2019\u00eatre impliqu\u00e9s dans des programmes de recherche intensive rassemblant des chercheurs de plusieurs disciplines.<\/p>\n<p>Certains d\u2019entre nous ont franchi un pas de plus : nous n\u2019appartenons plus \u00e0 une discipline donn\u00e9e, ou bien nous appartenons simultan\u00e9ment \u00e0 plusieurs. Ainsi, pour ma part, j\u2019ai men\u00e9 des recherches et publi\u00e9 en anthropologie, linguistique, philosophie et psychologie exp\u00e9rimentale. Je suis \u00e0 l\u2019aise dans chacune de ces disciplines, mais dans aucune d\u2019entre elles je ne suis \u00e0 proprement parler chez moi. Mon travail a cependant \u2013 ou du moins je le crois \u2013 autant d\u2019unit\u00e9 qu\u2019il en aurait eu si je m\u2019en \u00e9tait tenu \u00e0 une d\u00e9marche plus traditionnelle : mon objectif a \u00e9t\u00e9 depuis le d\u00e9but d\u2019explorer et de contribuer \u00e0 d\u00e9velopper les fondements communs aux sciences sociales et aux sciences cognitives. Aucune discipline particuli\u00e8re n\u2019offrait un point de vue ad\u00e9quat pour une telle entreprise. Pour certains d\u2019entre nous l\u2019interdisciplinarit\u00e9 (ou la transdisciplinarit\u00e9 \u2013 appelez cela comme vous voulez) est devenue un mode de vie. C\u2019est en tout cas un aspect ordinaire de leur travail pour la plupart des chercheurs en sciences humaines (et dans d\u2019autres domaines aussi, par exemple les sciences \u00e9cologiques). Les sciences cognitives constituent aujourd\u2019hui un nouveau type de configuration (inter)disciplinaire, avec moins d\u2019unit\u00e9 institutionnelle que la plupart des disciplines bien \u00e9tablies, mais plus d\u2019interactions dynamiques que des groupements de disciplines reconnus, comme par exemple les sciences sociales.<\/p>\n<p>Un colloque interdisciplinaire virtuel : Entre octobre 2001 et mars 2002, un colloque interdisciplinaire sur l\u2019avenir du texte \u00e0 l\u2019\u00e2ge \u00e9lectronique s\u2019est tenu, comme il convenait, sur le Web. (Il \u00e9tait organis\u00e9 par la Biblioth\u00e8que Publique d\u2019Information du Centre Pompidou \u00e0 Paris, l\u2019Institut Jean Nicod, l\u2019Association Euro-Edu, et la Soci\u00e9t\u00e9 GiantShare, et anim\u00e9 par Gloria Origgi et Noga Arikha). Tous les quinze jours, une conf\u00e9rence \u00e9tait mise en ligne et ouverte \u00e0 la discussion. Les conf\u00e9renciers \u00e9taient des historiens, des chercheurs en sciences cognitives, des philosophes, des biblioth\u00e9caires, un journaliste et un \u00e9diteur. Les personnes ayant particip\u00e9 aux discussions \u00e9taient d\u2019origines encore plus vari\u00e9es. Il y a une objection au format de la conf\u00e9rence virtuelle que nous avons souvent entendue : on y perd les voix, le contact corporel, les conversations dans le couloir et aux repas. Juste, mais ces aspects de la conf\u00e9rence habituelle ont aussi des effets n\u00e9gatifs. Ils stabilisent rapidement un ordre hi\u00e9rarchique entre les participants fond\u00e9 sur l\u2019\u00e2ge, le sexe, la facilit\u00e9 d\u2019expression, l\u2019agressivit\u00e9, et le statut professionnel. Certains interviennent avec aise dans toutes les discussions tandis que d\u2019autres se sentent inhib\u00e9s par leur position r\u00e9elle ou per\u00e7ue dans cette hi\u00e9rarchie. Dans le cas d\u2019une conf\u00e9rence interdisciplinaire, les divisions disciplinaires tendent \u00e0 \u00eatre perp\u00e9tu\u00e9e par toutes ces formes d\u2019interaction directe : les conversation de couloir ou de repas sont le plus souvent entre coll\u00e8gues de la m\u00eame discipline, les interventions publiques visent en grande part, que ce soit directement ou indirectement, les chercheurs de la m\u00eame disciplines, etc. Nous avons constat\u00e9 qu\u2019un s\u00e9minaire virtuel donne plus de possibilit\u00e9s aux participants de contribuer \u00e0 la discussion \u00e0 travers les langues et les disciplines, sans se soucier de leur statut, de leur appartenance, ou de leur \u00e9locution. Ainsi, \u00e0 la diff\u00e9rence de ce qui se produit dans une conf\u00e9rence interdisciplinaire ordinaire, personne ne s\u2019est senti tenu, en cette occasion, de chanter les louanges d\u2019une interdisciplinarit\u00e9 qui allait de soi. Sauf quand c\u2019\u00e9tait directement pertinent, les participants ne faisaient pas \u00e9tat de leur appartenance disciplinaire. Les d\u00e9bats dans leur ensemble ressemblaient \u00e0 une conversation r\u00e9fl\u00e9chie, avec l\u2019objectif partag\u00e9 de contribuer \u00e0 la compr\u00e9hension g\u00e9n\u00e9rale, plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 une s\u00e9rie de courtes interventions visant pour une bonne part \u00e0 affirmer ou r\u00e9affirmer l\u2019autorit\u00e9 de l\u2019intervenant ou la pr\u00e9pond\u00e9rance de sa discipline.<\/p>\n<p>Plus g\u00e9n\u00e9ralement, la difficult\u00e9 de l\u2019interdisciplinarit\u00e9 tient pour une grande part au fait que l\u2019attention, la reconnaissance et l\u2019autorit\u00e9 sont canalis\u00e9es par les institutions disciplinaires. En fait, il s\u2019agit l\u00e0 sans doute d\u2019une de leurs fonctions premi\u00e8res. M\u00eame lors de rencontres interdisciplinaires ordinaires, les r\u00e9seaux disciplinaires restent puissants. Avant l\u2019Internet et le Web, l\u2019essentiel de la communication scientifique passait par les institutions disciplinaires : labos, conf\u00e9rences, biblioth\u00e8ques sp\u00e9cialis\u00e9es, revues, etc. Avec l\u2019arriv\u00e9e de l\u2019Internet, il est devenu bien plus facile pour les chercheurs individuels d\u2019\u00e9tablir et d\u2019entretenir une communication bas\u00e9e sur des int\u00e9r\u00eats intellectuels communs plut\u00f4t que sur les alliances institutionnelles. La disponibilit\u00e9 toujours croissante d\u2019articles en ligne en libre acc\u00e8s rend les chercheurs moins d\u00e9pendants des biblioth\u00e8ques de leurs institutions d\u2019origine (y compris les abonnements aux revues en ligne). Les forums de discussion (et maintenant les colloques virtuels) recrutent progressivement leurs propres communaut\u00e9s, lesquelles \u00e9voluent rapidement. Ainsi, l\u2019interaction interdisciplinaire devient-elle plus ais\u00e9e, et les r\u00e9sultats interdisciplinaire sont ils plus facilement reconnus. L\u2019\u00e9tape suivante viendra avec la g\u00e9n\u00e9ralisation de l\u2019enseignement sup\u00e9rieur sur le Web. Il deviendra alors possible d\u2019acqu\u00e9rir une formation \u00e0 la carte, ce qui devrait, du moins on l\u2019esp\u00e8re, acc\u00e9l\u00e9rer le d\u00e9veloppement de la recherche interdisciplinaire dans les domaines o\u00f9 elle est vraiment f\u00e9conde.<\/p>\n<p><strong>Remarques finales<\/strong><\/p>\n<p>Comme l\u2019a remarqu\u00e9 Peter Weingart, le discours sur l\u2019interdisciplinarit\u00e9 est riche en paradoxes \u2013 d\u2019un genre assez superficiel, ajouterai-je. L\u2019interdisciplinarit\u00e9 est mise en avant comme une \u00ab bonne chose \u00bb\u00a0 par opposition \u00e0 la sp\u00e9cialisation \u00e0 outrance, une \u00ab mauvaise chose \u00bb. Cependant, au lieu que l\u2019une avance aux d\u00e9pends de l\u2019autre, l\u2019une et l\u2019autre se sont grandement d\u00e9velopp\u00e9es au cours des derni\u00e8res d\u00e9cades \u2013 et la sp\u00e9cialisation plus que l\u2019interdisciplinarit\u00e9. Le mot \u00ab interdisciplinaire \u00bb est employ\u00e9 pour d\u00e9crire de fa\u00e7on louangeuse des enseignements ou des projets de recherche aussi souvent que l\u2019expression \u00ab a du corps \u00bb est employ\u00e9 pour d\u00e9crire les vins rouges. Ce mois-ci, il y a 1 700 000 entr\u00e9es pour \u00ab interdisciplinarity \u00bb sur Google, compar\u00e9, par exemple \u00e0 255 000 pour \u00ab experimental \u00bb. En d\u00e9pit de toute cette agitation, la grande majorit\u00e9 des publications scientifiques rel\u00e8vent d\u2019une discipline \u00e9tablie, de m\u00eame que la quasi-totalit\u00e9 des positions de chercheurs. L\u2019interdisciplinarit\u00e9 n\u2019int\u00e9resse gu\u00e8re les philosophes des sciences. \u00ab Philosophy of science \u00bb combin\u00e9 \u00e0 \u00ab interdisciplinarity \u00bb renvoie 915 entr\u00e9es de Google, contre 4690 entr\u00e9e si on le combine a \u00ab reductionism \u00bb. A quelles exceptions notables pr\u00e8s (qui seront bien repr\u00e9sent\u00e9es dans ce s\u00e9minaire), la plupart des auteurs qui ont \u00e9crit sur l\u2019interdisciplinarit\u00e9 l\u2019ont fait du point de vu de la politique scientifique plut\u00f4t que du point de vue de la philosophie, de l\u2019histoire ou de la sociologie des sciences. On pourrait penser que l\u2019interdisciplinarit\u00e9 est une de ces notions creuses utiles au discours politique, mais ne devant pas \u00eatre prise trop au s\u00e9rieux. Comme j\u2019esp\u00e8re l\u2019avoir illustr\u00e9, il n\u2019en va pas toujours ainsi. L\u2019interdisciplinarit\u00e9 n\u2019est pas en elle-m\u00eame une bonne chose, ni la sp\u00e9cialisation une mauvaise chose pour le progr\u00e8s de la science. Dans certains domaines, les disciplines et les sous-disciplines \u00e9tablies produisent des r\u00e9sultats optimaux. Dans d\u2019autres domaines au contraire les fronti\u00e8res disciplinaires sont un obstacle \u00e0 des d\u00e9veloppements souhaitables, et l\u2019interdisciplinarit\u00e9 aide \u00e0 optimiser la recherche.<\/p>\n<p>Faudrait-il en conclure que l\u2019interdisciplinarit\u00e9 \u00e9merge sans probl\u00e8me dans les domaines o\u00f9 elle scientifiquement f\u00e9conde ? Ce serait ignorer la force d\u2019inertie des disciplines \u00e9tablies. Le d\u00e9veloppement de travaux interdisciplinaires dans, par exemple, les sciences cognitives est entrav\u00e9 de diverses fa\u00e7ons par l\u2019organisation disciplinaire traditionnelle de la recherche et de l\u2019enseignement. Cette difficult\u00e9 relative qu\u2019il y a \u00e0 mener des recherches interdisciplinaires efficaces pourrait \u00eatre vue comme un effet secondaire sans gravit\u00e9 d\u2019une organisation disciplinaire des sciences par ailleurs extr\u00eamement positive, effet secondaire justement compens\u00e9 par des politiques institutionnelles d\u2019encouragement de l\u2019interdisciplinarit\u00e9. Cependant \u2013 et je\u00a0 laisse la t\u00e2che \u00e0 d\u2019autres intervenants dans ce s\u00e9minaires qui sont plus comp\u00e9tents que moi \u2013 la disciplinarit\u00e9 elle-m\u00eame est \u00e0 repenser s\u00e9rieusement. Apr\u00e8s tout, l\u2019organisation disciplinaire des sciences telle que nous la connaissons n\u2019est pas le simple reflet dans le savoir de divisions naturelles permanentes entre les niveaux de la r\u00e9alit\u00e9. C\u2019est un produit de l\u2019histoire qui, dans sa forme actuelle, remonte au Dix-Neuvi\u00e8me Si\u00e8cle et au d\u00e9veloppement des universit\u00e9s et des institutions de recherche modernes. Cette organisation de la science pourrait \u00e9voluer rapidement avec les nouvelles attentes sociales et \u00e9conomiques vis-\u00e0-vis de la science, avec l\u2019Internet et son impact croissant sur la communication scientifique (\u00e0 la fois dans l\u2019enseignement et la recherche), et avec le progr\u00e8s des sciences elles-m\u00eames. Le syst\u00e8me disciplinaire actuel peut se r\u00e9v\u00e9ler friable, et le d\u00e9veloppement de la recherche interdisciplinaire pourrait \u00eatre un sympt\u00f4me de cette friabilit\u00e9. Plus positivement, de nouvelles formes de mise en r\u00e9seau scientifique peuvent \u00e9merger, avec l\u2019aide de l\u2019Internet. Il n\u2019est pas s\u00fbr que d\u00e9crire ces formes en termes de disciplines et d\u2019interdisciplinarit\u00e9 permette d\u2019en saisir la nouveaut\u00e9. Tout cela m\u00e9rite qu\u2019on y repense.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>[&#8230;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[19,7,9],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/103"}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=103"}],"version-history":[{"count":16,"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/103\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1546,"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/103\/revisions\/1546"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=103"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=103"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=103"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}