{"id":266,"date":"2005-09-10T14:09:43","date_gmt":"2005-09-10T12:09:43","guid":{"rendered":"http:\/\/www.dan.sperber.fr\/?p=266"},"modified":"2018-04-24T20:39:12","modified_gmt":"2018-04-24T19:39:12","slug":"pourquoi-parler-comment-comprendre-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/?p=266","title":{"rendered":"Dan Sperber &#038; Gloria Origgi (2005) <b>Pourquoi parler, comment comprendre<\/b>? In J-M. Hombert, (ed.) <i>L&#8217;origine de l&#8217;homme, du langage et des langues.<\/i> (Fayard), 236-253."},"content":{"rendered":"<p style=\"padding-left: 60px;\">&#8220;&#8230;Une nouvelle branche de la linguistique, la pragmatique, s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9 au cours des derni\u00e8res d\u00e9cennies. Elle \u00e9tudie la compr\u00e9hension des \u00e9nonc\u00e9s en contexte. Qui adopte une perspective pragmatique est amen\u00e9 \u00e0 concevoir les \u00e9nonc\u00e9s non tant comme des moyens qu\u2019utilise le locuteur pour transmettre au moyen de sons le sens qu\u2019il veut communiquer, mais plut\u00f4t comme des indices riches et complexes que le locuteur fourni \u00e0 l\u2019auditeur afin de lui permettre de reconstruire le sens voulu&#8230; Nous nous interrogerons ici sur les cons\u00e9quences de la perspective pragmatique pour l\u2019\u00e9tude de l\u2019\u00e9volution du langage&#8230;&#8221;<br \/>\n<!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong><span style=\"font-weight: normal; \">Sperber, Dan &amp; Gloria Origgi<br \/>\n<strong>Pourquoi parler, comment comprendre <\/strong>?<br \/>\nIn Jean-Marie Hombert, Ed.\u00a0<em>L&#8217;origine de l&#8217;homme, du langage et des langues<\/em><br \/>\nFayard, Paris, 2005. 236-253<\/span><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong><br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Imaginons \u2013 gr\u00e2ce \u00e0 l&#8217;une de ces exp\u00e9riences de pens\u00e9e qu\u2019affectionnent les philosophes \u2013 un extra-terrestre intelligent connaissant int\u00e9gralement la grammaire d\u2019une langue humaine comme le fran\u00e7ais, et sachant donc associer aux sons de toute phrase sa signification linguistique. Cette connaissance de la langue lui suffirait-elle \u00e0 comprendre ce que veut dire Jeanne quand elle \u00e9nonce : \u00ab il \u00e9tait trop petit \u00bb? La connaissance de la langue ne lui permettrait certes, pas de reconna\u00eetre les \u00e9ventuels sous-entendus de cet \u00e9nonc\u00e9, mais notre extra-terrestre comprendrait-il, au moins, ce que Jeanne affirme express\u00e9ment?\u00a0 Il s\u2019en faut de beaucoup. Comment, en effet,\u00a0 pourrait-il savoir \u00e0 qui ou a quoi se r\u00e9f\u00e8re le pronom \u00ab il \u00bb, \u00e0 quel moment du pass\u00e9 renvoie l\u2019imparfait du verbe \u00eatre, et de quel point de vue \u00ab il \u00bb \u00e9tait \u00ab trop petit \u00bb ? Jeanne pourrait \u00e9noncer \u00ab il \u00e9tait trop petit \u00bb pour expliquer que son fils L\u00e9o \u00e9tait trop petit l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re pour entrer en maternelle, que le sapin achet\u00e9 par Robert pour No\u00ebl \u00e9tait trop petit \u00e0 son go\u00fbt, que le Liechtenstein avait \u00e9t\u00e9, avant 1990, consid\u00e9r\u00e9 trop petit pour avoir un si\u00e8ge aux Nations Unies, ou une ind\u00e9finie vari\u00e9t\u00e9 d\u2019autre messages.<\/p>\n<p>La grammaire d\u2019une langue \u2013 m\u00eame au sens large de \u00ab grammaire \u00bb incluant non seulement la syntaxe, mais aussi la phonologie et la s\u00e9mantique \u2013 n\u2019en fournit pas le mode d\u2019emploi et ne permet pas, \u00e0 elle seule, de comprendre les \u00e9nonc\u00e9s. Les \u00eatres humains, \u00e0 la diff\u00e9rence de notre extra-terrestre, sont capables non seulement d\u2019associer aux sons d\u2019une phrase une signification linguistique, mais aussi de se servir d\u2019informations sur la situation dans laquelle ils se trouvent, les interlocuteurs, leurs interactions pass\u00e9es et la culture qu\u2019ils partagent pour interpr\u00e9ter des \u00e9nonc\u00e9s qui, sinon, demeureraient comme des bribes de sens sans port\u00e9e d\u00e9finie.<\/p>\n<p>Une nouvelle branche de la linguistique, la pragmatique, s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9 au cours des derni\u00e8res d\u00e9cennies. Elle \u00e9tudie la compr\u00e9hension des \u00e9nonc\u00e9s en contexte. Qui adopte une perspective pragmatique est amen\u00e9 \u00e0 concevoir les \u00e9nonc\u00e9s non tant comme des moyens qu\u2019utilise le locuteur pour transmettre au moyen de sons le sens qu\u2019il veut communiquer, mais plut\u00f4t comme des indices riches et complexes que le locuteur fourni \u00e0 l\u2019auditeur afin de lui permettre de reconstruire le sens voulu.\u00a0 Nous sommes ainsi amen\u00e9 \u00e0 repenser le r\u00f4le exact de la langue dans la communication linguistique. Ce r\u00e9examen engendre des cons\u00e9quences pour d\u2019autres branches de la linguistique (en particulier la s\u00e9mantique). Nous nous interrogerons ici sur les cons\u00e9quences de la perspective pragmatique pour l\u2019\u00e9tude de l\u2019\u00e9volution du langage. Nous montrerons que la facult\u00e9 de langage propre aux \u00eatre humains n\u2019a pu \u00e9voluer dans l\u2019histoire de l\u2019esp\u00e8ce qu\u2019en liaison avec une capacit\u00e9 pragmatique plus g\u00e9n\u00e9rale.<\/p>\n<p><strong>\u00c9volution et fonctions du langage et des langues<\/strong><\/p>\n<p>Nous tiendrons pour acquises deux th\u00e8ses sur l\u2019\u00e9volution du langage. Selon la premi\u00e8re, la facult\u00e9 de langage, c&#8217;est-\u00e0-dire la facult\u00e9 qu\u2019a tout enfant d\u2019apprendre une langue humaine, r\u00e9sulte de l\u2019\u00e9volution biologique de l\u2019esp\u00e8ce. En revanche, si l\u2019on con\u00e7oit le langage comme un ph\u00e9nom\u00e8ne purement culturel sans base biologique propre, alors il n\u2019y a pas lieu de s\u2019interroger sur l\u2019\u00e9volution biologique de la facult\u00e9 de langage. Selon la seconde hypoth\u00e8se, non seulement la facult\u00e9 de langage est un m\u00e9canisme biologique mais, elle d\u00e9coule en outre de la s\u00e9lection naturelle (plut\u00f4t que d\u2019autres forces \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans l\u2019\u00e9volution biologique, comme la d\u00e9rive g\u00e9n\u00e9tique). Si l\u2019on refuse cette seconde th\u00e8se (comme le fait Piattelli-Palmarini 1989), l\u2019\u00e9volution biologique du langage est et restera sans doute un myst\u00e8re et non un probl\u00e8me qu\u2019il est raisonnable d\u2019esp\u00e9rer \u00e9lucider. Les th\u00e9ories de l\u2019\u00e9volution biologique du langage tiennent g\u00e9n\u00e9ralement ces deux th\u00e8ses pour acquises. En d\u2019autres termes, elles con\u00e7oivent la facult\u00e9 de langage comme une adaptation au sens biologique du terme, c&#8217;est-\u00e0-dire comme un trait qui doit son existence \u00e0 sa fonction.<\/p>\n<p>Pour comprendre l\u2019\u00e9mergence d\u2019une adaptation particuli\u00e8re, il faut en comprendre la fonction (ou les fonctions). La notion biologique de fonction a fait l\u2019objet de diverses analyses nouvelles au cours des derni\u00e8res d\u00e9cennies (Millikan, 1984 ; Allen, Bekoff &amp; Lauder, 1998). Sans entrer dans le d\u00e9tail, nous retiendrons l\u2019id\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale selon laquelle la fonction d\u2019un trait biologique est un effet de ce trait qui aura contribu\u00e9 au succ\u00e8s reproductif des organismes qui en sont dot\u00e9s.<\/p>\n<p>Tout trait biologique produit des effets divers. Le c\u0153ur, par exemple, g\u00e9n\u00e8re, entre autres effets, ceux d\u2019alourdir le corps, de faire du bruit, et de pomper le sang. Seul ce dernier effet contribue au succ\u00e8s reproductif des organismes dot\u00e9s d\u2019un c\u0153ur, et en constitue donc la fonction. Pour prendre un exemple cette fois-ci comportemental, le cri d\u2019alarme du singe vervet apercevant un gu\u00e9pard a, entre autres, deux effets remarquables : celui d\u2019attirer l\u2019attention du gu\u00e9pard sur l\u2019individu qui l\u2019\u00e9met et celui d\u2019accro\u00eetre les chances de ses cong\u00e9n\u00e8res d\u2019\u00e9chapper au pr\u00e9dateur. Le premier de ces effets, qui compromet les chances de survie et donc de reproduction du singe altruiste semble mettre en question l\u2019id\u00e9e m\u00eame que son cri d\u2019alarme puisse \u00eatre une adaptation au sens darwinien du terme. Cependant, la disposition \u00e0 pousser un cri d\u2019alarme face \u00e0 un pr\u00e9dateur, si elle expose l\u2019individu qui l\u2019\u00e9met, prot\u00e8ge en revanche ses proches, \u00e9galement porteurs du trait, et accro\u00eet donc, en moyenne, le succ\u00e8s reproductif des individus porteurs du trait. Conform\u00e9ment \u00e0 la r\u00e8gle de William Hamilton\u00a0 (Hamilton, 1964), cette disposition \u00e0 pousser un cri d\u2019alarme, nuisible pour celui qui l\u2019\u00e9met mais b\u00e9n\u00e9fique pour ses proches, sera donc s\u00e9lectionn\u00e9e. La fonction ainsi con\u00e7ue repr\u00e9sente un facteur causal expliquant la r\u00e9currence du trait \u00e0 travers les g\u00e9n\u00e9rations.<\/p>\n<p>Quelle est donc la fonction, ou quelles sont les fonctions, au sens que nous venons de caract\u00e9riser, de la facult\u00e9 de langage ? A cette question, diverses r\u00e9ponses ont \u00e9t\u00e9 propos\u00e9es au cours de ces derni\u00e8res ann\u00e9es. Ainsi Bernard Victorri ( Victorri, 1999 ; lire le chapitre 8.1) affirme-t-il que\u00a0 la fonction narrative serait \u00e0 la base de l\u2019\u00e9mergence du langage. De son c\u00f4t\u00e9 Robin Dunbar voit dans le renforcement des liens sociaux \u00e0 travers la transmission des rumeurs le facteur causal responsable de l\u2019\u00e9volution du langage (Dunbar, 1996). Enfin Jean-Louis Dessalles, pose l&#8217;hypoth\u00e8se que l\u2019\u00e9volution du langage est li\u00e9e \u00e0 l\u2019organisation politique des groupes humains et permet en particulier la formation de coalitions (Dessalles, 2000). Quels que soient leurs m\u00e9rites, ces diff\u00e9rentes th\u00e8ses ont en commun de mettre en avant un ou plusieurs effets adaptatifs de la communication linguistique. Or la communication linguistique elle-m\u00eame est un effet non pas direct mais indirect de la facult\u00e9 de langage. Les effets de cette communication linguistique sont donc des effets encore plus indirects de la facult\u00e9 de langage.<\/p>\n<p>La facult\u00e9 de langage, en effet, (si on la con\u00e7oit comme un trait biologique et non comme une abstraction) sert non pas \u00e0 communiquer mais \u00e0 apprendre une langue. La ma\u00eetrise d\u2019une langue, jointes \u00e0 des comp\u00e9tences cognitives et sociales particuli\u00e8res, permet, quant \u00e0 elle, la communication linguistique (et plus g\u00e9n\u00e9ralement l\u2019expression des pens\u00e9es, qu\u2019elle soit \u00e0 des fins communicatives ou non, mais nous laisserons de c\u00f4t\u00e9 ici les fonctions non communicatives du langage). La communication linguistique \u00e0 son tour peut servir \u00e0 coordonner les actions des interlocuteurs, \u00e0 manipuler autrui, \u00e0 partager savoirs et savoir-faire \u00e0 l\u2019\u00e9chelle du groupe, etc.\u00a0 Il y a donc un encha\u00eenement d\u2019effets potentiellement adaptatifs que l\u2019on peut repr\u00e9senter ainsi:<\/p>\n<p>Facult\u00e9 de langage<\/p>\n<p>Acquisition d\u2019une langue<\/p>\n<p>Ma\u00eetrise d\u2019une langue\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Autres comp\u00e9tences cognitives et communicatives<\/p>\n<p>Communication linguistique<\/p>\n<p>Effets adaptatifs divers de la communication<\/p>\n<p>Le d\u00e9bat actuel sur la fonction de la facult\u00e9 de langage, qui cherche \u00e0 expliquer cette derni\u00e8re par tels ou tels effets de la communication linguistique, saute par-dessus plusieurs \u00e9tapes n\u00e9cessaires de l\u2019explication. C\u2019est un peu comme si l&#8217;on envisageait d\u2019expliquer l\u2019\u00e9volution des organes de locomotion d\u2019une esp\u00e8ce donn\u00e9e en leur attribuant comme fonction de permettre aux individus qui en sont dot\u00e9s de rechercher leur nourriture, d\u2019\u00e9chapper aux pr\u00e9dateurs, de d\u00e9placer leur habitat, ou d\u2019optimiser leur choix de partenaires sexuels. Aussi pertinente que soient chacune de ces hypoth\u00e8ses, la fonction premi\u00e8re des organes de locomotion d\u2019une esp\u00e8ce n&#8217;en demeure pas moins de permettre \u00e0 ses membres de se d\u00e9placer d\u2019une fa\u00e7on particuli\u00e8re (par le vol, la marche, la reptation, la nage, etc.) dans leur milieu. S&#8217;il s&#8217;agit d&#8217;expliquer non seulement pourquoi il leur est avantageux de pouvoir se d\u00e9placer, mais aussi, et d\u2019abord, pourquoi il leur est avantageux de se d\u00e9placer de la mani\u00e8re dont ils le font, c\u2019est par cette fonction premi\u00e8re qu\u2019il faut commencer. Dire que la fonction premi\u00e8re d\u2019organes de locomotion est la locomotion peut sembler par trop trivial, mais il n\u2019en va plus de m\u00eame d\u00e8s qu\u2019on s\u2019int\u00e9resse au mode pr\u00e9cis de cette locomotion. De m\u00eame, dire que la fonction premi\u00e8re de la facult\u00e9 de langage est de\u00a0 permettre l\u2019acquisition d\u2019une langue et que la fonction premi\u00e8re de la ma\u00eetrise d\u2019une langue est faciliter la communication linguistique n\u2019est plus trivial d\u00e8s lors qu\u2019on se demande comment s\u2019effectuent cette acquisition et cette communication.<\/p>\n<p>Il se trouve que, tant du point de vue de leur forme, de leur acquisition, et de leur utilisation dans la communication, les langues humaines diff\u00e8rent radicalement des autres codes de la communication animale.<\/p>\n<p>Dans le sens o\u00f9 nous employons le terme, un code est un ensemble d\u2019associations entre, \u00e0 chaque fois, un message et un signal. Un message est un contenu qu\u2019un\u00a0 individu peut vouloir communiquer \u00e0 un autre. Un signal est une forme perceptible produite par le communicateur et per\u00e7ue par le destinataire. Un individu peut transmettre un message \u00e0 un autre individu avec lequel il partage le m\u00eame code en encodant ce message au moyen du signal que le code associe \u00e0 ce message, signal que le destinataire d\u00e9codera pour retrouver le message initial. Un code rudimentaire, comme par exemple les cris d\u2019alarme des singes vervet, peut consister en une simple liste d\u2019associations message-signal ind\u00e9pendantes les unes des autres : un cri pour pr\u00e9venir de la pr\u00e9sence d\u2019un serpent, un autre pour pr\u00e9venir de la pr\u00e9sence d\u2019un gu\u00e9pard, un troisi\u00e8me pour pr\u00e9venir de la pr\u00e9sence d\u2019un rapace. Dans un code un peu plus \u00e9labor\u00e9, des variantes d\u2019un m\u00eame signal peuvent correspondre \u00e0 des variations du message. Ainsi la plus ou moins grande rapidit\u00e9 des mouvements au moyen desquels une abeille indique \u00e0 ses cong\u00e9n\u00e8res o\u00f9 trouver du pollen indique-t-elle la plus ou moins grande distance \u00e0 laquelle la ressource est situ\u00e9e. Dans le cas des langues humaines, l\u2019ensemble de ces associations message-signal que sont les phrases s&#8217;av\u00e8re illimit\u00e9 et ne peut donc pas \u00eatre repr\u00e9sent\u00e9 sous la forme d\u2019une simple liste d\u2019associations message-signal, m\u00eame avec variations pour chaque association. Comme l\u2019a soutenu Noam Chomsky \u2013 et cet aspect de sa conception de la grammaire est le moins contest\u00e9 \u2013, le code linguistique doit \u00eatre repr\u00e9sent\u00e9 sous la forme d\u2019une grammaire finie qui, avec des moyens limit\u00e9s, engendre une infinit\u00e9 de phrases.<\/p>\n<p>Les codes de la communication animale tels que celui des singes vervet ou celui des abeilles sont en g\u00e9n\u00e9ral transmis g\u00e9n\u00e9tiquement. Pour leur part, les langues humaines font l\u2019objet d\u2019un processus d\u2019acquisition qui s\u2019\u00e9tend sur plusieurs ann\u00e9es. M\u00eame si on accepte les conceptions les plus inn\u00e9istes de la facult\u00e9 de langage selon lesquelles l\u2019acquisition de la syntaxe n\u2019est pas un apprentissage au sens habituel du terme, mais consiste seulement \u00e0 fixer les valeurs que prennent pour une langue donn\u00e9e quelques param\u00e8tres donn\u00e9s d\u2019avance, il n\u2019en demeure pas moins que le lexique des langues humaines, immense r\u00e9pertoire de cas particuliers, doit bien \u00eatre appris, \u00e9l\u00e9ment par \u00e9l\u00e9ment.<\/p>\n<p>Le fait que la langue et en particulier le lexique doivent \u00eatre acquis pose un probl\u00e8me en termes d\u2019\u00e9volution. Pourquoi en va-t-il ainsi ? Pourquoi n\u2019\u00e9tait-il pas plus avantageux de fixer la langue elle-m\u00eame plut\u00f4t qu\u2019une facult\u00e9 d\u2019acquisition des langues dans le g\u00e9nome ? John Tooby et Leda Cosmides (1990) r\u00e9pondent que la quantit\u00e9 d\u2019information linguistique et en particulier lexicale qui peut \u00eatre stock\u00e9e dans l\u2019environnement social est bien plus grande que celle qui peut \u00eatre stock\u00e9e dans le g\u00e9nome. Gr\u00e2ce au fait qu\u2019elles font l\u2019objet d\u2019un apprentissage, les langues humaines peuvent \u00eatre d\u2019une richesse sans \u00e9quivalent dans la communication animale. Nous proposerons ci-dessous un autre \u00e9l\u00e9ment de r\u00e9ponse : pour qu\u2019une disposition g\u00e9n\u00e9tique \u00e0 \u00e9mettre un nouveau signal soit adaptative et puisse donc \u00eatre s\u00e9lectionn\u00e9e, il faut un ensemble de conditions rarement rassembl\u00e9es, d\u2019o\u00f9 le tr\u00e8s faible nombre de signaux stabilis\u00e9s par la s\u00e9lection naturelle dans une m\u00eame esp\u00e8ce.<\/p>\n<p>Les langues humaines s&#8217;av\u00e8rent incomparablement plus riches que les codes que d\u2019autres esp\u00e8ces utilisent pour communiquer. Malgr\u00e9 cette richesse \u2013 ou peut \u00eatre \u00e0 cause d\u2019elle \u2013 les langues humaines sont des codes grossi\u00e8rement d\u00e9fectueux ! Pour permettre la communication par codage et d\u00e9codage, il ne suffit pas en effet que communicateur et destinataire partagent le m\u00eame code : il faut que ce code associe \u00e0 chaque message \u00e0 communiquer au moins un signe (simple ou complexe) et \u00e0 chaque signal au plus une interpr\u00e9tation. Il faut, en d\u2019autres termes, que le code soit assez riche pour que tout ce qui peut devoir \u00eatre communiqu\u00e9 puisse \u00eatre encod\u00e9 et qu\u2019il soit assez limit\u00e9 pour que tout ce qui est encod\u00e9 puisse \u00eatre d\u00e9cod\u00e9. Les signaux ambigus ne sont acceptables que s\u2019ils peuvent \u00eatre automatiquement rendus compr\u00e9hensibles en fonction de facteurs contextuels pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9s (comme l\u2019est par exemple la danse des abeilles en fonction de la position du soleil dans le ciel au moment de la danse). Or, comme on l\u2019a vu avec le commentaire de Jeanne \u00ab il \u00e9tait trop petit \u00bb, les phrases des langues humaines sont typiquement compatibles avec un \u00e9ventail ouvert d\u2019interpr\u00e9tations.<\/p>\n<p>Comme aiment \u00e0 l&#8217;affirmer les pragmaticiens,\u00a0 les phrases\u00a0 \u00ab sous-d\u00e9terminent \u00bb massivement leur interpr\u00e9tation. D\u2019une part les \u00e9nonc\u00e9s comportent des ambigu\u00eft\u00e9s de sens et des ind\u00e9terminations r\u00e9f\u00e9rentielles (par exemple des pronoms dont le r\u00e9f\u00e9rent n\u2019est pas linguistiquement d\u00e9termin\u00e9), ambigu\u00eft\u00e9s et ind\u00e9terminations dont la r\u00e9solution fait appel \u00e0 des processus non pas de d\u00e9codage mais d\u2019inf\u00e9rence. D\u2019autre part les phrases servent typiquement \u00e0 communiquer plus de sens qu\u2019elles n\u2019en transmettent, soit parce que le locuteur s\u2019exprime elliptiquement, soit parce que, de toute fa\u00e7on, une partie de ce qu\u2019il veut communiquer peut \u00eatre sugg\u00e9r\u00e9, mais pas vraiment encod\u00e9 dans la langue. Les m\u00e9taphores, dont la paraphrase litt\u00e9rale n\u2019\u00e9puise pas le sens, en sont l\u2019exemple le plus \u00e9vident, m\u00eame si le ph\u00e9nom\u00e8ne est bien plus g\u00e9n\u00e9ral. Ainsi, quand Hom\u00e8re parle de \u00ab l\u2019aurore aux doigts de rose \u00bb, mieux on comprend ce qu\u2019il veut dire, moins on serait \u00e0 m\u00eame d\u2019exprimer exactement la m\u00eame id\u00e9e de fa\u00e7on litt\u00e9rale.<\/p>\n<p>Ce caract\u00e8re apparemment d\u00e9fectueux des langues en tant que codes est, en partie au moins, li\u00e9 au fait qu\u2019elles font l\u2019objet d\u2019un apprentissage. Cet apprentissage entra\u00eene une importante variabilit\u00e9 interindividuelle, et de cette variabilit\u00e9 r\u00e9sultent, \u00e0 l\u2019\u00e9chelle historique, ambigu\u00eft\u00e9s et polys\u00e9mies. Dire dans ces conditions que la fonction (sinon unique, au moins principale) d\u2019une langue est de permettre la communication cesse d\u2019\u00eatre une trivialit\u00e9 : comment les langues permettent-elles la communication en d\u00e9pit de leur caract\u00e8re de code grossi\u00e8rement imparfait ? Quelles pressions s\u00e9lectives ont-elles pu s\u2019exercer pour que les langues humaines aient cette double propri\u00e9t\u00e9 de richesse s\u00e9mantique et de d\u00e9fectuosit\u00e9 en tant que code ?<\/p>\n<p>Deux conceptions de la communication linguistique<\/p>\n<p>En simplifiant, deux mod\u00e8les de la communication linguistique s&#8217;opposent : le mod\u00e8le classique de la communication ou \u00abmod\u00e8le du code\u00bb et le mod\u00e8le inf\u00e9rentiel. Selon le mod\u00e8le du code (qui s\u2019applique bien \u00e0 la communication animale), un message peut d\u2019\u00eatre communiqu\u00e9 dans l\u2019exacte mesure o\u00f9 il peut \u00eatre encod\u00e9 au moyen d\u2019un signal par le communicateur et d\u00e9cod\u00e9 par le destinataire. Appliqu\u00e9 au cas des langues humaines, le mod\u00e8le du code revient \u00e0 dire que les phrases de la langue sont des signaux complexes qui permettent de repr\u00e9senter et de transmettre les messages, eux aussi complexes, que les humains sont capables d\u2019\u00e9changer entre eux. Ce mod\u00e8le classique n\u2019est gu\u00e8re compatible avec le fait que les langues humaines poss\u00e8dent, comme on l\u2019a vu, des codes tr\u00e8s d\u00e9fectueux.<\/p>\n<p>Selon le mod\u00e8le inf\u00e9rentiel, dont diff\u00e9rentes versions sont d\u00e9velopp\u00e9es dans la pragmatique contemporaine (voir par exemple Carston 2002, Ducrot 1984, Grice 1989, Levinson 1983, 2000, Recanati 2004, Sperber et Wilson 1989), un \u00e9nonc\u00e9 donne un sens linguistique qui ne correspond que de fa\u00e7on incompl\u00e8te et g\u00e9n\u00e9ralement approximative au message du locuteur. Le d\u00e9codage de ce sens linguistique n\u2019est qu\u2019un \u00e9l\u00e9ment du processus de compr\u00e9hension. Ce processus, g\u00e9n\u00e9ralement automatique et inconscient, est d\u2019abord et avant tout un processus d\u2019inf\u00e9rence qui partant d\u2019indices aboutit \u00e0 une conclusion sur le sens voulu par le locuteur. Ces indices sont d\u2019une part l\u2019\u00e9nonc\u00e9 lui-m\u00eame et d\u2019autre part un ensemble d\u2019informations contextuelles. Ainsi, quand Jeanne revient de la p\u00eache, le panier vide, Robert l\u2019interroge :<\/p>\n<p>Robert : Tu n\u2019as rien attrap\u00e9 ?<\/p>\n<p>Jeanne : Si, un gardon.<\/p>\n<p>Robert : O\u00f9 est il ?<\/p>\n<p>Jeanne : Il \u00e9tait trop petit.<\/p>\n<p>D\u00e9codant la phrase dans ce contexte, Robert en inf\u00e8re automatiquement qu\u2019 \u00ab il \u00bb d\u00e9signe le gardon, que l\u2019imparfait du verbe \u00eatre renvoie au moment o\u00f9 ce gardon a \u00e9t\u00e9 p\u00e9ch\u00e9, et que \u00ab trop petit \u00bb fait allusion \u00e0 la taille minimale en dessous de laquelle un poisson doit \u00eatre remis \u00e0 l\u2019eau. En affirmant \u00ab il \u00e9tait trop petit \u00bb, Jeanne a fourni un indice tout \u00e0 fait suffisant \u00e0 Robert pour qu\u2019il puisse comprendre ce qu\u2019elle souhaitait communiquer.<\/p>\n<p>Un singe vervet entendant un signal d\u2019alarme ou une abeille suivant la danse d\u2019une autre abeille a pour objectif de comprendre le signal, et non pas les \u00e9tats mentaux du cong\u00e9n\u00e8re qui l\u2019\u00e9met. Lorsque les humains communiquent, en revanche,\u00a0 il ne leur suffit pas de comprendre ce que signifient les paroles prononc\u00e9es. Ils doivent comprendre ce que voulait exprimer le locuteur en les pronon\u00e7ant. Autrement dit, pas de communication verbale, pas de compr\u00e9hension, sans attention port\u00e9e aux intentions du communicateur.<\/p>\n<p>La communication ainsi con\u00e7ue rel\u00e8ve de la capacit\u00e9 qu\u2019ont les \u00eatres humains d\u2019attribuer des \u00e9tats mentaux \u00e0 autrui, autrement dit de leur psychologie na\u00efve ou spontan\u00e9e. Cette capacit\u00e9 a fait l\u2019objet de nombreux travaux en psychologie du d\u00e9veloppement (Baron-Cohen et al., 2000) et dans l\u2019\u00e9tude de l\u2019\u00e9volution des comportements sociaux (Byrne et Whiten, 1988). Les humains interpr\u00e8tent spontan\u00e9ment le comportement des autres non pas comme de simples mouvements corporels, mais comme la r\u00e9alisation d\u2019intentions guid\u00e9es par des \u00e9tats mentaux, d\u00e9sirs et croyances.<\/p>\n<p>Vivant dans un monde habit\u00e9 non seulement par des objets inertes et des corps vivants mais aussi par des \u00e9tats mentaux, les humains peuvent vouloir agir sur ces \u00e9tats mentaux. Ils peuvent chercher \u00e0 modifier les d\u00e9sirs et les croyances d\u2019autrui. Tout acte visant \u00e0 faire \u00e9voluer les \u00e9tats mentaux d\u2019autrui n\u2019est pas pour autant un acte de communication.<\/p>\n<p>Jeanne et Robert participent \u00e0 une soir\u00e9e. Ce dernier veut faire comprendre \u00e0 Jeanne qu\u2019il est fatigu\u00e9 et d\u00e9sire rentrer \u00e0 la maison. Pour cela, il pourrait simplement donner l\u2019occasion \u00e0 Jeanne de constater qu\u2019il est fatigu\u00e9, par exemple en ne retenant pas ses b\u00e2illements, escomptant que celle-ci sa compagne en tirera la conclusion voulue. Il ne s\u2019agirait pas, dans ce cas, de communication au sens o\u00f9 nous entendons le terme. Robert pourrait aussi regarder Jeanne dans les yeux et soit mimer un b\u00e2illement, soit exag\u00e9rer un b\u00e2illement naturel. Dans ce cas, son comportement serait bien une fa\u00e7on de communiquer \u00e0 Jeanne qu\u2019il est fatigu\u00e9. Il pourrait aussi communiquer verbalement et prononcer les paroles \u00ab je suis fatigu\u00e9 \u00bb. Quand Robert communique v\u00e9ritablement, il le fait en montrant \u00e0 Jeanne qu\u2019il cherche \u00e0 lui faire comprendre quelque chose, et en lui donnant des indices, par ses gestes ou ses paroles, de ce qu\u2019il veut qu\u2019elle saisisse. Il suscite en elle le d\u00e9sir de le comprendre et l\u2019aide \u00e0 y parvenir. La communication ainsi entendue est une fa\u00e7on \u00e9labor\u00e9e d\u2019agir ouvertement sur les \u00e9tats mentaux d\u2019autrui.<\/p>\n<p>C\u2019est, le philosophe Paul Grice (1957) qui a pos\u00e9 les bases de cette conception inf\u00e9rentielle de la communication humaine. Il a analys\u00e9 en effet de fa\u00e7on nouvelle les rapports entre sens linguistique (sentence meaning)\u00a0 et \u00abvouloir-dire\u00bb ou sens voulu (speaker\u2019s meaning). Le sens voulu, dans l\u2019analyse que Grice en propose, est une intention complexe du communicateur qui doit \u00eatre reconnue par le destinataire pour pouvoir s\u2019accomplir, c\u2019est une intention proprement communicative. C\u2019est bien ce que Robert r\u00e9alise quand il indique \u00e0 Jeanne, par ses gestes ou ses paroles, \u00e0 la fois qu\u2019il a l\u2019intention de lui faire comprendre quelque chose et ce qu\u2019il a l\u2019intention de lui faire comprendre. Le sens linguistique n\u2019est ici qu\u2019un moyen de contribuer \u00e0 indiquer le sens voulu.<\/p>\n<p>Dans la communication inf\u00e9rentielle le communicateur cherche donc \u00e0 r\u00e9aliser son intention en la rendant manifeste au destinataire. Une telle proc\u00e9dure comporte un risque \u00e9vident : le destinataire, comprenant qu\u2019on cherche \u00e0 l\u2019influencer, peut facilement d\u00e9jouer cette intention. En revanche, la communication inf\u00e9rentielle, du fait m\u00eame qu\u2019elle est ouverte, comporte deux avantages qui la rendent, dans la plupart des cas, bien plus puissante que toutes les autres fa\u00e7ons d\u2019agir sur les \u00e9tats mentaux d\u2019autrui. En effet, si un destinataire m\u00e9fiant refusera de se laisser influencer, un destinataire ayant confiance en la comp\u00e9tence et en l\u2019honn\u00eatet\u00e9 du communicateur fera de lui-m\u00eame un effort pour comprendre un message qu\u2019il sera dispos\u00e9 \u00e0 accepter (cf. Sperber 1994). Plus important encore, tandis que la manipulation des \u00e9tats mentaux d\u2019autrui par des moyens non communicationnels est relativement lourde \u00e0 mettre en \u0153uvre et demeure toujours impr\u00e9cise, la communication ouverte permet de v\u00e9hiculer \u00e0 tr\u00e8s peu de frais des contenus aussi riches qu\u2019on le d\u00e9sire.<\/p>\n<p>Le r\u00f4le du langage, dans la communication inf\u00e9rentielle est justement de fournir au communicateur des indices aussi pr\u00e9cis et complexes que possible du contenu qu\u2019il veut faire accepter par le destinataire. Il n\u2019est pas n\u00e9cessaire pour cela que l\u2019\u00e9nonc\u00e9 encode ce contenu in extenso et sans ambigu\u00eft\u00e9. De fa\u00e7on tout \u00e0 fait ordinaire, un encodage fragmentaire, ambigu et impr\u00e9cis suffit, dans le contexte, \u00e0 indiquer un sens complet et univoque. La compr\u00e9hension inf\u00e9rentielle n\u2019est pas, \u00e0 cet \u00e9gard, diff\u00e9rente des autres processus cognitifs d\u2019inf\u00e9rence, qui tirent des conclusions assez fiables d\u2019indices fragmentaires et ouverts \u00e0 plusieurs interpr\u00e9tations en s\u2019appuyant sur des r\u00e9gularit\u00e9s empiriques et sur le contexte : de son odeur, on inf\u00e8re qu\u2019un melon est m\u00fbr ; de volets ferm\u00e9s, on d\u00e9duit que les habitants sont absents. La t\u00e2che principale de la pragmatique est d\u2019expliquer comment s\u2019effectue un tel processus d\u2019inf\u00e9rence dans le cas particulier de la communication linguistique.\u00a0 Quelles r\u00e9gularit\u00e9s empiriques guide le processus ? Comment les propri\u00e9t\u00e9s linguistiques de l\u2019\u00e9nonc\u00e9 d\u2019une part, et les informations contextuelles d\u2019autre part sont-elles exploit\u00e9es ? Si diff\u00e9rentes th\u00e9ories pragmatiques donnent des r\u00e9ponses diff\u00e9rentes \u00e0 ces questions, elles s\u2019accordent en revanche sur les deux consid\u00e9rations fondatrices de toute leur d\u00e9marche : la compr\u00e9hension est inf\u00e9rentielle, et elle vise, en s\u2019appuyant sur le sens linguistique de la phrase et sur le contexte, \u00e0 d\u00e9couvrir le sens voulu par le locuteur.<\/p>\n<p>Le mod\u00e8le classique du code et le mod\u00e8le inf\u00e9rentiel d\u00e9velopp\u00e9 par la pragmatique contemporaine assignent, on le voit, des fonctions diff\u00e9rentes au langage dans la communication linguistique. \u00c0 des fonctions diff\u00e9rentes devraient correspondre, dans l\u2019histoire de l\u2019esp\u00e8ce, des pressions s\u00e9lectives elles aussi diff\u00e9rentes et donc des hypoth\u00e8ses distinctes sur l\u2019\u00e9volution biologique du langage. Cependant, comme nous l\u2019avons not\u00e9, soit qu\u2019en pratique ils acceptent le mod\u00e8le du code (comme par exemple Pinker, 1994, ch.7), soit qu\u2019ils envisagent l\u2019\u00e9volution du langage sans se soucier de ses propri\u00e9t\u00e9s proprement linguistiques (comme par exemple Dunbar 1996), les th\u00e9oriciens de l\u2019\u00e9volution du langage n\u2019ont pas donn\u00e9 de place significative \u00e0 la dimension pragmatique du langage (Dessalles faisant \u00e0 cet \u00e9gard exception) et ont encore moins pris en consid\u00e9ration le r\u00f4le pr\u00e9cis des processus communicationnels dans la communication linguistique.<\/p>\n<p>Avant de montrer comment la prise en consid\u00e9ration de la dimension pragmatique et inf\u00e9rentielle de l\u2019usage du langage peut inspirer la r\u00e9flexion sur son \u00e9volution, nous mettrons en \u00e9vidence un aspect paradoxal de cette \u00e9volution. Le traitement de ce paradoxe peut servir de pierre de touche pour \u00e9valuer diff\u00e9rentes hypoth\u00e8ses sur l\u2019\u00e9volution de la facult\u00e9 de langage, et en particulier pour contraster les hypoth\u00e8ses qui pr\u00e9supposent le mod\u00e8le du code et celles qui partent d\u2019un mod\u00e8le inf\u00e9rentiel.<\/p>\n<p><strong>Un aspect paradoxal de l\u2019\u00e9volution du langage<\/strong><\/p>\n<p>La plupart des capacit\u00e9s cognitives sp\u00e9cialis\u00e9es d\u2019une esp\u00e8ce poss\u00e8dent un domaine sp\u00e9cifique d\u2019informations disponibles dans l\u2019environnement avant que la capacit\u00e9 n\u2019\u00e9merge et n\u2019\u00e9volue. Il s&#8217;agit d&#8217;adaptations \u00e0 cet aspect de l\u2019environnement. Par exemple la perception des couleurs est une adaptation tirant parti des diff\u00e9rences de fr\u00e9quence des radiations \u00e9lectromagn\u00e9tiques dans le spectre visible ; ces diff\u00e9rences existent ind\u00e9pendamment de tout m\u00e9canisme de perception. La reconnaissance des visages constitue, elle aussi, une adaptation \u00e0 un type d\u2019information pr\u00e9sent dans l\u2019environnement avant que la capacit\u00e9 n\u2019ait \u00e9volu\u00e9. Cependant, dans ce second cas, le fait que les visages soient reconnus aura entra\u00een\u00e9 une \u00e9volution des visages eux-m\u00eames dont l\u2019aspect, plus ou moins attirant ou intimidant, pouvait d\u00e9sormais comporter des avantages ou des inconv\u00e9nients s\u00e9lectifs, avec, sans doute, une co-\u00e9volution de la reconnaissance des visages et des visages eux-m\u00eames.<\/p>\n<p>D\u2019autres capacit\u00e9s cognitives, plus rares, repr\u00e9sentent des adaptations \u00e0 un aspect de l\u2019environnement \u2013 typiquement de l\u2019environnement social \u2013 lui-m\u00eame \u00e9tant l&#8217;effet de la pr\u00e9sence de ces capacit\u00e9s cognitives dans l\u2019esp\u00e8ce. Initialement vide, leur domaine d\u2019informations ne sera rempli que par le comportement d\u2019individus d\u00e9j\u00e0 dot\u00e9s de la capacit\u00e9 en question. C\u2019est le cas par exemple d\u2019une disposition \u00e0 entrer dans des \u00e9changes r\u00e9ciproques : alors qu\u2019une capacit\u00e9 de reconna\u00eetre les visages aura pu contribuer au succ\u00e8s reproductif du premier mutant qui en en a \u00e9t\u00e9 dot\u00e9, une disposition \u00e0 \u00e9changer aura sans doute \u00e9t\u00e9 plut\u00f4t nuisible ou au mieux neutre pour un individu ne trouvant autour de lui aucun autre individu pareillement dispos\u00e9. Il en va de m\u00eame d\u2019une disposition \u00e0 communiquer au moyen de signaux : par exemple la disposition des lucioles m\u00e2les \u00e0 \u00e9mettre un signal lumineux pour attirer les femelles n\u2019est adaptative que dans une esp\u00e8ce ou les femelles ont la disposition compl\u00e9mentaire \u00e0 s\u2019approcher des m\u00e2les \u00e9mettant de tels signaux. Autrement le signal lumineux n\u2019aurait pour seul effet, anti-adaptatif cette fois, que d\u2019attirer les pr\u00e9dateurs.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9volution initiale de toutes ces dispositions sociales qui ne deviennent adaptatives qu\u2019\u00e0 partir du moment o\u00f9 elles sont suffisamment r\u00e9pandues pose un probl\u00e8me \u00e9vident. Le trait devra persister et se r\u00e9pandre pendant plusieurs g\u00e9n\u00e9rations avant de pouvoir remplir sa fonction sociale. Ce genre de probl\u00e8me n\u2019est bien s\u00fbr pas insoluble : cette disposition peut avoir \u00e9t\u00e9 neutre avant de devenir adaptative ou aura pu \u00eatre g\u00e9n\u00e9tiquement associ\u00e9 \u00e0 d\u2019autres effets imm\u00e9diatement adaptatifs.<\/p>\n<p>Le fait que l\u2019\u00e9volution de la facult\u00e9 de langage pose un probl\u00e8me de ce type a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 not\u00e9. Norman Geshwind \u00e9crivait par exemple : \u00ab&#8230; une mutation permettant aux humains de produire verbalement un signal ne peut \u00eatre avantageuse que s\u2019il y a un m\u00e9canisme pour comprendre ce signal chez d\u2019autres humains. On rencontre ici un probl\u00e8me ; l\u2019apparition d\u2019un syst\u00e8me pour produire le langage serait inefficace, car les autres humains ne le comprendraient pas. Inversement, l\u2019\u00e9mergence dans l\u2019\u00e9volution d\u2019un syst\u00e8me pour comprendre le langage ne serait pas efficace, car il n\u2019y aurait pas d\u2019autres humains pour le produire\u00bb (Geshwind, 1980, pp. 312-313). Steven Pinker et Paul Bloom (1990) formulent la question en des termes similaires. Cette fa\u00e7on de poser le probl\u00e8me m\u00e9conna\u00eet cependant la forme particuli\u00e8rement complexe qu\u2019il prend dans le cas du langage. En effet la facult\u00e9 de langage ne repr\u00e9sente pas, de toute fa\u00e7on, un syst\u00e8me pour produire ou pour comprendre le langage, mais bien pour apprendre une langue. Or \u00e0 quoi aurait bien pu\u00a0 servir une telle capacit\u00e9 dans un environnement social sans langue \u00e0 apprendre ? Sans langue dans l\u2019environnement, la facult\u00e9 de langage n\u2019est pas adaptative. Sans facult\u00e9 de langage, il para\u00eet difficile de comprendre comment les langues ont pu \u00e9merger.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re solution qui vient alors \u00e0 l\u2019esprit est de diviser le probl\u00e8me en posant l\u2019hypoth\u00e8se que la facult\u00e9 de langage a \u00e9merg\u00e9 par \u00e9tapes, et que les langues qu\u2019elle a permis d\u2019apprendre ont cr\u00fbt en complexit\u00e9. Cependant, si le probl\u00e8me change alors d\u2019\u00e9chelle, il ne change pas de nature. Quels facteurs pourraient favoriser une mutation dont l\u2019effet serait de rendre les mutants capables d\u2019apprendre une langue plus complexe qu\u2019aucune des langues parl\u00e9es dans l\u2019esp\u00e8ce ? Sans langues correspondant \u00e0 cette facult\u00e9 de langage plus puissante, la mutation ne semble pas avantageuse. Sans la g\u00e9n\u00e9ralisation de cette mutation, il s&#8217;av\u00e8re difficile de comprendre comment des langues plus complexes ont pu \u00e9merger.<\/p>\n<p>Ce probl\u00e8me, on va le voir maintenant, devient particuli\u00e8rement difficile \u00e0 r\u00e9soudre si l&#8217;on adopte le mod\u00e8le de code de la communication linguistique. En revanche, vu sous l&#8217;angle du mod\u00e8le inf\u00e9rentiel, il perd son aspect paradoxal.<\/p>\n<p><strong>L\u2019\u00e9volution du langage et les deux mod\u00e8les de la communication linguistique<\/strong><\/p>\n<p>La communication cod\u00e9e fonctionne au mieux quand les interlocuteurs partagent exactement le m\u00eame code. Toute diff\u00e9rence entre le code du communicateur et celui du destinataire entra\u00eenera en revanche un\u00a0 risque d\u2019erreur possible au cours du processus de la communication. Dans ces conditions, une modification de la facult\u00e9 de langage d\u2019un individu, si elle n\u2019est pas sans effet sur le code appris, contribuera \u00e0 l&#8217;int\u00e9riorisation d&#8217;un code diff\u00e9rent de celui d\u2019autrui \u00e0 partir des m\u00eames donn\u00e9es linguistiques. Cette non-correspondance des codes nuira \u00e0 la capacit\u00e9 de l\u2019individu de communiquer. Elle sera anti-adaptative. Le mod\u00e8le du code est donc particuli\u00e8rement peu apte \u00e0 r\u00e9soudre le paradoxe \u00e9voqu\u00e9 dans la section pr\u00e9c\u00e9dente.<\/p>\n<p>Plus g\u00e9n\u00e9ralement, puisque pour constituer un avantage, un code doit \u00eatre partag\u00e9 par une population, l\u2019\u00e9volution ne peut pas facilement \u00abexp\u00e9rimenter\u00bb avec des modifications dont les chances, de toute fa\u00e7on faibles, d\u2019\u00eatre avantageuses ne se v\u00e9rifieront que lorsque la modification sera suffisamment r\u00e9pandue. Les ajouts au code de nouveaux signaux (par exemple d\u2019un signal d\u2019alarme pour une nouvelle esp\u00e8ce de pr\u00e9dateurs dans l\u2019environnement), ajouts qui ne modifient pas la structure du code pr\u00e9existant, semblent les modifications les plus plausibles. La taille tr\u00e8s modeste des codes de la communication animale sugg\u00e8re que ces ajouts eux-m\u00eames sont rares. De fait, les codes de la communication animale, qui, \u00e0 la diff\u00e9rence des langues humaines, fonctionnent vraiment selon le mod\u00e8le du code, sont typiquement petits et pr\u00e9sentent une grande stabilit\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une esp\u00e8ce donn\u00e9e. La grande majorit\u00e9 d\u2019entre eux n\u2019implique aucun apprentissage, et lorsque apprentissage il y a, comme dans le cas des oiseaux chanteurs, il ne porte que sur un seul signal forc\u00e9ment appris puisqu\u2019il a pour fonction de distinguer des populations locales de la m\u00eame esp\u00e8ce.<\/p>\n<p>Dans le cas de la communication inf\u00e9rentielle, les choses se pr\u00e9sentent tout autrement. En effet, le succ\u00e8s de la communication inf\u00e9rentielle ne requiert pas que le communicateur et le destinataire aient la m\u00eame repr\u00e9sentation s\u00e9mantique de l\u2019\u00e9nonc\u00e9. Il suffit qu\u2019ils voient dans l\u2019\u00e9nonc\u00e9, quelle que soit la fa\u00e7on dont ils se le repr\u00e9sentent, un indice menant \u00e0 la m\u00eame conclusion. Soit par exemple le dialogue banal suivant:<\/p>\n<p>Robert: Je suis crev\u00e9 !<\/p>\n<p>Jeanne: Eh bien, rentrons \u00e0 la maison !<\/p>\n<p>Peu importe que le sens auquel Robert et Jeanne associent le mot \u00abcrev\u00e9\u00bb soit le m\u00eame. Il se peut que, pour Robert, \u00abcrev\u00e9\u00bb signifie une fatigue extr\u00eame, tandis que, pour Jeanne, \u00abcrev\u00e9\u00bb sera simple synonyme de \u00abfatigu\u00e9\u00bb. De toute fa\u00e7on, Robert lance \u00abje suis crev\u00e9\u00bb non pour indiquer un degr\u00e9 de fatigue auquel ce terme renverrait, mais pour indiquer contextuellement \u00e0 la fois sont souhait de rentrer \u00e0 la maison et la raison de ce souhait, \u00e0 savoir sa fatigue. Le degr\u00e9 de fatigue qui justifie qu\u2019on d\u00e9sire rentrer chez soi d\u00e9pend des situations : il n\u2019est pas le m\u00eame \u00e0 une soir\u00e9e entre amis, en promenade, ou lors d&#8217;une r\u00e9union professionnelle. Dans l\u2019\u00e9nonc\u00e9 de Robert, donc, \u00abcrev\u00e9\u00bb indique le degr\u00e9 de fatigue qui, dans la situation d\u2019\u00e9nonciation, est pertinent en ceci qu\u2019il justifie le souhait de Robert.<\/p>\n<p>Si l\u2019identit\u00e9 de code entre les interlocuteurs n\u2019est pas n\u00e9cessaire; elle n\u2019est pas davantage suffisante. Soit le dialogue suivant :<\/p>\n<p>Robert: Pouvez vous r\u00e9parer ma montre ?<\/p>\n<p>L\u2019horloger: Cela prendra du temps.<\/p>\n<p>La s\u00e9mantique de \u00abprendra du temps\u00bb est triviale : prend du temps tout ce qui a une dur\u00e9e non nulle. Si on s\u2019en tient au sens litt\u00e9ral de son \u00e9nonc\u00e9, l\u2019horloger \u00e9nonce donc un truisme. Cependant, ce faisant, l\u2019horloger met Robert sur la voie d\u2019une interpr\u00e9tation pertinente. C\u2019est bien de temps qu\u2019il s\u2019agit et la r\u00e9paration de la montre prendra un temps sur lequel il est pertinent d\u2019attirer l\u2019attention de Robert. Si Robert s\u2019attend \u00e0 une r\u00e9paration d\u2019au moins une semaine, il comprendra \u00abCela prendra du temps\u00bb comme voulant dire que la r\u00e9paration prendra plusieurs semaines. Si l\u2019horloger pour sa part pense que Robert s\u2019attend \u00e0 une r\u00e9paration le jour m\u00eame, il se sera exprim\u00e9 comme il l\u2019a fait pour dire que la r\u00e9paration sera une affaire non d\u2019heures mais de jours. Que, dans leurs lexiques, les mots \u00abprendre\u00bb \u00abdu\u00bb et \u00abtemps\u00bb aient le m\u00eame sens ne prot\u00e8ge donc pas Robert et l\u2019horloger du malentendu.<\/p>\n<p>Selon le mod\u00e8le inf\u00e9rentiel la quasi-identit\u00e9 de code entre interlocuteurs n\u2019est pas n\u00e9cessaire pour qu\u2019ils puissent communiquer au mieux. Dans ces conditions, le fait qu\u2019une mutation affectant la facult\u00e9 de langage puisse faire diverger la grammaire du mutant de celle de ses cong\u00e9n\u00e8res ne nuit pas forc\u00e9ment \u00e0 sa capacit\u00e9 de communiquer. Comme nous allons le montrer maintenant, une telle mutation peut m\u00eame s&#8217;av\u00e9rer avantageuse.<\/p>\n<p>Imaginons une protolangue ne comportant que des associations son-sens \u00e0 l\u2019\u00e9chelle du mot, sans aucune structure syntaxique. Le mot \u00abboire\u00bb dans cette protolangue d\u00e9signe l\u2019action de boire et rien de plus. Il ne s&#8217;agit pas contrairement au \u00abboire\u00bb du fran\u00e7ais de ce que les logicien appellent un \u00ab pr\u00e9dicat \u00e0 deux places \u00bb, c&#8217;est-\u00e0-dire, un terme qui en appelle deux autres nomm\u00e9s \u00ab arguments \u00bb (dans ce cas, les arguments sont le sujet et l\u2019objet direct). Le mot \u00abeau\u00bb dans cette protolangue d\u00e9signe la substance et ne fait rien de plus, ce n\u2019est pas un argument qui appellerait un pr\u00e9dicat. Avec un code aussi limit\u00e9, le seul d\u00e9codage par l\u2019auditeur du sens associ\u00e9 au mot prononc\u00e9 par le locuteur ne suffirait pas assurer de communication entre eux. L\u2019interlocuteur qui associe \u00e0 l\u2019\u00e9nonc\u00e9 \u00abeau\u00bb le concept d\u2019eau n\u2019est pas pour autant inform\u00e9 de quoi que ce soit. M\u00eame l\u2019\u00e9nonciation \u00e0 la suite l\u2019une de l\u2019autre de deux expressions d\u2019un tel langage, comme par exemple \u00abboire\u00bb-\u00abeau\u00bb ne serait pas entendue comme nous aurions tendance \u00e0 le faire spontan\u00e9ment sur la base de notre compr\u00e9hension du fran\u00e7ais. \u00abBoire\u00bb-\u00abeau\u00bb ne d\u00e9signe pas, dans cette protolangue, l\u2019action de boire de l\u2019eau. Nous avons seulement deux concepts, celui de boire et celui d\u2019eau, activ\u00e9s sans \u00eatre s\u00e9mantiquement li\u00e9s. L\u2019activation mentale d\u2019un ou plusieurs concepts sans lien syntaxique entre eux ne d\u00e9signe pas un \u00e9tat de chose ou une action associant ces deux concepts; encore moins exprime-t-elle une croyance ou un d\u00e9sir.<\/p>\n<p>Dans ces conditions, une telle protolangue n\u2019aurait d\u2019utilit\u00e9 que pour des \u00eatres capables de communication inf\u00e9rentielle. \u00c0 ceux-l\u00e0, l\u2019activation par d\u00e9codage ne serait-ce que d\u2019un seul concept pourrait facilement fournir un indice suffisant pour reconstruire un sens complet voulu par le locuteur. Imaginez deux locuteurs de cette protolangue, Robert et Jeanne, marchant dans le d\u00e9sert. Robert montre du doigt l\u2019horizon et dit \u00abeau\u00bb. Jeanne en inf\u00e8re correctement qu\u2019il veut dire quelque chose comme il y a de l\u2019eau l\u00e0-bas. Juste quand ils parviennent au point d\u2019eau, Robert s\u2019effondre \u00e9puis\u00e9 et dit \u00abeau\u00bb. Ce que Jeanne interpr\u00e8te comme donne moi de l\u2019eau. Les signaux de la communication animale, communication qui, elle, est pleinement cod\u00e9e, ne permettent jamais un tel \u00e9ventail de constructions interpr\u00e9tatives.<\/p>\n<p>Imaginons maintenant que Jeanne ait \u00e9t\u00e9 une mutante dont la facult\u00e9 de langage, plus complexe que celle de ses cong\u00e9n\u00e8res, l\u2019ait dispos\u00e9e, enfant, \u00e0 analyser les mots de la protolangue qu\u2019elle \u00e9tait en train d\u2019acqu\u00e9rir soit comme des arguments, soit comme des pr\u00e9dicats \u00e0 une ou deux places. Elle avait ainsi cat\u00e9goris\u00e9 \u00abboire\u00bb comme un pr\u00e9dicat \u00e0 deux places, \u00abeau\u00bb comme un argument, etc. Quand Jeanne la mutante entend Robert assoiff\u00e9 murmurer \u00abeau\u00bb, ce qui est activ\u00e9 dans son esprit, ce n\u2019est pas seulement le concept d\u2019eau, mais une structure syntaxique avec une place pour un pr\u00e9dicat capable de prendre \u00ab eau \u00bb comme argument. Son d\u00e9codage va donc au-del\u00e0 de ce qui a, en fait, \u00e9t\u00e9 transmis par Robert. Lui n\u2019est pas un mutant et il s\u2019exprime donc dans la langue rudimentaire de leur communaut\u00e9, sans y ajouter mentalement de structure syntaxique sous-jacente. Cette non-correspondance entre les repr\u00e9sentations que Robert et Jeanne se font de l\u2019\u00e9nonc\u00e9, ne nuit cependant pas \u00e0 leur communication. M\u00eame si elle n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 une mutante, Jeanne aurait du, pour comprendre ce que voulait dire Robert, se repr\u00e9senter mentalement (mais pas linguistiquement) non seulement l\u2019eau mais l\u2019action qui avait l\u2019eau pour objet. Jeanne la mutante est d\u2019embl\u00e9e mise sur la voie gr\u00e2ce \u00e0 la structure syntaxique qu\u2019elle attribue, faussement mais utilement, \u00e0 l\u2019\u00e9nonc\u00e9 de Robert.<\/p>\n<p>Quand elle parle, Jeanne la mutante transmet au moyen de signaux homonymes avec ceux de sa communaut\u00e9, non seulement des concepts atomiques, mais des structures pr\u00e9dicat-arguments. Quand elle prononce \u00abeau\u00bb, son \u00e9nonc\u00e9 encode une structure syntaxique o\u00f9 devrait prendre place un pr\u00e9dicat dont \u00abeau\u00bb serait l\u2019argument. Quand elle dit \u00abboire\u00bb, son \u00e9nonc\u00e9 encode une structure syntaxique o\u00f9 devraient prendre place les deux arguments (sujet et objet) de \u00abboire\u00bb. Quand elle dit \u00abboire eau\u00bb, son \u00e9nonc\u00e9 encode non seulement les deux concepts boire et eau mais aussi le concept complexe boire de l\u2019eau (plus la position non-exprim\u00e9e de l\u2019argument sujet de \u00abboire\u00bb). Les interlocuteurs de Jeanne ne reconnaissent pas ces structures sous-jacentes dans ses \u00e9nonc\u00e9s, mais ils aboutissent tout de m\u00eame aux interpr\u00e9tations voulues, m\u00eame s\u2019ils le font par un chemin inf\u00e9rentiel moins bien pr\u00e9par\u00e9 linguistiquement.<\/p>\n<p>Maintenant, si Jeanne est une mutante de la deuxi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration et compte donc parmi ses interlocuteurs des fr\u00e8res et s\u0153urs, eux aussi mutants qui parlent et comprennent la m\u00eame chose qu&#8217;elle, alors elle et ses co-mutants communiqueront plus efficacement que les autres membres de leur communaut\u00e9. Il entrent en effet en relation au moyen d\u2019une langue dont les \u00e9nonc\u00e9s, phonologiquement identiques \u00e0 ceux de la langue des non-mutants, sont syntaxiquement et s\u00e9mantiquement plus complexes et ainsi plus faciles \u00e0 traiter pragmatiquement. En outre, dans la langue de ces mutants, de nouveaux signes linguistiques peuvent \u00e9merger et se stabiliser par un processus de grammaticalisation inaccessible aux non-mutants. Par exemple des pronoms, inintelligibles aux non-mutants, pourraient venir prendre la place des arguments non exprim\u00e9s.<\/p>\n<p>Cet exemple imaginaire illustre la fa\u00e7on dont une facult\u00e9 de langage plus avanc\u00e9e, amenant les individus qui en sont dot\u00e9s \u00e0 int\u00e9rioriser un code plus riche que celui de leur communaut\u00e9, peut \u00e9merger et \u00e9voluer. Soulignons qu\u2019il ne peut en aller ainsi que dans un syst\u00e8me de communication inf\u00e9rentielle. Dans un syst\u00e8me de communication par encodage et d\u00e9codage, tout \u00e9cart par rapport \u00e0 la grammaire commune sera d\u00e9savantageux ou au mieux neutre, mais ne pourra gu\u00e8re \u00eatre avantageux.<\/p>\n<p>Ces consid\u00e9rations s\u2019appliquent \u00e0 toutes les \u00e9tapes \u00e9ventuelles de l\u2019\u00e9volution de la facult\u00e9 de langage et aussi \u00e0 son \u00e9mergence initiale. Etre dispos\u00e9 \u00e0 traiter un comportement communicationnel non-cod\u00e9 comme un signal cod\u00e9 peut faciliter la compr\u00e9hension inf\u00e9rentielle des intentions du communicateur et mener \u00e0 la conventionnalisation de ce type de comportement en tant que signal.<\/p>\n<p>Pour conclure, il est commun de dire que c\u2019est le langage qui diff\u00e9rencie avant tout les hommes des autres animaux. Ce n\u2019est que la moiti\u00e9 de la v\u00e9rit\u00e9. L\u2019esprit humain se distingue non pas par une, mais par deux capacit\u00e9s cognitives, l\u2019une et l\u2019autre sans v\u00e9ritable \u00e9quivalent dans d\u2019autres esp\u00e8ces terrestres : le langage en effet, mais aussi la psychologie spontan\u00e9e, c&#8217;est-\u00e0-dire la capacit\u00e9 de tout un chacun de se repr\u00e9senter les \u00e9tats mentaux d\u2019autrui (voir Origgi 2001, Sperber 2000, Tomasello 1999). Nous avons sugg\u00e9r\u00e9 que c\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019interaction de ces deux capacit\u00e9s que la communication humaine a pu se d\u00e9velopper et acqu\u00e9rir une puissance incomparable. Dans une perspective pragmatique, il est clair en effet que la facult\u00e9 de langage et les langues humaines, avec leur richesse et leurs imperfections, ne sont adaptatives qu&#8217;au sein d&#8217;une esp\u00e8ce d\u00e9j\u00e0 capable de psychologie spontan\u00e9e et de communication inf\u00e9rentielle. La psychologie spontan\u00e9e se verra \u00e0 son tour extraordinairement enrichie par la communication linguistique. L\u2019\u00e9volution relativement rapide des langues elles-m\u00eames et leur variabilit\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de chaque communaut\u00e9 linguistique \u2013 ces deux traits \u00e9tant associ\u00e9s \u2013 ne s\u2019expliquent bien, elles aussi, que si la fonction du langage dans la communication est de fournir des indices sur le sens voulu et non de l&#8217;encoder.<\/p>\n<p>Dans ces conditions, l\u2019\u00e9tude de l\u2019\u00e9volution du langage devra \u00eatre \u00e9troitement associ\u00e9e \u00e0 celle de l\u2019\u00e9volution de la psychologie spontan\u00e9e. De m\u00eame l\u2019\u00e9tude de l\u2019\u00e9volution des langues doit prendre syst\u00e9matiquement en consid\u00e9ration leur dimension pragmatique. Tel n\u2019est pas encore le cas. On peut donc pr\u00e9dire que les hypoth\u00e8ses sur l\u2019\u00e9volution du langage et des langues, qui se sont rapidement d\u00e9velopp\u00e9es au cours des derni\u00e8res deux d\u00e9cennies, devraient conna\u00eetre elles-m\u00eames de nouvelles avanc\u00e9es dans les ann\u00e9es \u00e0 venir.<\/p>\n<p><strong>R\u00e9f\u00e9rences<\/strong><\/p>\n<p>Allen, C., Bekoff, M. &amp; Lauder, G. (eds.) (1998). Nature&#8217;s purposes: Analyses of function and design in biology. Cambridge, Mass. MIT Press.<\/p>\n<p>Baron-Cohen, S., Tager-Flusberg, H. &amp; Cohen, D. J. (2000) Understanding Other Minds, Second edition, New York, Oxford University Press.<\/p>\n<p>Byrne, R. &amp; Whiten, A. (eds. ) (1988) Machiavellian Intelligence : Social Expertise and Evolution of Intellect in Monkeys, Apes and Humans, Oxford : Oxford University Press.<\/p>\n<p>Carston, Robyn. 2002. Thoughts and Utterances: The Pragmatics of Explicit Communication. Blackwell, Oxford.<\/p>\n<p>Dessalles, J-L. 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