{"id":31,"date":"1997-09-04T14:43:17","date_gmt":"1997-09-04T12:43:17","guid":{"rendered":"http:\/\/www.dan.sperber.fr\/?p=31"},"modified":"2018-01-16T00:26:12","modified_gmt":"2018-01-15T23:26:12","slug":"individualisme-methodologique-et-cognitivisme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/?p=31","title":{"rendered":"Dan Sperber (1997) <b>Individualisme m\u00e9thodologique et cognitivisme<\/b>. In R. Boudon, F. Chazel &amp; A. Bouvier (eds.), <i>Cognition et sciences sociales<\/i> (Presse Universitaires de France), 123-136."},"content":{"rendered":"<p style=\"padding-left: 60px;\">&#8220;Je voudrai ici contraster deux interpr\u00e9tations, l&#8217;une faible, l&#8217;autre forte,  de la notion d&#8217;individualisme m\u00e9thodologique, et deux interpr\u00e9tations, l&#8217;une  faible, l&#8217;autre forte, de la notion de cognitivisme. Des quatres fa\u00e7ons dont il  serait concevable de se vouloir individualiste et cognitiviste \u00e0 la fois, l&#8217;une  (o\u00f9 l&#8217;on adopte les deux positions dans leur interp\u00e9tation faible) est de peu  d&#8217;int\u00e9r\u00eat. Je soutiendrai qu&#8217;une autre fa\u00e7on (o\u00f9 l&#8217;on adopte les deux  positions dans leur interpr\u00e9tation forte) est incoh\u00e9rente. Je comparerai les  deux autres possibilit\u00e9s&#8230;&#8221; [<a href=\"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/wp-content\/uploads\/1997_individualisme-methodologique-et-cognitivisme.pdf\">PDF version<\/a>]<!--more--><\/p>\n<p align=\"center\">INDIVIDUALISME M\u00c9THODOLOGIQUE ET COGNITIVISME<\/p>\n<p align=\"center\">Dan Sperber<\/p>\n<p>Je voudrai ici contraster deux interpr\u00e9tations, l&#8217;une faible, l&#8217;autre forte,  de la notion d&#8217;individualisme m\u00e9thodologique, et deux interpr\u00e9tations, l&#8217;une  faible, l&#8217;autre forte, de la notion de cognitivisme. Des quatres fa\u00e7ons dont il  serait concevable de se vouloir individualiste et cognitiviste \u00e0 la fois, l&#8217;une  (o\u00f9 l&#8217;on adopte les deux positions dans leur interp\u00e9tation faible) est de peu  d&#8217;int\u00e9r\u00eat. Je soutiendrai qu&#8217;une autre fa\u00e7on (o\u00f9 l&#8217;on adopte les deux  positions dans leur interpr\u00e9tation forte) est incoh\u00e9rente. Je comparerai les  deux autres possibilit\u00e9s.<\/p>\n<p>Selon l&#8217;individualisme m\u00e9thodologique (quelle que soit la fa\u00e7on pr\u00e9cise  dont on l&#8217;interpr\u00e8te), on peut expliquer de fa\u00e7on satisfaisante les  ph\u00e9nom\u00e8nes sociaux en montrant qu&#8217;ils sont la cons\u00e9quence des comportements  individuels. Comme on le sait bien, l&#8217;individualisme m\u00e9thodologique s&#8217;oppose au  holisme selon lequel les ph\u00e9nom\u00e8nes sociaux ne peuvent s&#8217;expliquer qu&#8217;en  invoquant le comportement ou les propri\u00e9t\u00e9s d&#8217;entit\u00e9s irr\u00e9ductiblement  supra-individuelles telles que la culture ou les institutions.<\/p>\n<p>On a moins remarqu\u00e9 que l&#8217;individualisme m\u00e9thodologique s&#8217;oppose aussi, en  principe, \u00e0 une autre position concevable que l&#8217;ont pourrait appeler  &#8220;infra-individualiste&#8221;. Selon l&#8217;infra-individualisme, une explication  satisfaisante des ph\u00e9nom\u00e8nes sociaux devrait invoquer le comportement ou les  propri\u00e9t\u00e9s d&#8217;entit\u00e9s infra-individuelles. L&#8217;explication infra-individualiste  se pratique peu en sociologie (Gabriel Tarde faisant exception &#8211; voir la  pr\u00e9sentation de Bruno Karsenti \u00e0 la r\u00e9\u00e9dition des <span style=\"text-decoration: underline;\">Lois de l&#8217;imitation<\/span>).  Elle est de r\u00e8gle en revanche dans cette autre science des ph\u00e9nom\u00e8nes  collectifs qu&#8217;est l&#8217;\u00e9pid\u00e9miologie. Une bonne explication d&#8217;une \u00e9pid\u00e9mie  infectieuse donne une importance centrale au comportement des agents  pathog\u00e8nes, bact\u00e9ries ou virus, et \u00e0 celui des anticorps produits par le  syst\u00e8me immunitaire. Les individus (dont le comportement est aussi, bien s\u00fbr,  un \u00e9l\u00e9ment d&#8217;explication) sont des lieux o\u00f9 se produisent ces processus  infra-individuels, mais ils n&#8217;en sont pas les agents. La conception  n\u00e9o-darwinienne de la culture propos\u00e9e par Richard Dawkins (1976, 1982; pour  une discussion, voir Sperber 1996, chapitre 5), selon laquelle la culture est  faite d&#8217;unit\u00e9s d&#8217;information, les &#8220;m\u00e8mes&#8221;, qui se reproduisent dans  les individus et se transmettent d&#8217;un individu \u00e0 l&#8217;autre \u00e0 la mani\u00e8re des  virus est, elle aussi, une conception infra-individualiste.<\/p>\n<p>On tient pour acquis, aujourd&#8217;hui, en psychologie cognitive, que les  processus mentaux sont pour la plupart inconscients. Les processus mentaux  inconscients doivent-ils \u00eatre consid\u00e9r\u00e9s comme individuels, ou bien comme  infra-individuels (c&#8217;est-\u00e0-dire comme ayant l&#8217;individu comme site, mais non  comme agent)? Cela d\u00e9pend de l&#8217;interpr\u00e9tation plus pr\u00e9cise que l&#8217;on donne \u00e0  la notion d&#8217;individu.<\/p>\n<p>Comment d\u00e9finir les &#8220;individus&#8221; de l&#8217;individualisme? S&#8217;agit-il des  organismes humains tels que les conna\u00eet la biologie ou la psychologie  naturaliste? S&#8217;agit-il des personnes, des acteurs sociaux, des sujets de  conscience, qui sont les protagonistes de la psychologie de sens commun, mais en  lesquels le psychologue ou le philosophe naturaliste (par exemple Dennett 1991)  verrait plut\u00f4t les produits d&#8217;un processus de socialisation, rejoignant sur ce  point certains sociologues et anthropologues anti-individualistes?<\/p>\n<p>Il est bien entendu que les cons\u00e9quences involontaires des comportements  volontaires int\u00e9ressent tout particuli\u00e8rement l&#8217;individualiste  m\u00e9thodologique, mais qu&#8217;en est-il des comportements involontaires? Et qu&#8217;en  est-il des aspects involontaires des comportements volontaires? En d&#8217;autres  termes faut-il s&#8217;int\u00e9resser aux comportements humains sous tous leurs aspects,  ou faut-il s&#8217;int\u00e9resser essentiellement aux <span style=\"text-decoration: underline;\">actions<\/span> humaines? Comment  les comportements retenus doivent-ils \u00eatre expliqu\u00e9s? Par la psychologie avec  toutes ses ressources, ou, essentiellement, par les raisons des acteurs?<\/p>\n<p>Dans son interpr\u00e9tation forte, qui est aussi la plus f\u00e9conde et la plus  r\u00e9pandue (de Weber et Hayek \u00e0 Boudon et Elster), l&#8217;individualisme  m\u00e9thodologique propose d&#8217;expliquer les ph\u00e9nom\u00e8nes sociaux en montrant qu&#8217;ils  sont la cons\u00e9quence des actions des acteurs, actions qui elles-m\u00eames  s&#8217;expliquent par les raisons essentiellement rationnelles de ces acteurs. C&#8217;est  de l&#8217;individualisme m\u00e9thodologique ainsi entendu que je voudrai me d\u00e9marquer  ici. Quand j&#8217;emploierai le terme &#8220;individualiste&#8221; sans plus de  pr\u00e9cision, il faudra l&#8217;entendre en ce sens fort. En revanche, la conception  naturaliste que je d\u00e9fends est individualiste au sens faible. Le naturalisme ne  reconna\u00eet de r\u00f4le causal qu&#8217;\u00e0 des entit\u00e9s et \u00e0 des propri\u00e9t\u00e9s dont le  caract\u00e8re naturel est manifeste; il s&#8217;oppose donc au holisme qui se d\u00e9finit  par le r\u00f4le donn\u00e9 \u00e0 des entit\u00e9s supra-individuelles dont le rapport \u00e0 la  nature reste tout \u00e0 fait myst\u00e9rieux. Le naturalisme s&#8217;oppose aussi, dans une  certaine mesure, \u00e0 l&#8217;individualisme au sens fort, car le seul type d&#8217;individu  manifestement naturel, ce n&#8217;est ni le sujet, ni l&#8217;agent, et encore moins l&#8217;agent  rationnel, c&#8217;est l&#8217;organisme.<\/p>\n<p>La d\u00e9marche individualiste, dans la mesure o\u00f9 elle se pr\u00e9occupe des  raisons et de la rationalit\u00e9, s&#8217;int\u00e9resse \u00e0 la cognition, c&#8217;est-\u00e0-dire aux  repr\u00e9sentations mentales, \u00e0 leur formation, \u00e0 leur r\u00f4le dans le  comportement, et \u00e0 leur fonction. De fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale, les sciences sociales,  qui ont parmi leurs objets les croyances, les id\u00e9ologies, les savoirs  techniques, etc, comportent une \u00e9vidente dimension cognitive, et les programmes  de recherche qui pr\u00e8tent une attention particuli\u00e8re \u00e0 cette dimension peuvent  se dire &#8220;cognitivistes&#8221; dans un sens tr\u00e8s faible du terme. Ici  cependant, j&#8217;emploierai &#8220;cognitif&#8221; et &#8220;cognitiviste&#8221; dans le  sens plus fort que prennent ces termes dans les &#8220;sciences cognitives&#8221;  strictement con\u00e7ues.<\/p>\n<p>Le &#8220;noyau dur&#8221; des sciences cognitives consiste en un programme  naturaliste et m\u00e9caniste d&#8217;explication des ph\u00e9nom\u00e8nes mentaux. Une  explication est m\u00e9caniste quand elle analyse un processus complexe comme une  articulation de processus plus \u00e9l\u00e9mentaires, et elle est naturaliste dans la  mesure o\u00f9 il y a de bonnes raisons de penser que ces processus plus  \u00e9l\u00e9mentaires pourraient eux-m\u00eames \u00eatre analys\u00e9s de fa\u00e7on m\u00e9caniste  jusqu&#8217;\u00e0 atteindre un niveau de description o\u00f9 leur caract\u00e8re tout \u00e0 fait  naturel ne serait plus du tout probl\u00e9matique.<\/p>\n<p>Le naturalisme n&#8217;est pas, en lui-m\u00eame, un r\u00e9ductionnisme. Il ne demande pas  que les niveaux sup\u00e9rieurs soient rabattus sur les niveaux inf\u00e9rieurs. Il  demande en revanche que des passerelles soient jet\u00e9es entre les niveaux. Pour  qu&#8217;il en aille ainsi, il faut d\u00e9crire chaque niveau d&#8217;une mani\u00e8re qui permette  de le mettre en rapport avec les niveaux voisins. Pour ce qui est des processus  mentaux, il faut les d\u00e9crire de mani\u00e8re \u00e0 mettre en \u00e9vidence le fait qu&#8217;ils  sont r\u00e9alisables par un cerveau. Il n&#8217;est pas indispensable pour cela de  d\u00e9crire, pour chaque type de processus mental, les processus neuronaux qui le  r\u00e9alisent en fait (m\u00eame si cela serait d\u00e9sirable et figure, bien s\u00fbr, dans  les objectifs \u00e0 long terme de la discipline). Il suffit de d\u00e9composer les  processus mentaux complexes en processus \u00e9l\u00e9mentaires dont nous savons qu&#8217;ils  pourraient \u00eatre effectu\u00e9s par un syst\u00e8me de neurones. Autrement dit toute  d\u00e9composition m\u00e9caniste des ph\u00e9nom\u00e8nes mentaux ne convient pas: il faut une  d\u00e9composition psychologique qui &#8220;parle&#8221; \u00e0 la neurologie.<\/p>\n<p>Presque toutes les branches de la psychologie se disent aujourd&#8217;hui  &#8220;cognitives&#8221;. Quand ce terme est entendu en son sens faible, la seule  objection que l&#8217;on peut faire \u00e0 cet emploi, c&#8217;est qu&#8217;il est redondant. Apr\u00e8s  tout, mise \u00e0 part l&#8217;\u00e9ventuelle \u00e9tude d&#8217;affects sans contenu, quelle branche  de la psychologie n&#8217;a pas \u00e0 voir avec la formation des repr\u00e9sentations  mentales ou avec leur r\u00f4le dans le comportement? Si, en revanche, on entend  &#8220;cognitif&#8221; dans le sens fort, alors bien des recherches de psychologie  contemporaine ne visent pas \u00e0 fournir des explications m\u00e9canistes et  naturalistes et ne sont donc pas strictement cognitives, quel que soit leur  int\u00e9r\u00eat par ailleurs.<\/p>\n<p>Dans les sciences sociales, qui, elles aussi, je le disais, ont une dimension  cognitive au sens faible du terme, les explications m\u00e9canistes ne manquent pas  &#8211; les explications individualistes en particulier peuvent \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9es  comme m\u00e9canistes -, mais elles sont rarement naturalistes. Les disciplines  voisines des sciences sociales vers lesquelles, pour d\u00e9velopper une recherche  vraiment naturaliste, il faudrait jeter des passerelles sont la biologie,  l&#8217;\u00e9cologie et surtout, dans ses aspect eux-m\u00eames naturalistes, la psychologie.  Il existe depuis longtemps de telles passerelles entre la d\u00e9mographie et la  biologie, et entre la g\u00e9ographie humaine et l&#8217;\u00e9cologie. En revanche, les liens  avec la psychologie cognitive sont exceptionnels, et soit ils ont trait \u00e0 des  objets tr\u00e8s limit\u00e9s tels que l&#8217;\u00e9volution des langues ou la classification des  couleurs, soit ils restent programmatiques.<\/p>\n<p>Nul ne songe (du moins je l&#8217;esp\u00e8re) \u00e0 int\u00e9grer les sciences sociales dans  les sciences cognitives. On peut beaucoup plus modestement vouloir ajouter aux  programmes de recherche existants dans les sciences sociales un programme  d&#8217;explication des fait socio-culturels en g\u00e9n\u00e9ral qui serait vraiment  naturaliste par son enracinement dans les sciences cognitives et offrirait ainsi  un \u00e9clairage compl\u00e9mentaire sur le social. Un tel programme a \u00e9t\u00e9 rarement  formul\u00e9 et encore plus rarement illustr\u00e9 (voir cependant Atran 1990;  Boyer,1993; Hirschfeld, 1996; Hirschfeld, &amp; Gelman, 1994; Hutchins 1995;  Sperber, 1985, 1987, 1996; Tooby &amp; Cosmides 1992). Pour ma part, j&#8217;ai  soutenu qu&#8217;un tel programme devrait prendre la forme d&#8217;une \u00e9pid\u00e9miologie des  repr\u00e9sentations.<\/p>\n<p>Repartons de l&#8217;\u00e9pid\u00e9miologie classique. Une \u00e9pid\u00e9mie de grippe est-elle  un ph\u00e9nom\u00e8ne social? Au moins marginalement, oui. Une telle \u00e9pid\u00e9mie a non  seulement des effets sociaux &#8211; ce qui est vrai aussi d&#8217;une catastrophe purement  naturelle comme un tremblement de terre -, elle a aussi des causes sociales:  causes favorisantes telle que la concentration et les mouvements quotidiens de  la population, et causes inhibantes telles que la politique de sant\u00e9. Un  individualiste pourrait raisonnablement soutenir que les aspects sociaux d&#8217;une  \u00e9pid\u00e9mie de grippe rel\u00e8vent sans difficult\u00e9 d&#8217;une approche individualiste:  les risques pris ou \u00e9vit\u00e9s par les individus sont des effets de leurs actions,  qui elles-m\u00eames s&#8217;expliquent par leurs raisons.<\/p>\n<p>Dans le cas de la grippe, la division du travail entre l&#8217;\u00e9pid\u00e9miologue  infra-individualiste et le sociologue individualiste se fait sans probl\u00e8me  \u00e9vident. Il pourrait sembler que la division du travail est encore plus facile  dans un cas comme le tabagisme. Le tabagisme est un ph\u00e9nom\u00e8ne  \u00e9pid\u00e9miologique dont les effets sont physiologiques mais dont les causes sont  comportementales. Les causes du tabagisme se ram\u00e8nent \u00e0 la r\u00e9it\u00e9ration de  comportements individuels volontaires, au premier rang desquels l&#8217;acte de fumer.  Au sociologue, donc, les causes, \u00e0 l&#8217;\u00e9pid\u00e9miologue les effets et la t\u00e2che  d&#8217;associer les unes aux autres.<\/p>\n<p>Le syllogisme pratique qui pousse le fumeur \u00e0 allumer une cigarette, c&#8217;est  qu&#8217;il a envie de fumer, et qu&#8217;il sait qu&#8217;en fumant, il satisfera cette envie, au  moins pour un temps. Il peut arriver que l&#8217;envie de fumer ait elle-m\u00eame une  raison plus &#8220;sociologique&#8221; comme le d\u00e9sir d&#8217;imiter autrui, ou celui  de se donner une contenance, ce qui est un petit peu moins trivial. Cependant,  en g\u00e9n\u00e9ral, le facteur causal qui pr\u00e9dit le mieux le moment auquel le fumeur  allumera une cigarette, c&#8217;est la chute du taux de nicotine dans son sang en  dessous d&#8217;un certain seuil. Cette cause-l\u00e0, qui ne rel\u00e8ve pas du calcul des  raisons, est un \u00e9l\u00e9ment bien plus int\u00e9ressant dans l&#8217;explication du tabagisme  que le syllogisme pratique du fumeur, et bien plus g\u00e9n\u00e9ral que des raisons  suppl\u00e9mentaires occasionnelles.<\/p>\n<p>Le sch\u00e9ma d&#8217;une explication int\u00e9ressante du tabagisme, est fourni par la  boucle r\u00e9troactive complexe qui m\u00eale le physiologique, le psychologique, et  l&#8217;\u00e9conomique: le fumeur fume parce qu&#8217;il \u00e9prouve le d\u00e9sir de fumer; il  \u00e9prouve le d\u00e9sir de fumer parce que son taux de nicotine baisse; la baisse \u00e0  un moment donn\u00e9 du taux de nicotine incite le fumeur \u00e0 fumer parce que ce taux  est maintenu sur la dur\u00e9e \u00e0 un niveau moyen assez \u00e9lev\u00e9 pour entretenir une  d\u00e9pendance; ce taux est maintenu \u00e0 un niveau \u00e9lev\u00e9 parce que le fumeur fume.  A partir de ce m\u00e9canisme psycho-physiologique d&#8217;auto-perp\u00e9tuation d&#8217;un besoin,  on passe sans difficult\u00e9 \u00e0 l&#8217;\u00e9conomie sociale du tabagisme: la demande  suscite l&#8217;offre qui renforce la demande, etc.<\/p>\n<p>Dans une telle explication, on a un encha\u00eenement de causes diverses, les  unes internes aux organismes individuels, les autres provenant de  l&#8217;environnement (y compris l&#8217;environnement social). Parmi les causes internes,  on a des \u00e9tats mentaux. Parmi les \u00e9tats mentaux, on a les croyances et les  d\u00e9sirs qui suscitent les actions, autrement dit, les raisons des acteurs.  Appeler ces \u00e9tats mentaux &#8220;raisons&#8221;, c&#8217;est mettre en valeur le fait  qu&#8217;ils rel\u00e8vent aussi d&#8217;une \u00e9valuation normative, d&#8217;un jugement de  rationalit\u00e9 (tout comme nommer certains \u00e9tats mentaux  &#8220;connaissances&#8221; implique qu&#8217;il rel\u00e8vent d&#8217;une \u00e9valuation normative,  cette fois \u00e9pist\u00e9mique). Les raisons n&#8217;en sont pas moins des causes parmi  d&#8217;autres, qu&#8217;une \u00e9pid\u00e9miologie du tabagisme ne doit ni n\u00e9gliger, ni  privil\u00e9gier.<\/p>\n<p>La d\u00e9marche individualiste en sociologie, elle, privil\u00e9gie les raisons. En  cela, elle r\u00e9pond \u00e0 un int\u00e9r\u00eat l\u00e9gitime. Une explication en terme de  raisons fait appel au type d&#8217;intelligibilit\u00e9 qui fonde nos interactions avec  autrui, et qui, pourrait-on m\u00eame soutenir, nous constitue comme personnes. En  tant qu&#8217;acteurs sociaux nous-m\u00eames, les raisons et les effets des actions, qui  peuvent se discuter et qui engagent les responsabilit\u00e9s, nous int\u00e9ressent au  premier chef. Du point de vue naturaliste, cependant, le fait que, dans la  sociologie, ce soient des \u00eatres de raison qui \u00e9tudient des \u00eatres de raison  n&#8217;est pas plus pertinent que le fait que, dans la biologie, ce soit du vivant  qui \u00e9tudie du vivant, ou que, dans la physique, ce soit de la mati\u00e8re qui  \u00e9tudie de la mati\u00e8re. Comme en \u00e9pid\u00e9miologie, les raisons nous int\u00e9ressent  quand elle jouent un r\u00f4le causal, et elles ne nous int\u00e9ressent <span style=\"text-decoration: underline;\">a priori<\/span> ni plus ni moins que tout ce qui joue un r\u00f4le causal.<\/p>\n<p>L&#8217;\u00e9pid\u00e9miologie au sens le plus g\u00e9n\u00e9ral, c&#8217;est l&#8217;\u00e9tude de la  distribution de conditions particuli\u00e8res dans une population et des processus  qui causent cette distribution. Les conditions \u00e9tudi\u00e9es peuvent \u00eatre  physiologiques et pathologiques comme dans l&#8217;\u00e9pid\u00e9miologie classique, elles  pourraient aussi \u00eatre mentales et &#8220;normales&#8221;.<\/p>\n<p>Une population humaine est habit\u00e9e par une population consid\u00e9rablement plus  vaste de repr\u00e9sentations mentales en tous genres: croyances, valeurs,  savoir-faire, projets, intentions, etc. Ces repr\u00e9sentations mentales sont  distribu\u00e9es dans les cerveaux des individus. Hormis les comportements  r\u00e9flexes, les comportements individuels sont des outputs de processus mentaux  et sont caus\u00e9s en partie par les repr\u00e9sentations mentales de l&#8217;individu. Le  comportement d&#8217;un individu peut \u00eatre perceptible par autrui (comme par exemple  la marche ou la parole), ou encore il peut laisser des traces perceptibles  (comme par exemple des traces de pas ou des \u00e9crits): j&#8217;appellerai  &#8220;productions publiques&#8221; les comportements et les traces de  comportements perceptibles. Les productions publiques d&#8217;un individu peuvent  fournir un input aux processus mentaux d&#8217;un ou de plusieurs autres individus, et  en particulier \u00e0 la construction chez eux de repr\u00e9sentations mentales.  Celles-ci peuvent \u00e0 leur tour causer des productions publiques, qui peuvent  causer la construction d&#8217;autres repr\u00e9sentations mentales chez d&#8217;autres  individus, et ainsi de suite. Un groupe humain est donc parcouru par des  cha\u00eenes causales o\u00f9 alternent des modifications mentales et des modifications  environnementales, les unes causant les autres. Tout le social est l\u00e0.<\/p>\n<p>Parmi ces cha\u00eenes causales, certaines ont un effet stabilisateur. Elles  assurent la distribution \u00e0 travers le groupe humain de repr\u00e9sentations  mentales sinon identiques du moins semblables, et la distribution dans  l&#8217;environnement du groupe d&#8217;artefacts familiers et fiables. Des paroles  encouragent leur destinataire, une fois convaincu, \u00e0 convaincre \u00e0 son tour  d&#8217;autres destinataires. Des marcheurs ouvrent une trace que d&#8217;autres marcheurs  suivent, et puis d&#8217;autres encore, inscrivant progressivement un chemin dans le  paysage. Tout ph\u00e9nom\u00e8ne social stabilis\u00e9, qu&#8217;on le d\u00e9crive comme une  pratique sociale, comme une repr\u00e9sentation culturelle, comme une institution,  est le produit de tels processus de distribution.<\/p>\n<p>Une description du social de ce point de vue \u00e9pid\u00e9miologique est m\u00e9caniste  et naturaliste. Les processus complexes sont d\u00e9compos\u00e9s en encha\u00eenements de  processus \u00e9l\u00e9mentaires. Ces processus \u00e9l\u00e9mentaires rel\u00e8vent pour les uns de  l&#8217;\u00e9cologie, c&#8217;est-\u00e0-dire de l&#8217;\u00e9tude des interactions complexes entre des  entit\u00e9s mat\u00e9rielles diverses: paysages, organismes, mouvements, artefacts,  etc., pour les autres d&#8217;une psychologie cognitive r\u00e9solument naturaliste. En  d&#8217;autres termes, l&#8217;\u00e9pid\u00e9miologie des repr\u00e9sentations ne reconna\u00eet de pouvoir  causaux qu&#8217;\u00e0 des ph\u00e9nom\u00e8nes mat\u00e9riels: modifications de l&#8217;environnement et  processus mentaux donc c\u00e9r\u00e9braux.<\/p>\n<p>Un individualiste m\u00e9thodologique devrait, me semble-t-il, accorder qu&#8217;une  explication causale de la distribution des repr\u00e9sentations dans les groupes  humains, si elle \u00e9tait possible, \u00e9puiserait l&#8217;explication causale de l&#8217;objet  des sciences sociales. Dans la mesure o\u00f9 une telle explication traiterait les  raisons des acteurs comme des causes mentales de leurs actions, elle inclurait  l&#8217;explication par les raisons. L&#8217;individualiste pourrait cependant soutenir  qu&#8217;un tel projet d&#8217;explication causale, s&#8217;il \u00e9tait jamais r\u00e9alis\u00e9, mettrait  en \u00e9vidence le caract\u00e8re primordial des raisons. L&#8217;\u00e9pid\u00e9miologie des  repr\u00e9sentations finirait donc, au mieux, par converger, apr\u00e8s un laborieux  d\u00e9tour par les voies \u00e9troites du naturalisme, avec l&#8217;individualisme  m\u00e9thodologique. Si tel \u00e9tait le cas, j&#8217;en conviens, le sociologue n&#8217;aurait  gu\u00e8re \u00e0 se soucier des sciences cognitives, ou alors seulement pour contrer  leur pr\u00e9tention grandissante \u00e0 avoir quelque chose \u00e0 dire sur le social.<\/p>\n<p>Il me semble cependant que les exemples ne manquent pas o\u00f9 des facteurs  psychologiques sans rapport avec le choix rationnel jouent un r\u00f4le patent dans  la stabilisation de ph\u00e9nom\u00e8ne socio-culturels. J&#8217;ai mentionn\u00e9 le cas du  tabagisme. J&#8217;ai ailleurs consid\u00e9r\u00e9 les cas des classifications, des croyances  et des traditions orales (voir Sperber 1985, 1990, 1994), et j&#8217;y reviendrai  bri\u00e8vement avant de conclure.<\/p>\n<p>J&#8217;\u00e9voquerai tout d&#8217;abord le cas de la linguistique historique (voir aussi  Salmon 1995) qui me para\u00eet fournir un argument particuli\u00e8rement convaincant  car les conditions en principe les plus favorables \u00e0 une explication  individualiste s&#8217;y trouvent r\u00e9unies.<\/p>\n<p>La linguistique historique est une des sciences sociales les plus accomplies.  Elle est depuis longtemps individualiste au sens faible, c&#8217;est-\u00e0-dire qu&#8217;elle  cherche \u00e0 expliquer ces ph\u00e9nom\u00e8nes collectifs que sont les langues et leur  \u00e9volution par l&#8217;effet combin\u00e9 d&#8217;une myriade de comportements individuels: les  actes de parole. Il n&#8217;est gu\u00e8re d&#8217;activit\u00e9 o\u00f9 la volont\u00e9 se manifeste de  fa\u00e7on plus riche et subtile que dans la parole. Il se trouve que par leurs  choix de mots, de formes grammaticales, de registre de langue, etc., les  locuteurs modifient de fa\u00e7on localement imperceptible la distribution des  donn\u00e9es linguistiques qui d\u00e9terminera la langue qu&#8217;acquerra la g\u00e9n\u00e9ration  suivante.<\/p>\n<p>L&#8217;\u00e9volution des langues devrait \u00eatre un cas parfait o\u00f9 l&#8217;individualisme  m\u00e9thodologique au sens fort devrait d\u00e9montrer sa f\u00e9condit\u00e9. Inversement, si  la d\u00e9marche individualiste forte n&#8217;apporte qu&#8217;une contribution marginale \u00e0  l&#8217;explication de l&#8217;\u00e9volution des langues, alors la conception selon laquelle  les ph\u00e9nom\u00e8nes collectifs peuvent s&#8217;expliquer comme l&#8217;effet involontaire  d&#8217;actions volontaires elles-m\u00eames expliqu\u00e9es par leur raisons trouverait ici  un contre-exemple particuli\u00e8rement persuasif. Il n&#8217;y a pas de doute, je le  r\u00e9p\u00e8te, que les micro-\u00e9v\u00e9nements, \u00e0 savoir les comportements verbaux, qui  ensemble causent l&#8217;\u00e9volution des langues sont des actions volontaires, il n&#8217;y  pas de doute que cette \u00e9volution est un effet involontaire de ces comportments;  toutes les conditions \u00e9tant r\u00e9unies, si n\u00e9anmoins l&#8217;explication  individualiste au sens fort \u00e9choue, c&#8217;est que la m\u00e9thode n&#8217;a pas la  g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9 qu&#8217;on revendique pour elle. Comment l&#8217;explication individualiste  forte pourrait-elle ici \u00e9chouer? Parce que, aussi volontaire que soit une  action, elle comporte toujours des aspects involontaires dont les effets causaux  ne sont pas a priori moindres que ceux des aspects volontaires.<\/p>\n<p>De fait, l&#8217;analyse cognitive de l&#8217;acte de parler montre comment, dans  processus causaux qui produisent un \u00e9nonc\u00e9, se m\u00ealent inextricablement les  aspects volontaires et involontaires (voir Levelt, 1989). Le choix des mots par  exemple d\u00e9pend en partie des intentions du locuteur, en partie de contraintes  syntactiques, en partie de l&#8217;accessibilit\u00e9 changeante dans le cours m\u00eame de la  parole des items lexicaux. Des consid\u00e9rations d&#8217;\u00e9conomie complexes (puisqu&#8217;il  s&#8217;agit \u00e0 la fois d&#8217;\u00e9conomie d&#8217;articulation pour le locuteur, et d&#8217;\u00e9conomie de  traitement pour l&#8217;auditeur) affectent de fa\u00e7on involontaire la forme de  l&#8217;\u00e9nonc\u00e9. L&#8217;\u00e9volution d&#8217;une langue est donc l&#8217;effet involontaire des aspects  intentionnels aussi bien qu&#8217;inintentionnels de cette action intentionnelle par  excellence qu&#8217;est la parole. La linguistique historique est individualiste, mais  pas au sens fort.<\/p>\n<p>La linguistique historique est l&#8217;exemple m\u00eame d&#8217;une discipline  \u00e9pid\u00e9miologique, qui n&#8217;ignore ni ne privil\u00e9gie ce qui rel\u00e8ve du choix  rationnel, et qui envisage tous les facteurs, physiologiques et psychologiques  (\u00e0 tous les niveaux de la psychologie), dont les effets sur les comportements  individuels ont des cons\u00e9quences sociales.<\/p>\n<p>On objectera: la linguistique historique est une discipline \u00e0 part, avec ses  propres sp\u00e9cialistes, ses propres m\u00e9thodes. Ses explications font appel \u00e0 des  facteurs et \u00e0 des m\u00e9canismes causaux qui, pour une grande part, sont  sp\u00e9cifiques au langage. La linguistique historique ne constitue donc pas un bon  mod\u00e8le pour les sciences sociales en g\u00e9n\u00e9ral. Tout cela est vrai, mais  pr\u00e9cisemment: le cas de la linguistique historique me parait comporter, par sa  particularit\u00e9 m\u00eame, une le\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale. Toute m\u00e9thodologie qui trierait a  priori, parmi les facteurs cognitifs, ceux qu&#8217;une sociologie peut invoquer &#8211; par  exemple, les raisons -, et ceux qui rel\u00e8vent de la seule psychologie,  renverrait \u00e0 des disciplines particuli\u00e8res, telle la linguistique historique,  l&#8217;\u00e9tude de pans entiers du social. On finirait par d\u00e9finir le domaine de la  sociologie comme celui-l\u00e0 m\u00eame o\u00f9 la m\u00e9thodologie choisie se r\u00e9v\u00e8le  f\u00e9conde. Or aucune science empirique mature ne se d\u00e9finit par ses instruments.<\/p>\n<p>Plus important encore, l&#8217;exemple de la linguistique historique tend \u00e0 mettre  en doute la possibilit\u00e9 m\u00eame d&#8217;une explication homog\u00e8ne des faits sociaux.  Dans une perspective \u00e9pid\u00e9miologique, on ne doit pas s&#8217;attendre \u00e0 ce que le  mod\u00e8le qui explique un ph\u00e9nom\u00e8ne social particulier puisse automatiquement  s&#8217;appliquer \u00e0 d&#8217;autres ph\u00e9nom\u00e8nes sociaux. L&#8217;\u00e9pid\u00e9miologie est une  discipline riche en instruments conceptuels mais sans th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale parce  qu&#8217;elle \u00e9tudie l&#8217;effet combin\u00e9 de micro-m\u00e9canismes tr\u00e8s divers, diff\u00e9rentes  combinaisons de micro-m\u00e9canismes \u00e9tant \u00e0 l&#8217;oeuvre dans diff\u00e9rents cas: il  suffit pour s&#8217;en convaincre de comparer le tabagisme et le paludisme. Dans une  \u00e9pid\u00e9miologie des repr\u00e9sentations, de m\u00eame, il faut s&#8217;attendre \u00e0 ce que les  explications causales invoquent des micro-m\u00e9canismes environnementaux et  psychologiques diff\u00e9rents \u00e0 chaque fois, et diff\u00e9remment articul\u00e9s entre  eux. En particulier, il n&#8217;y a lieu ni de r\u00e9cuser, ni de privil\u00e9gier <span style=\"text-decoration: underline;\">a  priori<\/span> le pouvoir explicatif des actions et des choix rationnels.<\/p>\n<p>Ce qui vaut ici pour la linguistique historique vaut aussi bien pour tout le  champ du social. Je n&#8217;en donnerai qu&#8217;un exemple. Consid\u00e9rez les mythes d&#8217;une  soci\u00e9t\u00e9 de tradition orale. Deux types de raisons ont \u00e9t\u00e9 invoqu\u00e9s pour  expliquer que les membres d&#8217;une telle soci\u00e9t\u00e9 croient en ses mythes. Dans la  tradition intellectualiste, de James Frazer \u00e0 Robin Horton, on fait valoir que  ces mythes fournissent, dans ce genre de soci\u00e9t\u00e9, les meilleures r\u00e9ponses  disponibles aux questions que chacun peut se poser sur la vie, la mort,  l&#8217;identit\u00e9 du groupe, la l\u00e9gitimit\u00e9 du pouvoir etc. J&#8217;ai pour ma part mis  l&#8217;accent sur autre type de raisons (Sperber 1982, chapitre 2). Les individus  naissent et grandissent dans une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 ces mythes sont d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sents;  ils les entendent de la bouche d&#8217;a\u00een\u00e9s en qui ils ont de bonnes raisons  d&#8217;avoir confiance; ils les acceptent donc en vertu d&#8217;un &#8220;argument  d&#8217;autorit\u00e9&#8221;. Trouveraient-ils, m\u00eame, un certain mythe invraisemblable \u00e0  premi\u00e8re vue, ils devraient trouver invraisemblable aussi que tous leurs  a\u00een\u00e9s se trompent, et une modestie intellectuelle raisonnable leur  commanderait de suivre l&#8217;opinion commune plut\u00f4t que leur propres  ratiocinations.<\/p>\n<p>Qu&#8217;on explique la croyance aux mythes par l&#8217;un ou l&#8217;autre type de raisons &#8211;  par la valeur de r\u00e9ponse des mythes, ou par l&#8217;autorit\u00e9 reconnue \u00e0 ceux dont  on les apprend &#8211; , ou m\u00eame qu&#8217;on invoque simultan\u00e9ment les deux types de  raisons, on est loin d&#8217;avoir expliqu\u00e9 pourquoi les mythes ont les contenus  qu&#8217;ils ont. Si les individus sont motiv\u00e9s dans leur croyance par la recherche  de r\u00e9ponses \u00e0 des &#8220;grandes questions&#8221;, et si leur entendement est  assez laxiste pour pouvoir se satisfaire du genre de r\u00e9ponse que donnent les  mythes, alors il reste \u00e0 expliquer pourquoi, dans le vaste champ des r\u00e9ponses  possibles, n&#8217;est exploit\u00e9 qu&#8217;une \u00e9troite parcelle, avec ses variations  pr\u00e9visibles sur les m\u00eames th\u00e8mes. L&#8217;argument d&#8217;autorit\u00e9 est lui aussi  compatible, bien s\u00fbr, avec un \u00e9ventail ind\u00e9fini de contenus. Pour expliquer  le contenu si caract\u00e9ristique des mythes, il faut alors se tourner vers la  psychologie cognitive, et plus particuli\u00e8rement vers deux de ses branches, la  psychologie de la m\u00e9moire et celle des &#8220;th\u00e9ories na\u00efves&#8221;.<\/p>\n<p>Dans une soci\u00e9t\u00e9 de tradition orale, les limitations de la m\u00e9moire humaine  filtrent les contenus susceptibles de se stabiliser. Ce filtrage n&#8217;est pas  seulement quantitatif, il est aussi et surtout qualitatif: les narrations se  retiennent mieux que les descriptions, parmi les narrations, celles qui ont une  &#8220;bonne forme&#8221; se retiennent mieux que les autres; parmi les narrations  qui ont une bonne forme, celles qui mettent en sc\u00e8nes certains types de  personnages et d&#8217;objets se retiennent mieux que les autres, etc. Les th\u00e8mes qui  se retiennent les mieux sont enracin\u00e9s dans des th\u00e9ories na\u00efves qui  elles-m\u00eames sont enracin\u00e9es dans des dispositions cognitives g\u00e9n\u00e9tiquement  d\u00e9termin\u00e9es (voir Boyer 1993, Sperber 1985, 1990). Les contenus des mythes ne  sont que faiblement s\u00e9lectionn\u00e9s par des m\u00e9canisme d&#8217;\u00e9valuation rationnelle.  Ils sont fortement s\u00e9lectionn\u00e9s par d&#8217;autres m\u00e9canismes cognitifs qui  agissent dans l&#8217;individu, mais \u00e0 son insu.<\/p>\n<p>Dans ces conditions l&#8217;explication des mythes doit faire appel \u00e0 un ensemble  de facteurs, les uns \u00e9cologiques comme la volatilit\u00e9 des repr\u00e9sentations  verbales dans une soci\u00e9t\u00e9 sans \u00e9criture, les autres psychologiques. Parmi les  facteurs psychologiques, les uns ont traits \u00e0 des processus conscients ou, en  tout cas, capables de conscience, comme la r\u00e9flexion sp\u00e9culative ou le choix  de qui croire. Les autres &#8211; plus importants &#8211; ont trait \u00e0 des processus qui  \u00e9chappent radicalement \u00e0 la conscience, comme la m\u00e9morisation, et la  formation spontan\u00e9e des connaissances intuitives.<\/p>\n<p>Une explication plausible des mythes, tout comme une explication plausible de  l&#8217;\u00e9volution des langues, doit \u00eatre cognitive au sens fort, et donc ne peut  \u00eatre individualiste qu&#8217;au sens faible.<\/p>\n<p align=\"center\">***<\/p>\n<p>Je r\u00e9capitule. J&#8217;ai oppos\u00e9 deux versions de l&#8217;individualisme.  L&#8217;individualisme au sens faible s&#8217;oppose seulement au holisme. L&#8217;individualisme  au sens fort, qui con\u00e7oit l&#8217;individu comme sujet de conscience et qui  privil\u00e9gie les actions et les raisons, s&#8217;oppose non seulement au holisme, mais  aussi \u00e0 un infra-individualisme pour lequel des processus qui se produisent  dans les organismes individuels sans \u00eatre le fait de l&#8217;agent ont un r\u00f4le  important \u00e0 jouer dans l&#8217;explication des fait sociaux. J&#8217;ai oppos\u00e9 aussi deux  versions du cognitivisme. Le cognitivisme au sens faible, c&#8217;est la  reconnaissance, somme toute assez triviale, du fait que des ph\u00e9nom\u00e8nes  cognitifs jouent un r\u00f4le dans l&#8217;explication des faits sociaux. Le cognitivisme  au sens fort, c&#8217;est l&#8217;adh\u00e9sion au programme m\u00e9caniste et naturaliste des  sciences cognitives.<\/p>\n<p>Il va sans dire que les versions fortes sont, dans les deux cas, plus  int\u00e9ressantes: plus contestables, certes, mais potentiellement beaucoup plus  f\u00e9condes. Tout mon propos visait \u00e0 montrer qu&#8217;il n&#8217;est pas possible d&#8217;opter  simultan\u00e9ment pour les deux versions fortes, de l&#8217;individualisme et du  cognitivisme. Il existe aujourd&#8217;hui une sociologie individualiste au sens fort  et cognitiviste au sens faible qui a fait ses preuves et qui continue \u00e0 \u00eatre  f\u00e9conde. J&#8217;ai voulu sugg\u00e9rer que, comme tout programme de recherche, cette  sociologie comporte des limites, des limites peut-\u00eatre plus \u00e9troites qu&#8217;il  n&#8217;est reconnu. J&#8217;ai tent\u00e9 de montrer en quoi pourrait consister, et quel  int\u00e9r\u00eat pourrait avoir un programme qui serait, lui, individualiste au sens  faible et cognitiviste au sens fort &#8211; donc m\u00e9caniste et naturaliste*  .<\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p align=\"center\"><strong>R\u00e9f\u00e9rences<\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p>Atran, Scott (1990). <span style=\"text-decoration: underline;\">Cognitive foundations of natural history<\/span>.    Cambridge: Cambridge University Press.<\/p>\n<p>Barkow, J., L. Cosmides &amp; J. Tooby (Eds.) (1992)<span style=\"text-decoration: underline;\"> The adapted mind:    Evolutionary psychology and the generation of culture<\/span>. New-York: Oxford    University Press.<\/p>\n<p>Boyer, Pascal (1993). <span style=\"text-decoration: underline;\">The naturalness of religious ideas<\/span>. 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