{"id":47,"date":"1999-09-04T14:47:02","date_gmt":"1999-09-04T13:47:02","guid":{"rendered":"http:\/\/www.dan.sperber.fr\/?p=47"},"modified":"2018-01-16T00:44:37","modified_gmt":"2018-01-15T23:44:37","slug":"naturaliser-lesprit","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/?p=47","title":{"rendered":"Dan Sperber (1999) <b>Naturaliser l&#8217;esprit<\/b>. In R-P. Droit &#038; D. Sperber, <i>Des Id\u00e9es qui viennent<\/i> (Odile Jacob), 11-24."},"content":{"rendered":"<p style=\"padding-left: 60px;\">Roger-Pol Droit et moi avons publi\u00e9 en 1999 une discussion philosophique et politique entre nous en six parties, chacune introduite par un cour essai de l&#8217;un ou de l&#8217;autre. Voici le premier de mes trois essais.<!--more--><\/p>\n<p align=\"center\"><strong>Naturaliser l\u2019esprit <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Dan Sperber <\/strong><\/p>\n<p>Depuis la Renaissance, et de fa\u00e7on toujours acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e, la compr\u00e9hension que nous pouvons avoir du monde naturel s\u2019est radicalement transform\u00e9e. Elle s\u2019est aussi radicalement am\u00e9lior\u00e9e. Il faut avoir un go\u00fbt immod\u00e9r\u00e9 du paradoxe pour nier cette \u00e9vidence\u00a0 : les sciences et les techniques progressent, m\u00eame si ce progr\u00e8s n\u2019est pas lin\u00e9aire, et pas toujours heureux. Nos vies quotidiennes, nos projets, nos esp\u00e9rances et nos craintes sont tr\u00e8s largement tributaires du progr\u00e8s scientifique et technique.<\/p>\n<p>La compr\u00e9hension que nous avons de nous-m\u00eames, individuellement et collectivement, s\u2019est modifi\u00e9e elle aussi, mais de fa\u00e7on bien moins radicale et bien moins convaincante. Plus exactement, dans le domaine des sciences que l\u2019ont dit humaines ou sociales\u00a0 &#8211; j\u2019emploierai librement l\u2019un ou l\u2019autre terme -, les transformations assez convaincantes pour s\u2019imposer \u00e0 tous ne sont pas tr\u00e8s radicales, et les transformations vraiment radicales sont les moins capables d\u2019entra\u00eener la conviction g\u00e9n\u00e9rale.<\/p>\n<p>Deux exemples\u00a0 : celui des m\u00e9thodes statistiques, celui de la psychanalyse.\u00a0Rien de plus convaincant, rien de plus d\u00e9finitif que l\u2019utilisation de m\u00e9thodes statistiques dans les sciences sociales, entam\u00e9e au XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. La d\u00e9mographie, l\u2019\u00e9conomie, la sociologie telles que nous les connaissons ne sont m\u00eame plus imaginables sans ces m\u00e9thodes ou sans la th\u00e9orie des probabilit\u00e9s qui les sous-tend. En m\u00eame temps, ce qui est ainsi compt\u00e9 et mod\u00e9lis\u00e9, c\u2019est un ensemble d\u2019entit\u00e9s et de propri\u00e9t\u00e9s d\u00e9j\u00e0 famili\u00e8res : des individus, des groupes, des institutions, des actions, des marchandises, de l\u2019argent, des appartenances ethniques, religieuses, politiques, l\u2019\u00e2ge, le sexe. A la diff\u00e9rence du monde vivant qui, vu de plus pr\u00e8s gr\u00e2ce au microscope, se r\u00e9v\u00e8le peupl\u00e9 d\u2019entit\u00e9s inconnues et \u00e9tranges\u00a0 &#8211; cellules, bact\u00e9ries, ou virus -, le monde social vu \u00e0 travers l\u2019instrument statistique n\u2019est pas radicalement surprenant.<\/p>\n<p>Radical, en revanche, est l\u2019apport de la psychanalyse. L\u2019individu humain, con\u00e7u jusque l\u00e0 comme sujet de conscience, est d\u00e9crit sous une perspective nouvelle, comme site d\u2019un espace complexe o\u00f9 interagissent des entit\u00e9s et des forces insoup\u00e7onn\u00e9es\u00a0 : \u00c7a, Surmoi, refoulement, \u0152dipe, etc. Le moi, d\u00e9sormais fragile occupant d\u2019une partie seulement de l\u2019espace mental, fait figure d\u2019imposteur d\u00e9masqu\u00e9. L\u2019impact de la psychanalyse sur la r\u00e9flexion, la culture et les m\u0153urs aura \u00e9t\u00e9 immense. En revanche, contrairement \u00e0 l\u2019ambition de Freud, la psychanalyse ne s\u2019est pas impos\u00e9e comme th\u00e9orie scientifique. Les recherches que la psychanalyse a inspir\u00e9es sont bien modestes compar\u00e9es \u00e0 l\u2019\u0153uvre de son fondateur. Pour une bonne part, ces recherches portent sur la psychanalyse elle-m\u00eame. Elles rel\u00e8vent de l\u2019ex\u00e9g\u00e8se, de la d\u00e9fense et de l\u2019illustration, de la r\u00e9interpr\u00e9tation, ou bien sont comme des notes en bas de page ajout\u00e9e aux \u00e9crits de Freud. C\u2019est l\u00e0 un sympt\u00f4me r\u00e9v\u00e9lateur &#8211; parmi bien d\u2019autres &#8211; d\u2019un fonctionnement de secte qui, dans la dur\u00e9e, compromet \u00e0 coup s\u00fbr toute dynamique scientifique f\u00e9conde.<\/p>\n<p>Ce hiatus entre le d\u00e9veloppement des sciences naturelles et celui des sciences humaines est envisag\u00e9 de deux fa\u00e7ons. Pour les uns, il s\u2019agit d\u2019un retard relatif. Il est destin\u00e9 \u00e0 \u00eatre bient\u00f4t, sinon combl\u00e9, en tout cas r\u00e9duit, comme l\u2019a \u00e9t\u00e9, en son temps, le retard de la biologie par rapport \u00e0 la chimie et \u00e0 la physique. Pour d\u2019autres, majoritaires dans les sciences humaines elles-m\u00eames, il ne s\u2019agit pas d\u2019un retard, mais d\u2019une diff\u00e9rence essentielle entre deux ordres de connaissances. Les praticiens des sciences humaines n\u2019ont pas, et ne peuvent pas avoir, la m\u00eame distance vis-\u00e0-vis de leur objet que les physiciens ou les biologistes. Ce manque de distance limite l\u2019objectivit\u00e9. Il soumet les chercheurs \u00e0 des demandes \u00e9manant de ceux-l\u00e0 m\u00eames qu\u2019ils \u00e9tudient. Les chercheurs ne sauraient tout \u00e0 fait se soustraire \u00e0 de telles demandes, \u00e0 supposer qu\u2019ils le veuillent. Plut\u00f4t que d\u2019un manque de distance, on pourrait parler, de mani\u00e8re plus positive, d\u2019intimit\u00e9 avec l\u2019objet. Car ceux qui travaillent dans le domaine des\u00a0 sciences humaines disposent de modes de compr\u00e9hension qui, s\u2019ils ne r\u00e9pondent pas aux crit\u00e8res des sciences exactes ne sont pas inf\u00e9rieurs pour autant\u00a0!<\/p>\n<p>En simplifiant, on pourrait dire que ce d\u00e9bat souvent tendu oppose naturalistes et humanistes.\u00a0 Je reconnais volontiers de bons arguments aux uns et aux autres, ce qui me met d\u2019ailleurs du c\u00f4t\u00e9 des naturalistes, g\u00e9n\u00e9ralement plus dispos\u00e9s au compromis. Pour des raisons institutionnelles autant qu\u2019intellectuelles, les sciences humaines regroupent un ensemble disparate de programmes de recherche aux ambitions tr\u00e8s diverses. Certains de ces programmes r\u00e9pondent \u00e0 des demandes pratiques. Comment pr\u00e9voir le r\u00e9sultat des \u00e9lections\u00a0 ? Mieux enseigner les math\u00e9matiques\u00a0 ? Aider les enfants dyslexiques\u00a0 ? Se remettre d\u2019un traumatisme psychique\u00a0 ? Mieux faire fonctionner le capitalisme\u00a0 ? Combattre le capitalisme\u00a0 ? Faire reculer l\u2019alcoolisme\u00a0 ? Am\u00e9liorer la vie dans les cit\u00e9s\u00a0 ? Liste non exhautive&#8230; D\u2019autres programmes &#8211; en histoire ou en ethnographie par exemple &#8211; ne r\u00e9pondent pas \u00e0 une demande d\u2019aide &#8211; en tout cas, pas directement &#8211; mais \u00e0 une exigence d\u2019interpr\u00e9tation, \u00e0 un d\u00e9sir de mieux se comprendre soi-m\u00eame et de mieux comprendre les autres, individus ou groupes, qu\u2019ils soient proches ou lointains dans le temps comme dans l\u2019espace. Plus rares sont les programmes de recherche fondamentale qui r\u00e9pondent avant tout \u00e0 une probl\u00e9matique interne aux sciences humaines, aux questions que les disciplines se posent d\u2019elles-m\u00eames sans y \u00eatre incit\u00e9es par une demande culturelle ou id\u00e9ologique, ou encore par des bailleurs de fonds. La question de savoir si une science humaine naturaliste est possible ne se pose aujourd\u2019hui qu\u2019au niveau de cette recherche fondamentale.<\/p>\n<p>Tous les programmes de recherche en sciences humaines ont leur l\u00e9gitimit\u00e9. Ou presque tous. Et pour la plupart d\u2019entre eux, les sciences naturelles ne constituent aucunement un mod\u00e8le pertinent. Les historiens, par exemple, savent tirer parti, \u00e0 l\u2019occasion, des instruments des sciences naturelles (avec la datation des vestiges arch\u00e9ologiques par exemple), mais ils ne sont gu\u00e8re tent\u00e9s de se soumettre \u00e0 des crit\u00e8res naturalistes, et ils ont mille fois raison\u00a0! Pour une grande part, donc, les sciences humaines ne sont pas \u00ab\u00a0en retard\u00a0\u00bb. Elles se fraient tant bien que mal leurs propres voies.<\/p>\n<p><strong><em>Une r\u00e9volution dans le savoir<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Reste qu\u2019une ambition naturaliste habite les sciences humaines depuis leur origine philosophique au XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. Cette ambition n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 vraiment assouvie\u00a0; elle a souvent \u00e9t\u00e9 critiqu\u00e9e comme illusoire. Elle est pourtant facile \u00e0 d\u00e9fendre. En effet, si chaque science offre une perspective particuli\u00e8re sur un aspect du monde, le monde est un et le travail qui permet d\u2019articuler les sciences entre elles &#8211; sans les r\u00e9duire les une aux autres &#8211;\u00a0 permet \u00e9videmment de mieux comprendre le monde. La r\u00e9alit\u00e9 humaine, en particulier, n\u2019est pas d\u00e9tach\u00e9e du mouvement de la mati\u00e8re. Au contraire, elle en fait int\u00e9gralement partie. S\u2019il \u00e9tait vrai que notre intelligence de l\u2019humain devait demeurer pour toujours disjointe de notre intelligence de la mati\u00e8re, il y aurait l\u00e0 une limite s\u00e9v\u00e8re pos\u00e9e d\u2019avance \u00e0 notre compr\u00e9hension du monde. Certes, notre compr\u00e9hension du monde est \u00e0 jamais limit\u00e9e, c\u2019est plus que probable. Il est douteux en revanche que nous comprenions d\u2019avance les limites de notre compr\u00e9hension, et que nous puissions savoir d\u00e9j\u00e0 ce que nous ne saurons jamais. Une science humaine naturaliste est-elle possible\u00a0 ? Si oui, nous le saurons quand elle aura \u00e9t\u00e9 suffisamment d\u00e9velopp\u00e9e. Sinon, son impossibilit\u00e9 est probablement impossible \u00e0 d\u00e9montrer.<\/p>\n<p>Si je parie volontiers sur une science humaine naturaliste, ce n\u2019est pas seulement parce qu\u2019une telle science me para\u00eet d\u00e9sirable et en principe concevable, c\u2019est qu\u2019il me semble que nous la voyons aujourd\u2019hui \u00e9merger sous nos yeux. Tout mon travail vise d\u2019ailleurs \u00e0 contribuer \u00e0 cette \u00e9mergence. A la question\u00a0 : que s\u2019est-il pass\u00e9 de plus important dans les sciences humaines au cours des cinquante derni\u00e8res ann\u00e9es, je r\u00e9pondrai sans h\u00e9siter\u00a0 : le d\u00e9veloppement des sciences cognitives. L\u2019importance de ce d\u00e9veloppement tient au caract\u00e8re<em> naturaliste<\/em> des <em>programmes constitutifs<\/em> de ce champ de recherche. C\u2019est ce que je souhaite expliquer \u00e0 pr\u00e9sent.<\/p>\n<p>Au premier regard, les sciences cognitives constituent un ensemble de recherches quelque peu h\u00e9t\u00e9roclite. Leur objet d\u2019\u00e9tude commun, c&#8217;est la connaissance, envisag\u00e9e non pas comme \u00e9tat ou comme contenu, mais comme activit\u00e9. Les sciences cognitives \u00e9tudient l&#8217;ensemble des processus de formation et d&#8217;exploitation des connaissances. De tels processus se rencontrent dans le monde vivant mais aussi dans les machines \u00ab\u00a0intelligentes\u00a0\u00bb. Plusieurs disciplines s&#8217;int\u00e9ressent, \u00e0 des titres divers, \u00e0 la cognition ainsi entendue\u00a0 : la neurologie, la psychologie, la linguistique, l&#8217;anthropologie, la philosophie, l&#8217;intelligence artificielle. Ces disciplines, pour la plupart, rel\u00e8vent des sciences humaines. Sont-elles pour autant engag\u00e9es dans une entreprise commune ? Ce n\u2019est pas si clair.<\/p>\n<p>Certains pensent que la d\u00e9nomination \u00ab\u00a0sciences cognitives\u00a0\u00bb n&#8217;est qu&#8217;une \u00e9tiquette commode sous laquelle rassembler une n\u00e9buleuse de recherches ind\u00e9pendantes, susceptibles de g\u00e9n\u00e9rer quelques b\u00e9n\u00e9fices, intellectuels peut-\u00eatre, institutionnels s\u00fbrement. Pour d\u2019autres, l&#8217;enjeu scientifique des sciences cognitives est fondamental. Ce sont eux, \u00e9videmment, les vrais acteurs de ce d\u00e9veloppement. Beaucoup d\u2019entre eux voient dans les sciences cognitives plus qu\u2019un mouvement lib\u00e9rateur, un mouvement r\u00e9volutionnaire. L\u2019impulsion est venue, dans les ann\u00e9es cinquante, aux \u00a0\u00c9tats-Unis, d\u2019une r\u00e9volte contre le \u00ab\u00a0b\u00e9haviorisme\u00a0\u00bb qui dominait alors la psychologie exp\u00e9rimentale am\u00e9ricaine. Cette r\u00e9volte fut conduite notamment par le linguiste Noam Chomsky, les psychologues Jerome Bruner et George Miller, le neurologue Donald Hebb, et l\u2019inclassable Herbert Simon, qui s\u2019est vu d\u00e9cerner depuis le prix Nobel d\u2019\u00e9conomie.<\/p>\n<p>Pour les b\u00e9havioristes, la t\u00e2che de la psychologie \u00e9tait d&#8217;expliquer les comportements observables comme l&#8217;effet de stimuli eux aussi observables. Les processus mentaux tels que ceux mis en \u0153uvre par la pens\u00e9e, qui ne peuvent pas \u00eatre observ\u00e9s, n&#8217;avaient pas de place dans cette psychologie qui se voulait scientifique. (Je ne r\u00e9siste pas, en passant, \u00e0 la tentation de comparer le b\u00e9haviorisme et la psychanalyse, deux projets de psychologie scientifique, le premier misant tout sur la scientificit\u00e9 de la m\u00e9thode, le second sur l\u2019imagination th\u00e9orique. Id\u00e9alement, il faudrait bien s\u00fbr conjoindre les deux, et c\u2019est faute d\u2019y \u00eatre parvenu que ces deux mouvements ont l\u2019un et l\u2019autre \u00e9chou\u00e9 dans leur ambition scientifique).<\/p>\n<p>Le premier effet du mouvement cognitif fut donc de lib\u00e9rer la psychologie du carcan b\u00e9havioriste et de lui rendre son objet central\u00a0 : la pens\u00e9e humaine. Pour les uns, c&#8217;\u00e9tait sans doute l\u00e0 l&#8217;essentiel. Nombreux sont ceux dont la recherche n\u2019est cognitive qu\u2019au sens &#8211; l\u00e9gitime, mais trivial &#8211; o\u00f9 elle porte sur un aspect ou un autre de la pens\u00e9e.\u00a0 Pour les cognitivistes plus radicaux dont je suis, ce qui caract\u00e9rise cet ensemble de nouvelles recherches n\u2019est pas seulement ce qu\u2019il \u00e9tudie, mais comment il l\u2019\u00e9tudie. Pour nous, l&#8217;id\u00e9e de \u00ab\u00a0m\u00e9canisme mental\u00a0\u00bb n&#8217;est pas une m\u00e9taphore dont on risquerait d&#8217;abuser. Elle doit \u00eatre entendue litt\u00e9ralement\u00a0 : il existe un fonctionnement m\u00e9canique de l\u2019esprit. Et c&#8217;est en cela, justement, que les sciences cognitives sont susceptibles d\u2019apporter un changement radical dans notre compr\u00e9hension de l\u2019humain.<\/p>\n<p><strong><em>Mati\u00e8re et machine<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Si l&#8217;on peut prendre aujourd&#8217;hui l\u2019id\u00e9e de \u00ab\u00a0m\u00e9canisme mental\u00a0\u00bb au pied de la lettre, c&#8217;est gr\u00e2ce au d\u00e9veloppement des math\u00e9matiques et d\u2019autre part de la neurologie. En 1936, le math\u00e9maticien britannique Alan Turing avait con\u00e7u le sch\u00e9ma d&#8217;une machine capable de traiter de l&#8217;information. Il avait montr\u00e9 que cette \u00ab\u00a0machine de Turing\u00a0\u00bb pouvait effectuer les m\u00eames op\u00e9rations que n&#8217;importe quel autre dispositif mat\u00e9riel capable lui aussi de traiter de l&#8217;information. Par exemple, les m\u00eames op\u00e9rations de traitement de l\u2019information qu\u2019un cerveau humain. Pour le dire de mani\u00e8re brutale\u00a0 : avec la d\u00e9couverte de Turing, on commen\u00e7ait \u00e0 comprendre comment de la mati\u00e8re peut penser.<\/p>\n<p>La neurologie et plus g\u00e9n\u00e9ralement ce qu&#8217;on appelle aujourd&#8217;hui les \u00ab\u00a0neurosciences\u00a0\u00bb ont connu, au cours des derni\u00e8res d\u00e9cennies, des progr\u00e8s spectaculaires portant aussi bien sur la chimie des transmissions neuronales que sur la localisation fine des fonctions cognitives. On peut suivre aujourd&#8217;hui, de neurone en neurone, le trajet que parcourt une information des terminaisons sensorielles jusqu&#8217;aux aires c\u00e9r\u00e9brales o\u00f9 se constitue une repr\u00e9sentation du stimulus per\u00e7u.\u00a0 On commence ainsi \u00e0 comprendre comment la mati\u00e8re per\u00e7oit.<\/p>\n<p>Les ordinateurs d&#8217;aujourd&#8217;hui &#8211; issus des travaux de Turing et du math\u00e9maticien am\u00e9ricain John von Neumann &#8211; font certaines op\u00e9rations mieux que le cerveau humain. Ils accomplissent d&#8217;autres op\u00e9rations beaucoup plus mal, et pour certaines n\u2019y parviennent pas du tout. Mais il n&#8217;existe aucune t\u00e2che intellectuelle qu&#8217;un cerveau puisse accomplir et qui demeurerait en principe hors de la port\u00e9e d&#8217;un ordinateur. Du moins telle est la conviction qui anime les cognitivistes. L&#8217;ordinateur programm\u00e9 fournit donc un mod\u00e8le du cerveau intelligent. Encore fruste aujourd\u2019hui, ce mod\u00e8le est ind\u00e9finiment am\u00e9liorable.<\/p>\n<p>Dans ces conditions, la psychologie cognitive est amen\u00e9e \u00e0 se donner un objectif plus ambitieux que la psychologie classique\u00a0 : d\u00e9couvrir vraiment comment \u00e7a marche. Le psychologue doit d\u00e9sormais satisfaire \u00e0 une nouvelle exigence\u00a0 : pour d\u00e9crire un processus mental complexe, il doit le d\u00e9composer en processus \u00e9l\u00e9mentaires dont on sait d\u00e9j\u00e0 comment il peuvent \u00eatre programm\u00e9s et donc mat\u00e9riellement r\u00e9alis\u00e9s. Bref il s&#8217;agit litt\u00e9ralement de d\u00e9crire un m\u00e9canisme. Cependant, des m\u00e9canismes tr\u00e8s diff\u00e9rents les uns des autres peuvent effectuer les m\u00eames op\u00e9rations (tout comme une montre \u00e0 ressort ou une montre \u00e0 quartz peuvent, au moyen de m\u00e9canismes tout \u00e0 fait diff\u00e9rents, remplir la m\u00eame fonction d\u2019indiquer l\u2019heure). Quel est alors le bon mod\u00e8le\u00a0 ? La neurologie, qui \u00e9tudie directement les propri\u00e9t\u00e9s mat\u00e9rielles du cerveau, est en position d&#8217;\u00e9valuer la mesure dans laquelle diff\u00e9rents m\u00e9canismes artificiels constituent des mod\u00e8les plausibles de m\u00e9canismes mentaux naturels. Les sciences cognitives visent ainsi \u00e0 une int\u00e9gration de d\u00e9marches fort diff\u00e9rentes, mais qui sont susceptibles d&#8217;apporter chacune une contribution d\u00e9cisive \u00e0 un objectif commun\u00a0 : l&#8217;\u00e9lucidation des m\u00e9canismes de la pens\u00e9e.<\/p>\n<p>La mod\u00e9lisation formelle, testable sur ordinateur, de processus cognitifs donne une \u00ab\u00a0preuve de possibilit\u00e9\u00a0\u00bb. Elle d\u00e9montre que ces processus sont mat\u00e9riellement r\u00e9alisables de fa\u00e7on intelligible. Si l&#8217;on veut aller plus loin et expliquer non seulement comment peuvent, en principe, fonctionner des m\u00e9canismes mentaux, mais aussi comment ils fonctionnent effectivement en nous, si on veut expliquer comment ils se d\u00e9veloppent\u00a0 de la naissance \u00e0 l&#8217;\u00e2ge adulte, on se tourne donc vers la neurologie. Si l\u2019on veut tenter de comprendre en outre comment ces m\u00e9canismes ont pu \u00e9merger au cours de l&#8217;\u00e9volution, il faut faire appel \u00e0 la biologie des populations. Certes, la pens\u00e9e n&#8217;est pas exclusivement biologique (comme le prouve l&#8217;existence de machines intelligentes), mais elle n&#8217;est pas pour autant biologique par accident. Au contraire, tout comme la locomotion ou la reproduction sexuelle, l&#8217;\u00e9mergence de la pens\u00e9e dans le monde n&#8217;a gu\u00e8re d&#8217;autre explication naturaliste plausible qu&#8217;un processus de s\u00e9lection darwinienne.<\/p>\n<p>Un point de vue darwinien n\u2019a pas seulement pour effet de situer l\u2019intelligence humaine dans l\u2019histoire naturelle. Il am\u00e8ne aussi \u00e0 en repenser le caract\u00e8re. Spontan\u00e9ment, nous avons tendance \u00e0 concevoir notre intelligence comme une capacit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale qui \u0153uvre dans tous les domaines\u00a0 : connaissances th\u00e9oriques ou pratiques, portant sur les objets ou sur les personnes, r\u00e9solution de probl\u00e8mes, sp\u00e9culations intellectuelles, etc. Sans doute est-ce un lieu commun de dire que les uns ont une intelligence plus analytique, les autres une intelligence plus intuitive. Cependant l\u2019intelligence, par opposition aux divers m\u00e9canismes sensoriels &#8211; vision, ou\u00efe, etc.-, est con\u00e7ue comme \u00ab\u00a0une\u00a0\u00bb, comme le m\u00e9canisme g\u00e9n\u00e9ral de la pens\u00e9e, comme omni-comp\u00e9tente (ou, lorsqu\u2019elle est faible, comme omni-incomp\u00e9tente). Or, d\u2019un point de vue \u00e9volutionniste, l\u2019\u00e9mergence d\u2019un m\u00e9canisme \u00e0 tout faire est peu plausible.<\/p>\n<p><strong><em>L\u2019inconscient cognitif<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Une esp\u00e8ce vivante s\u2019adapte biologiquement \u00e0 son environnement par de petites modifications qui la rendent mieux \u00e0 m\u00eame de faire face aux probl\u00e8mes ou de tirer parti des opportunit\u00e9s auxquelles elle est confront\u00e9e. Ces adaptations sont le r\u00e9sultat de mutations al\u00e9atoires ayant eu des effets globalement favorables \u00e0 la survie et \u00e0 la reproduction, et qui donc ont \u00e9t\u00e9 naturellement s\u00e9lectionn\u00e9es. Ces adaptations sont tr\u00e8s sp\u00e9cialis\u00e9es\u00a0 : le long cou de la girafe, le sonar des chauve-souris, les \u00e9pines de cactus. Il y a bien s\u00fbr des diff\u00e9rences dans le degr\u00e9 de sp\u00e9cialisation des organes. Par exemple, le syst\u00e8me digestif d\u2019animaux omnivores comme les rats ou les hommes est, pris globalement, moins sp\u00e9cialis\u00e9 que celui des herbivores ou des insectivores. Mais lorsqu\u2019un organe a des capacit\u00e9s plus vari\u00e9es, comme le syst\u00e8me digestif d\u2019un omnivore, il y a fort \u00e0 parier que cette \u00ab\u00a0omnicomp\u00e9tence\u00a0\u00bb s\u2019explique non par un m\u00e9canisme unique bon \u00e0 tout faire &#8211; dans ce cas, bon \u00e0 tout dig\u00e9rer &#8211; mais, plut\u00f4t, par l\u2019articulation d\u2019un grand nombre de microm\u00e9canismes sp\u00e9cialis\u00e9s, sous-organes, glandes, cellules, enzymes, constituant chacun une adaptation distincte issue d\u2019une \u00e9volution propre.<\/p>\n<p>De m\u00eame, d\u2019un point de vue \u00e9volutionniste, il y a fort \u00e0 parier que le cerveau humain, cet omnivore de la pens\u00e9e, est compos\u00e9 d\u2019un nombre important de sous-m\u00e9canismes, ou de \u00ab\u00a0modules\u00a0\u00bb sp\u00e9cialis\u00e9s chacun dans une t\u00e2che cognitive particuli\u00e8re\u00a0 : apprendre la langue maternelle, calculer la trajectoire des objets en mouvement, d\u00e9cider quelle plante est comestible, inf\u00e9rer les intentions d\u2019autrui \u00e0 partir de ses comportements, etc. Chacun de ces modules r\u00e9sulte d\u2019une adaptation r\u00e9pondant \u00e0 un probl\u00e8me ou \u00e0 une opportunit\u00e9 figurant dans l\u2019environnement ancestral o\u00f9 elle a \u00e9merg\u00e9. Ainsi, plut\u00f4t que d\u2019une intelligence g\u00e9n\u00e9rale, nous serions dot\u00e9s d\u2019une batterie de programmes cognitifs particuliers. L\u2019ensemble, agissant de fa\u00e7on coordonn\u00e9e, est pluricomp\u00e9tent plut\u00f4t qu\u2019omnicomp\u00e9tent, diversifi\u00e9 plut\u00f4t que g\u00e9n\u00e9ral, finement ajust\u00e9 \u00e0 de multiples aspects de l\u2019environnement plut\u00f4t que totalement flexible.<\/p>\n<p>Le sentiment subjectif de l\u2019unit\u00e9 de la personne et de l\u2019acc\u00e8s direct et lucide de chacun au mouvement de ses propres pens\u00e9es avait \u00e9t\u00e9 remis radicalement en cause par la psychanalyse\u00a0 : le mental \u00e9tait en grand partie inconscient, la conscience se trompait souvent. Dans la vision cognitive du mental, la place de la conscience est encore moins assur\u00e9e. Le fonctionnement mental \u00e9chappe pour l\u2019essentiel \u00e0 l\u2019introspection (pour autant que l\u2019id\u00e9e m\u00eame d\u2019introspection ait un sens). Ce fonctionnement est l\u2019effet de l\u2019articulation de m\u00e9canismes complexes, sp\u00e9cialis\u00e9s. Ces m\u00e9canismes ne se devinent pas\u00a0; ils doivent \u00eatre d\u00e9couverts. L\u2019image de nous-m\u00eames qui s\u2019esquisse ainsi peu \u00e0 peu est inattendue, souvent surprenante. L\u2019inconscient freudien \u00e9tait avant tout mu par des affects. L\u2019inconscient cognitif, tel qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 \u00e9lucid\u00e9 jusqu\u2019ici, fait surtout des calculs. Cela dit, c\u2019est une \u00e9vidence qu\u2019une place essentielle doit \u00eatre faite aux \u00e9motions dans le tableau g\u00e9n\u00e9ral. Rien dans la perspective cognitive ne s\u2019oppose \u00e0 cette extension. Le point de vue biologique lui-m\u00eame l\u2019impose\u00a0 : la cognition est au service de l\u2019action elle-m\u00eame mue par des \u00e9motions.<\/p>\n<p>Un <em>programme naturaliste<\/em> est donc en cours de r\u00e9alisation dans les sciences cognitives. La conception que nous pouvons nous faire de la psychologie humaine est en train d\u2019\u00eatre radicalement modifi\u00e9e, d\u2019une mani\u00e8re qui respecte l\u2019exigence m\u00e9thodologique qui obs\u00e9dait les b\u00e9havioristes, tout en ne faisant pas moins de place \u00e0 l\u2019imagination th\u00e9orique que la psychanalyse. Sans doute la recherche est-elle en cours, les conclusions provisoires. Chacun a le droit de rester sceptique. Jusqu\u2019o\u00f9 ira la remise en cause de cette compr\u00e9hension de nous-m\u00eames\u00a0 ? Avec quelle force s\u2019imposera-t-elle\u00a0 ? Aujourd\u2019hui les sciences cognitives repr\u00e9sentent un enjeu plut\u00f4t qu\u2019un acquis, mais quel enjeu\u00a0! Je n\u2019en vois pas de plus important dans les sciences humaines actuelles. En outre, si l\u2019on est amen\u00e9 \u00e0 repenser radicalement la psychologie humaine, alors il faudra bien mesurer l\u2019impact de ce changement sur notre compr\u00e9hension des ph\u00e9nom\u00e8nes culturels et sociaux &#8211; et sur la morale et la politique.<\/p>\n<p>Si j\u2019ai raison, ne serait-ce que partiellement, si les sciences cognitives constituent bien un enjeu majeur, si elles remettent en cause nos id\u00e9es sur la pens\u00e9e humaine, alors on ne peut que rester pantois devant le m\u00e9lange d\u2019indiff\u00e9rence et de d\u00e9dain avec lequel elles ont \u00e9t\u00e9 accueillies, ou plut\u00f4t ignor\u00e9es, par la grande majorit\u00e9 des chercheurs en sciences sociales et par les philosophes qu\u2019ont appelle \u00ab\u00a0continentaux\u00a0\u00bb, donc, en particulier, par les philosophes fran\u00e7ais les plus connus et leurs \u00e9mules dans le monde. Au contraire, les philosophes \u00ab\u00a0analytiques\u00a0\u00bb, largement majoritaires aux \u00c9tats-Unis et en Grande-Bretagne, mais de plus en plus nombreux sur le \u00ab\u00a0continent\u00a0\u00bb, se sont passionn\u00e9s pour les sciences cognitives, parfois de fa\u00e7on critique, le plus souvent de fa\u00e7on constructive, et jouent un r\u00f4le essentiel dans le d\u00e9veloppement de ces sciences.<\/p>\n<p>Dans un esprit \u0153cum\u00e9nique, on pourrait vouloir dire que les philosophes analytiques et les continentaux ont leurs bonnes raisons, que leurs objectifs, et donc leurs champs d\u2019\u00e9tude et leurs m\u00e9thodes, sont diff\u00e9rents. C\u2019est en partie vrai, mais en partie seulement. Les uns et les autres veulent nous rendre plus lucides sur nous-m\u00eames. Ou bien les sciences cognitives n\u2019ont pas, et de loin, les moyens de leur ambition et ne nous aideront gu\u00e8re \u00e0 mieux nous comprendre. Elles sont alors une affaire de sp\u00e9cialistes, et les philosophes analytiques leur ont accord\u00e9 une attention tr\u00e8s excessive. Ou bien l\u2019image que nous avions de la psychologie est d\u00e9sormais s\u00e9rieusement remise en cause, et ceux qui parlent des humains et de leur pens\u00e9e en ignorant les sciences cognitives ont tout int\u00e9r\u00eat \u00e0 \u00eatre bien profonds et bien obscurs pour voiler la d\u00e9su\u00e9tude de leur propos.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>[&#8230;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[19,5,6,9],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/47"}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=47"}],"version-history":[{"count":8,"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/47\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1446,"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/47\/revisions\/1446"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=47"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=47"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=47"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}