{"id":49,"date":"1999-09-04T14:47:19","date_gmt":"1999-09-04T13:47:19","guid":{"rendered":"http:\/\/www.dan.sperber.fr\/?p=49"},"modified":"2018-01-16T00:45:32","modified_gmt":"2018-01-15T23:45:32","slug":"voir-autrement-la-culture","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/?p=49","title":{"rendered":"Dan Sperber (1999) <b>Voir autrement la culture<\/b>. In R-P. Droit &#038; D. Sperber, <i>Des Id\u00e9es qui viennent<\/i> (Odile Jacob), 91-105."},"content":{"rendered":"<p style=\"padding-left: 60px;\">Roger-Pol Droit et moi avons publi\u00e9 en 1999 une discussion philosophique et politique entre nous en six parties, chacune introduite par un cour essai de l&#8217;un ou de l&#8217;autre. Voici le second de mes trois essais.<!--more--><\/p>\n<p align=\"center\"><strong>Voir autrement la culture<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Dan Sperber<\/strong><\/p>\n<p>La pens\u00e9e humaine ne porte pas seulement sur les choses et les \u00e9v\u00e9nements du monde, mais aussi sur les id\u00e9es : elle est r\u00e9flexive. Et l&#8217;activit\u00e9 intellectuelle est surr\u00e9flexive : elle r\u00e9fl\u00e9chit sur la r\u00e9flexion, voire sur la r\u00e9flexion sur la r\u00e9flexion. Cette r\u00e9flexivit\u00e9 est essentielle aux sciences sociales &#8211; histoire, anthropologie, sociologie &#8211; qui portent leur attention sur ces id\u00e9es partag\u00e9es que l&#8217;on d\u00e9crit comme l&#8217;id\u00e9ologie, le discours, les th\u00e9ories, les dogmes, les repr\u00e9sentations collectives d&#8217;une \u00e9poque, d&#8217;une soci\u00e9t\u00e9, d&#8217;une culture ou d&#8217;un milieu.<\/p>\n<p>Comment penser ces id\u00e9es partag\u00e9es par les membres d\u2019une collectivit\u00e9 ? La question a \u00e9t\u00e9 intens\u00e9ment scrut\u00e9e ces derni\u00e8res d\u00e9cennies\u00a0 : le marxisme, le structuralisme, l&#8217;arch\u00e9ologie de Foucault, ou le d\u00e9constructionnisme de Derrida, par exemple, ont propos\u00e9 des approches diff\u00e9rentes de la fa\u00e7on de r\u00e9fl\u00e9chir sur les id\u00e9es ou les textes. Nombreux sont ceux qui voient dans ces nouveaux m\u00e9tadiscours le d\u00e9veloppement intellectuel majeur de notre \u00e9poque,\u00a0 voire l&#8217;av\u00e8nement d&#8217;une nouvelle \u00e8re de la pens\u00e9e. Pour ma part, je serais plut\u00f4t tent\u00e9 d&#8217;y voir le dernier acte, assez enlev\u00e9 d&#8217;ailleurs, d&#8217;une \u00e8re qui touche \u00e0 sa fin.<\/p>\n<p>Que les id\u00e9es sur les id\u00e9es aient singuli\u00e8rement chang\u00e9 en cette deuxi\u00e8me moiti\u00e9 du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, c&#8217;est l&#8217;\u00e9vidence. Toute une s\u00e9rie de carcans m\u00e9thodologiques et th\u00e9oriques semblent avoir \u00e9t\u00e9 bris\u00e9s. Ridiculis\u00e9e l&#8217;ex\u00e9g\u00e8se plate et pointilleuse, abandonn\u00e9e une histoire trop \u00e9v\u00e9nementielle des penseurs et de leurs \u0153uvres, rejet\u00e9e l&#8217;id\u00e9e d&#8217;un progr\u00e8s quasi-continu de la pens\u00e9e, r\u00e9fut\u00e9s les pr\u00e9tendus crit\u00e8res objectifs d&#8217;un tel progr\u00e8s ! Il y aurait \u00e9videmment quelque chose de paradoxal \u00e0 d\u00e9crire le rejet de l&#8217;id\u00e9e m\u00eame de progr\u00e8s comme un progr\u00e8s. Mais peut-on penser que nous avons atteint une phase nouvelle et durable dans l\u2019histoire intellectuelle ? Ce sentiment de perspicacit\u00e9 radicale, voire de lucidit\u00e9 jubilatoire, qui se manifeste \u00e0 des degr\u00e9s divers chez les Foucault, Deleuze, Lyotard, Derrida, Baudrillard et plus encore chez leurs \u00e9mules, ce sentiment, \u00e0 quel point est-il lui-m\u00eame lucide\u00a0 ?<\/p>\n<p>Foucault s&#8217;interrogeait en ces termes : \u00ab\u00a0Au fond, je ne suis peut-\u00eatre qu&#8217;un historien des id\u00e9es. Mais honteux, ou, comme on voudra, pr\u00e9somptueux. Un historien des id\u00e9es qui a voulu renouveler de fond en comble sa discipline ; qui a d\u00e9sir\u00e9 sans doute lui donner cette rigueur que tant d&#8217;autres descriptions, assez voisines, ont acquise r\u00e9cemment ; mais qui, incapable de modifier r\u00e9ellement cette vieille forme d&#8217;analyse, incapable de lui faire franchir le seuil de la scientificit\u00e9 (soit qu&#8217;une telle m\u00e9tamorphose se trouve \u00e0 jamais impossible, soit qu&#8217;il n&#8217;ait pas eu la force d&#8217;op\u00e9rer lui-m\u00eame cette transformation) d\u00e9clare, pour faire illusion, qu&#8217;il a toujours fait et voulu faire autre chose. Tout ce brouillard nouveau pour cacher qu&#8217;on est rest\u00e9 dans le m\u00eame paysage\u2026\u00a0\u00bb [1]<\/p>\n<p>\u00c9videmment, Foucault insiste sur ce doute dans l\u2019intention de mieux le dissiper. Mais au fond,\u00a0 il n&#8217;est peut-\u00eatre effectivement qu&#8217;un historien des id\u00e9es &#8211; un tr\u00e8s grand historien qui a r\u00e9ussi \u00e0 renouveler le genre. Le paysage, \u00e9clair\u00e9 autrement, est rest\u00e9 le m\u00eame.<\/p>\n<p>Lorsqu&#8217;on parle d&#8217;id\u00e9es, les m\u00e9taphores filent. Les id\u00e9es, dit-on, naissent et meurent comme des \u00eatres vivants, et, au passage, donnent naissance \u00e0 d&#8217;autres id\u00e9es. Elles vont et viennent comme des v\u00e9hicules, tout en \u00e9tant elles-m\u00eames v\u00e9hicul\u00e9es par des textes. Elles s&#8217;imposent comme des ma\u00eetres ou s\u00e9duisent comme des ma\u00eetresses ; se r\u00e9pandent comme des liquides ou se diffusent comme des gaz ; p\u00e9n\u00e8trent, imbibent, remplissent les esprits ; sont mises en avant, d\u00e9fendues, attaqu\u00e9es ; sont lumineuses ou obscures, rigides ou molles, froides ou ardentes, roses ou noires. Soit. Je ne conteste pas le droit \u00e0 la m\u00e9taphore, m\u00eame si, lorsqu&#8217;il s&#8217;agit de d\u00e9velopper notre connaissance du monde, on peut pr\u00e9f\u00e9rer les m\u00e9taphores qui \u00e9clairent \u00e0 celles qui \u00e9blouissent. Je veux cependant pouvoir demander &#8211; \u00e0 l&#8217;occasion seulement, ce n&#8217;est pas un droit dont je serais tent\u00e9 d&#8217;abuser &#8211; je veux, dis-je, pouvoir demander ce qu&#8217;une affirmation m\u00e9taphorique implique pr\u00e9cis\u00e9ment, c&#8217;est-\u00e0-dire quel \u00e9tat de choses r\u00e9futerait l&#8217;affirmation ou au contraire la corroborerait. A cette question, il faut une r\u00e9ponse litt\u00e9rale, en tout cas assez litt\u00e9rale pour pr\u00e9ciser la port\u00e9e empirique de la m\u00e9taphore.<\/p>\n<p>Or quand on tente de pr\u00e9ciser la port\u00e9e du discours m\u00e9taphorique sur les id\u00e9es, de nouvelles difficult\u00e9s surgissent. Pour commencer, on d\u00e9couvre que le mot \u201cid\u00e9e\u201d est employ\u00e9 dans trois sens bien diff\u00e9rents. Il y a tout d&#8217;abord une notion psychologique d&#8217;id\u00e9e. L&#8217;id\u00e9e ainsi entendue est synonyme de pens\u00e9e. C&#8217;est une repr\u00e9sentation mentale, par exemple une croyance, une opinion ou un projet \u00e0 \u0153uvre dans la t\u00eate d&#8217;un individu. Il y a en second lieu une notion socio-historique d&#8217;id\u00e9e :\u00a0 les id\u00e9es sont des \u201crepr\u00e9sentations collectives\u201d comme disait Durkheim, des id\u00e9es culturelles, partag\u00e9es par une communaut\u00e9 et qui jouent un r\u00f4le dans son histoire. Il y a enfin l&#8217;id\u00e9e caract\u00e9ris\u00e9e par son contenu : l&#8217;id\u00e9e de nombre premier, l&#8217;id\u00e9e de d\u00e9mocratie, l&#8217;id\u00e9e que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. L&#8217;id\u00e9e ainsi con\u00e7ue peut \u00eatre pens\u00e9e simultan\u00e9ment par plusieurs individus, ou encore par aucun. C&#8217;est un objet abstrait comme le sont les nombres, les figures g\u00e9om\u00e9triques ou les gammes musicales.<\/p>\n<p>Les sciences humaines, qui ont \u00e0 conna\u00eetre des id\u00e9es \u00e0 la fois aux sens psychologique, socio-historique et abstrait, semblent m\u00ealer ces trois sens all\u00e8grement. Ainsi voit-on une id\u00e9e abstraite (par exemple l&#8217;id\u00e9e de s\u00e9lection naturelle) \u201cna\u00eetre\u201d dans la t\u00eate d&#8217;un individu (Darwin), se \u201cr\u00e9pandre\u201d dans une soci\u00e9t\u00e9 (l&#8217;Angleterre victorienne), se \u201cheurter\u201d \u00e0 des r\u00e9sistances id\u00e9ologiques.<\/p>\n<p>Il y aurait cependant une fa\u00e7on assez simple d&#8217;articuler les trois notions d&#8217;id\u00e9es. Les id\u00e9es qui se forment dans la t\u00eate d&#8217;un individu &#8211; les id\u00e9es au sens psychologique &#8211; n&#8217;en sortent jamais : elles naissent, vivent, et meurent \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur d&#8217;une boite cr\u00e2nienne. Ce qui sort, ce sont, par exemple, les bruits d&#8217;une parole, laquelle parole\u00a0 peut \u201cexprimer\u201d une id\u00e9e. Si la communication verbale (orale ou \u00e9crite) ne d\u00e9place pas litt\u00e9ralement les id\u00e9es d&#8217;un cerveau \u00e0 un autre, elle donne naissance \u00e0 une version de l&#8217;id\u00e9e de celui qui parle dans la t\u00eate de celui qui \u00e9coute. Ainsi de communication en communication, les id\u00e9es peuvent se \u201cr\u00e9pandre\u201d. Ce qui se r\u00e9pand ainsi, ce n&#8217;est pas l&#8217;id\u00e9e mat\u00e9rialis\u00e9e dans un cerveau et un seul, c&#8217;est l&#8217;id\u00e9e abstraite, caract\u00e9ris\u00e9e par son contenu, contenu qui peut se trouver repr\u00e9sent\u00e9 dans autant de t\u00eates que l&#8217;on voudra dans des versions plus ou moins homog\u00e8nes. Il y aurait ainsi entre les id\u00e9es individuelles un double lien : un lien abstrait entre des id\u00e9es qui ont \u00e0 peu\u00a0 pr\u00e8s le m\u00eame contenu (qui sont, en d&#8217;autres termes, autant de r\u00e9alisations psychologiques de la m\u00eame id\u00e9e abstraite), et un lien concret, causal entre des id\u00e9es issues les unes des autres par le biais de la communication. Des id\u00e9es individuelles ainsi doublement li\u00e9es &#8211; par leur contenu et par leur transmission &#8211; formeraient ensemble les id\u00e9es culturelles.<\/p>\n<p>Une telle fa\u00e7on d&#8217;articuler l&#8217;individuel, le collectif et l&#8217;abstrait, pour intuitive qu&#8217;elle puisse para\u00eetre, soul\u00e8ve, tout le monde en conviendra, de s\u00e9rieux probl\u00e8mes. Pas d&#8217;accord \u00e9vident, en revanche, sur la nature de ces probl\u00e8mes. Pour la majorit\u00e9 des praticiens des sciences sociales, le passage de l&#8217;abstrait au concret ne soul\u00e8ve pas de difficult\u00e9 ; il n&#8217;est d&#8217;ailleurs m\u00eame pas th\u00e9oris\u00e9. En revanche le passage de l&#8217;individuel au social, et plus encore le passage du mental au public sont vus comme extr\u00eamement probl\u00e9matiques. Le social ou le public semblent constituer des objets d&#8217;\u00e9tude concrets et saisissables, tandis que le mental collectif et encore plus individuel semble hors d&#8217;atteinte, objets possibles, tout au plus, de sp\u00e9culations suspectes. D&#8217;o\u00f9 l&#8217;id\u00e9e de laisser les id\u00e9es elles-m\u00eames de c\u00f4t\u00e9, et d&#8217;\u00e9tudier les textes, les \u00e9nonc\u00e9s, ou les discours, qui constituent des objets rep\u00e9rables, observables, analysables, \u00e0 la fois structur\u00e9s et concrets.<\/p>\n<p>Ainsi, toujours dans le m\u00eame texte de <em>l\u2019Arch\u00e9ologie du Savoir<\/em>, Foucault affirme que l&#8217;arch\u00e9ologie des discours qu&#8217;il entend substituer \u00e0 l&#8217;histoire des id\u00e9es \u00ab\u00a0cherche \u00e0 d\u00e9finir non point les pens\u00e9es, les repr\u00e9sentations, les images, les th\u00e8mes, les hantises qui se cachent ou se manifestent dans les discours; mais ces discours eux-m\u00eames.\u00a0\u00bb\u00a0 L&#8217;arch\u00e9ologie \u00ab\u00a0n&#8217;est pas une discipline interpr\u00e9tative (&#8230;) Elle n&#8217;est rien de plus et rien d&#8217;autre qu&#8217;une r\u00e9\u00e9criture\u00a0 : c&#8217;est-\u00e0-dire dans la forme maintenue de l&#8217;ext\u00e9riorit\u00e9, une transformation r\u00e9gl\u00e9e de ce qui a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 \u00e9crit\u00a0\u00bb[2]. Comme s&#8217;il y avait une voie pour rendre compte des discours et qui ne soit pas interpr\u00e9tative, comme si \u00ab\u00a0une transformation r\u00e9gl\u00e9e de ce qui a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 \u00e9crit\u00a0\u00bb n&#8217;\u00e9tait pas, par excellence, une interpr\u00e9tation !<\/p>\n<p>Un discours oral, ce sont des vibrations de l&#8217;air. Un texte \u00e9crit, ce sont des marques sur le papier. Ce qui rend ces mat\u00e9rialit\u00e9s identifiables comme des discours ou des textes, c&#8217;est qu&#8217;elles sont interpr\u00e9tables et qu&#8217;elles ont \u00e9t\u00e9 voulues comme telles par leurs producteurs. Refuser de prendre en consid\u00e9ration l&#8217;interpr\u00e9tation des producteurs ou des destinataires d&#8217;un discours, ce n&#8217;est pas se lib\u00e9rer du travail d&#8217;interpr\u00e9tation, c&#8217;est seulement lib\u00e9rer ce travail de tout crit\u00e8re empirique. Il n&#8217;y a pas d&#8217;\u00e9tude des discours qui ne soit, pour l&#8217;essentiel, l&#8217;\u00e9tude des id\u00e9es que ces discours v\u00e9hiculent.<\/p>\n<p><strong><em>Comment les id\u00e9es agissent-elles\u00a0 ?<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Pour \u00e9tudier les id\u00e9es culturelles, consid\u00e9r\u00e9es \u00e0 l&#8217;\u00e9chelle d&#8217;un groupe social, on ne peut les d\u00e9tacher ni de leur inscription psychologique dans le t\u00eate des individus, ni de leur contenu, et on ne peut rendre compte de leur contenu qu&#8217;en l&#8217;interpr\u00e9tant. Les probl\u00e8mes que pose l&#8217;articulation des trois notions d&#8217;id\u00e9e &#8211; psychologique, culturelle, et abstraite &#8211; ne peuvent \u00eatre r\u00e9solus en laissant de c\u00f4t\u00e9 l&#8217;une ou l&#8217;autre de ces notions. Aucune de ces notions n&#8217;est d&#8217;ailleurs s\u00e9rieusement suspecte, \u00e0 moins d&#8217;avoir des pr\u00e9jug\u00e9 disciplinaires, comme l&#8217;anti-psychologisme si fr\u00e9quent dans les sciences sociales. Le vrai probl\u00e8me tient \u00e0 leur articulation m\u00eame, plut\u00f4t qu&#8217;\u00e0 l&#8217;une ou l&#8217;autre des notions \u00e0 articuler.<\/p>\n<p>Les id\u00e9es, aux sens psychologique aussi bien qu&#8217;au sens socio-historique du terme, agissent sur le monde mat\u00e9riel et le monde mat\u00e9riel agit sur les id\u00e9es : c&#8217;est l&#8217;\u00e9vidence m\u00eame. Or, dans le monde mat\u00e9riel tel que nous le comprenons aujourd&#8217;hui, aid\u00e9s en cela par le d\u00e9veloppement des sciences naturelles et en particulier de la physique, seul le mat\u00e9riel agit sur le mat\u00e9riel. Donc il faut bien que les id\u00e9es soient, elles aussi, des choses mat\u00e9rielles, de la mati\u00e8re prise dans l&#8217;encha\u00eenement causal des processus mat\u00e9riels. Un m\u00e9taphysicien pourrait \u00eatre tent\u00e9 de remettre en cause l&#8217;une ou l&#8217;autre des deux pr\u00e9misses de l&#8217;argument et soit nier que les id\u00e9es et la mati\u00e8re interagissent, soit soutenir que ces interactions sont autant d&#8217;exceptions aux lois de la physique (qui ne reconna\u00eet que des causes et des effets physiques aux ph\u00e9nom\u00e8nes physiques). Si, cependant, on ne r\u00e9cuse pas les pr\u00e9misses de l&#8217;argument, il faut bien accepter la conclusion\u00a0 : les id\u00e9es ne sont pas moins mat\u00e9rielles que leurs causes ou que leurs effets. Cette conclusion trouve son d\u00e9veloppement dans les sciences cognitives d\u2019aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p>Les sciences cognitives ne sont pas seulement m\u00e9canistes, elles sont aussi naturalistes ou, ce qui revient au m\u00eame, mat\u00e9rialistes. D\u2019un point de vue naturaliste, toute science capable de fournir des explications causales doit d\u00e9crire le monde physique \u00e0 un certain niveau de complexit\u00e9 ou d&#8217;abstraction. On ne peut affirmer qu&#8217;il en va bien ainsi que dans la mesure o\u00f9 le rapport entre le niveau particulier o\u00f9 travaille une science donn\u00e9e et le niveau physique de base est clairement con\u00e7u. Ce rapport entre une science naturelle particuli\u00e8re et la physique est, dans presque tous les cas, indirect\u00a0; il passe par une ou plusieurs sciences interm\u00e9diaires. Ainsi, pour relier la botanique \u00e0 la physique, il faut passer par la biologie et la chimie. Il n\u2019y a pas de parcours, en revanche, qui relie v\u00e9ritablement les sciences sociales actuelles et la physique. Jusqu\u2019\u00e0 la r\u00e9volution cognitive, il n\u2019y en avait pas non plus qui reli\u00e2t la psychologie \u00e0 la physique. Aujourd\u2019hui, en revanche, le lien entre le psychologique et le neurologique est devenu un objet d\u2019\u00e9tude empirique. Ce lien qui manquait pour naturaliser la psychologie n\u2019est encore connu que de fa\u00e7on tr\u00e8s fragmentaire, mais il a cess\u00e9 d\u2019\u00eatre radicalement myst\u00e9rieux.<\/p>\n<p>\u00catre naturaliste ou mat\u00e9rialiste dans les sciences sociales devrait donc impliquer de se tourner vers les sciences cognitives pour y assurer l\u2019ancrage des id\u00e9es dans la mati\u00e8re. Mais la majorit\u00e9 des praticiens des sciences sociales sont en retard d\u2019une r\u00e9volution. Nombre d\u2019entre eux veulent bien s\u2019affirmer mat\u00e9rialistes, mais comme en passant, sans en tirer aucune cons\u00e9quence. Ils montrent ainsi qu&#8217;ils sont du \u00ab\u00a0bon c\u00f4t\u00e9\u00a0\u00bb &#8211; celui de Marx plut\u00f4t que celui de Hegel &#8211; sans que cela affecte en rien leur r\u00e9flexion ou leur recherche.<\/p>\n<p>Or il ne suffit pas de s&#8217;affirmer mat\u00e9rialiste pour l&#8217;\u00eatre. Loin de l\u00e0\u00a0! Notre acc\u00e8s intuitif aux choses de l&#8217;esprit, aux id\u00e9es en particulier, est radicalement diff\u00e9rent de notre acc\u00e8s aux choses mat\u00e9rielles. Les choses mat\u00e9rielles se pr\u00e9sentent \u00e0 nos sens comme \u00e9tendues dans l&#8217;espace et dans le temps, comme prises dans des interactions causales li\u00e9es \u00e0 leurs positions et \u00e0 leurs mouvements relatifs les unes par rapport aux autres. Notre appr\u00e9hension spontan\u00e9e des id\u00e9es, en revanche, ne leur reconna\u00eet aucune des propri\u00e9t\u00e9s spatiales et temporelles qui d\u00e9terminent les relations de cause \u00e0 effet dans le monde mat\u00e9riel. Nous appr\u00e9hendons les id\u00e9es, d&#8217;abord et avant tout, par leur contenu.<\/p>\n<p>Il est tout \u00e0 fait l\u00e9gitime, cela va de soi, de caract\u00e9riser une id\u00e9e par son contenu. C&#8217;est parfois la seule caract\u00e9risation pertinente, comme lorsqu&#8217;on explore les implications d&#8217;un th\u00e9or\u00e8me ou les interpr\u00e9tations possible d&#8217;un cadavre exquis (ce jeu surr\u00e9aliste qui produit des phrases al\u00e9atoires). Peu importe, \u00e0 ce moment-l\u00e0, qui a d\u00e9couvert le th\u00e9or\u00e8me et qui l&#8217;a accept\u00e9 ; peu importe que l&#8217;id\u00e9e qu&#8217;exprime le cadavre exquis ne soit, en fait, l&#8217;id\u00e9e de personne ; seules importent les propri\u00e9t\u00e9s du contenu. Mais une id\u00e9e caract\u00e9ris\u00e9e par son contenu, une id\u00e9e telle qu&#8217;elle puisse \u00eatre pens\u00e9e simultan\u00e9ment par plusieurs personnes, ou encore par aucune, c&#8217;est un objet abstrait &#8211; comme le sont les nombres, les figures g\u00e9om\u00e9triques ou les gammes musicales.<\/p>\n<p>Les objets abstraits ont des propri\u00e9t\u00e9s formelles int\u00e9ressantes\u00a0 : il y a ainsi des nombres premiers, des figures planes, des gammes mineures et des id\u00e9es \u00e9l\u00e9mentaires. A strictement parler, ces objets abstraits ne jouent aucun r\u00f4le causal dans l&#8217;univers. D\u00e9nu\u00e9s de propri\u00e9t\u00e9s mat\u00e9rielles, ils n&#8217;occupent aucune portion de l&#8217;espace-temps, ils sont donc sans cause et sans effet, sans pass\u00e9 et sans avenir. Qu&#8217;on leur conc\u00e8de l&#8217;existence, \u00e0 la mani\u00e8re des platoniciens, ou bien qu&#8217;on la leur conteste, cela n&#8217;a pas d&#8217;importance pour notre compr\u00e9hension du monde mat\u00e9riel. Lorsqu&#8217;on parle de l&#8217;histoire d&#8217;objets abstraits tels que les nombres, il s\u2019agit de l&#8217;histoire des repr\u00e9sentations que les hommes se sont faits des nombres.<\/p>\n<p>Quelles que soient leurs ambitions scientifiques o\u00f9 leurs professions de foi mat\u00e9rialistes, les praticiens des sciences sociales abordent les id\u00e9es avec les instrument du sens commun. Pas de diff\u00e9rence radicale entre la compr\u00e9hension ordinaire des pens\u00e9es d&#8217;autrui et l&#8217;interpr\u00e9tation de l&#8217;anthropologue ou de l&#8217;historien. Cette \u00e9troite parent\u00e9 entre les versions commune et professionnelle de la compr\u00e9hension des id\u00e9es ne fait pas, en elle-m\u00eame, probl\u00e8me. Le fait que la compr\u00e9hension des id\u00e9es soit g\u00e9n\u00e9ralement moins fiable que l&#8217;observation des choses ne cr\u00e9e pas non plus de difficult\u00e9s insurmontables. De toute fa\u00e7on, j&#8217;insiste, il n&#8217;y a pas de connaissance pertinente des id\u00e9es (ou des discours) qui puisse faire l&#8217;\u00e9conomie du travail d&#8217;interpr\u00e9tation.<\/p>\n<p><strong><em>Marx et Darwin<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Le vrai probl\u00e8me tient \u00e0 l&#8217;h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 radicale entre l&#8217;appr\u00e9hension des id\u00e9es, fond\u00e9e sur la compr\u00e9hension de leur contenu, et l&#8217;appr\u00e9hension des choses, fond\u00e9e sur la perception de leurs propri\u00e9t\u00e9s mat\u00e9rielles. A ce probl\u00e8me, deux r\u00e9ponses ont \u00e9t\u00e9 apport\u00e9es, dont ni l&#8217;une ni l&#8217;autre ne constituent une solution satisfaisante.<\/p>\n<p>Soit on pose, comme le faisait le philosophe allemand Dilthey, une s\u00e9paration radicale entre les sciences humaines, qui seraient des sciences essentiellement interpr\u00e9tatives visant \u00e0 rendre intelligible l&#8217;exp\u00e9rience humaine, et les sciences naturelles qui proc\u00e9deraient de l&#8217;observation et viseraient \u00e0 \u00e9tablir des lois. Reste alors \u00e0 expliquer l&#8217;interaction causale entre les id\u00e9es et les autres choses du monde. A qui, des sciences naturelles ou des sciences humaines, revient la t\u00e2che de rendre compte de cette interaction\u00a0 ? Question sans r\u00e9ponse.<\/p>\n<p>Soit on r\u00e9cuse la diff\u00e9rence entre sciences humaines et sciences naturelles et on cherche \u00e0 accorder la m\u00e9thodologie et le mat\u00e9rialisme, mais comment\u00a0 ? Les plus mat\u00e9rialistes des praticiens des sciences sociales font de l&#8217;interpr\u00e9tation des id\u00e9es aussi librement que les herm\u00e9neutes les plus d\u00e9cid\u00e9s, et, pour attribuer des pouvoir causaux aux id\u00e9es ainsi interpr\u00e9t\u00e9es, ils se contentent d&#8217;affirmer, par exemple, que ces id\u00e9es sont mat\u00e9rialis\u00e9es dans des corps, ce qui nous en apprend autant que de savoir que la vertu dormitive du pavot est mat\u00e9rialis\u00e9e dans le pavot.<\/p>\n<p>Il est commun d&#8217;envisager la question du mat\u00e9rialisme dans les sciences sociales sous l&#8217;\u00e9gide de Marx, mais c&#8217;est une erreur. Marx et Engels d\u00e9veloppent dans leur philosophie un mat\u00e9rialisme de principe, et s&#8217;appuient pour cela sur les sciences naturelles de leur temps. Cela ne les emp\u00eache pas, dans leur explication du social, d&#8217;attribuer \u00e0 une infrastructure mat\u00e9rielle un pouvoir causal sur une superstructure id\u00e9elle, ce qui, pris au pied de la lettre, est parfaitement anti-mat\u00e9rialiste. Un marxiste peut \u00eatre tent\u00e9 de rectifier cette apparence de dualisme en affirmant que les superstructures sont tout aussi mat\u00e9rielles que les infrastructures, mais il n&#8217;en demeure pas moins que le marxisme, m\u00eame ainsi interpr\u00e9t\u00e9, ne donne aucun moyen de penser la mat\u00e9rialit\u00e9 des superstructures, et en particulier des id\u00e9es.<\/p>\n<p>Ce n&#8217;est pas chez Marx (quelle que soit son importance par ailleurs), mais chez Darwin que les sciences sociales trouvent le point de d\u00e9part d&#8217;une exigence mat\u00e9rialiste qui est loin d&#8217;\u00eatre encore satisfaite, ou m\u00eame bien comprise. La th\u00e9orie de l&#8217;\u00e9volution des esp\u00e8ces de Darwin a confront\u00e9 la pens\u00e9e \u00e0 deux d\u00e9fis majeurs\u00a0 : int\u00e9grer la compr\u00e9hension du vivant dans celle du monde physique, et int\u00e9grer la compr\u00e9hension du monde social dans celle du monde naturel. Le premier d\u00e9fi a \u00e9t\u00e9 relev\u00e9 avec succ\u00e8s par la d\u00e9couverte de la structure de l&#8217;ADN par Crick et Watson en 1953. Le second d\u00e9fi hante encore les sciences sociales. Il n&#8217;a pu \u00eatre ni r\u00e9solu ni \u00e9vacu\u00e9. Les tentatives n&#8217;ont pas manqu\u00e9, de Herbert Spencer \u00e0 la sociobiologie, mais elles ne se sont pas m\u00eame approch\u00e9 d&#8217;une vraie naturalisation du social. Une raison de cet \u00e9chec est que ces tentatives ne proposaient jamais, tout comme le marxisme, que l&#8217;explication par des causes mat\u00e9rielles de ph\u00e9nom\u00e8nes id\u00e9els dont la mat\u00e9rialit\u00e9 restait myst\u00e9rieuse. En outre, les r\u00e9cup\u00e9rations id\u00e9ologiques, racistes en particulier, dont ces tentatives ont fait l&#8217;objet ont suscit\u00e9 un m\u00e9lange de frilosit\u00e9 et de saine m\u00e9fiance.<\/p>\n<p>De fa\u00e7on plus g\u00e9n\u00e9rale, l&#8217;essor toujours acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 des sciences naturelles au cours des deux derniers si\u00e8cles a mis les sciences sociales sur la d\u00e9fensive. Il y a de bonnes et de moins bonnes raisons permettant d\u2019expliquer une telle situation. Des praticiens des sciences naturelles ont maintes fois trait\u00e9 les sciences sociales comme s&#8217;il s&#8217;agissait d&#8217;un terrain laiss\u00e9 en jach\u00e8re par ceux qui faisaient profession de le cultiver. Ils allaient venir y mettre de l&#8217;ordre, quand ils auraient le temps\u00a0! Des biologistes ont propos\u00e9 des th\u00e9ories du social, des physiciens ont propos\u00e9 des th\u00e9ories de la conscience. Si les id\u00e9es avanc\u00e9es sont parfois int\u00e9ressantes, si elles ne m\u00e9ritent pas le m\u00e9pris narquois qu&#8217;elles ont trop souvent rencontr\u00e9, elles sont loin d&#8217;\u00e9tablir la sup\u00e9riorit\u00e9 des scientifiques \u00ab\u00a0durs\u00a0\u00bb sur le terrain mou des sciences sociales. L&#8217;arrogance et l&#8217;ignorance ne sont pas, cependant, l&#8217;apanage des physiciens ou des biologistes, comme l&#8217;illustre bien le r\u00e9cent livre de Sokal et Bricmont.<\/p>\n<p>Beaucoup plus important que les susceptibilit\u00e9s, l\u00e9gitimes ou non, il y a ambitions scientifiques. Les sciences sociales ont contribu\u00e9 \u00e9norm\u00e9ment \u00e0 notre connaissance du monde et \u00e0 notre capacit\u00e9 d&#8217;y agir en citoyens responsables. Elles l&#8217;ont fait avec des instruments conceptuels si insatisfaisants qu&#8217;elles en changent sans arr\u00eat. Elles peuvent bien s\u00fbr continuer ainsi. Mais l&#8217;ambition de satisfaire \u00e0 des crit\u00e8res semblables \u00e0 ceux des sciences naturelles est une ambition l\u00e9gitime. Tout comme l&#8217;ambition de comprendre dans le d\u00e9tail les m\u00e9canismes causaux de la vie sociale, et en particulier de la vie des id\u00e9es. Il y a donc un d\u00e9fi des sciences naturelles que renforce le d\u00e9veloppement des sciences cognitives, dont l&#8217;objectif d\u00e9clar\u00e9, comme on l\u2019a vu, est de donner une explication naturaliste de la pens\u00e9e elle-m\u00eame. On pourrait imaginer que ce d\u00e9veloppement et ce d\u00e9fi suscitent de l&#8217;int\u00e9r\u00eat et de l&#8217;espoir dans les sciences sociales. Mais la r\u00e9action majoritaire est toute autre.<\/p>\n<p><strong><em>Macro et micro<\/em><\/strong><\/p>\n<p>A bien des \u00e9gards, le mouvement post-structuraliste constitue une tentative pour \u00e9vacuer le d\u00e9fi, lib\u00e9rer les sciences sociales de tout engagement vis-\u00e0-vis des sciences naturelles, prendre m\u00eame une position de surplomb, toiser les sciences naturelles comme un type de discours parmi d&#8217;autres, que caract\u00e9riserait non pas une autorit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mique particuli\u00e8re mais une pr\u00e9tention particuli\u00e8re \u00e0 l&#8217;autorit\u00e9. Beaucoup de th\u00e9\u00e2tre\u00a0 : les sciences sociales,\u00a0 hier encore trait\u00e9es de \u00ab\u00a0molles\u00a0\u00bb et somm\u00e9es d&#8217;\u00eatre plus \u00ab\u00a0scientifiques\u00a0\u00bb, se lib\u00e8rent de ces exigences et mettent en examen ceux-l\u00e0 m\u00eame qui voulaient les leur imposer.<\/p>\n<p>Alexandre n&#8217;a pas su d\u00e9nouer le n\u0153ud gordien, mais il\u00a0 a su faire passer son coup d&#8217;\u00e9p\u00e9e pour un d\u00e9nouement. Les post-structuralistes n&#8217;ont pas r\u00e9solu le probl\u00e8me du r\u00f4le causal des id\u00e9es dans le monde, mais ils ont su faire passer leur th\u00e9atralisation de l&#8217;affrontement des id\u00e9es pour une \u00e9vacuation effective du probl\u00e8me. Apr\u00e8s le passage d&#8217;Alexandre, il n&#8217;y avait plus de n\u0153ud gordien \u00e0 d\u00e9nouer. Le d\u00e9fi naturaliste, lui, est toujours l\u00e0.<\/p>\n<p>Pour relever le d\u00e9fi naturaliste dans les sciences sociales, il faut sans doute s\u2019inspirer d\u2019une id\u00e9e qui a guid\u00e9 aussi bien la g\u00e9ographie physique que la biologie des populations ou l\u2019\u00e9conomie politique. Ces sciences ont en commun d\u2019\u00e9tudier des ph\u00e9nom\u00e8nes de relativement grande \u00e9chelle, paysages, esp\u00e8ces vivantes, march\u00e9s financiers par exemple. L\u2019explication de ces macro-ph\u00e9nom\u00e8nes est \u00e0 chercher, \u00e0 chaque fois, dans l\u2019encha\u00eenement de millions de micro-processus, d\u2019\u00e9rosion des sols, de mutations g\u00e9n\u00e9tiques, de transactions \u00e9conomiques, etc. Bien s\u00fbr, une telle explication des macro-ph\u00e9nom\u00e8nes en terme de micro-processus, d\u00e9velopp\u00e9e d\u00e9j\u00e0 par les fondateurs de l\u2019\u00e9conomie politique au XVIII<sup>e<\/sup> et au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cles, est assez commune dans les sciences sociales. Elle y est th\u00e9oris\u00e9e sous l\u2019\u00e9tiquette d\u2019\u00ab\u00a0individualisme m\u00e9thodologique\u00a0\u00bb. L\u2019id\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale est que les ph\u00e9nom\u00e8nes sociaux sont l\u2019effet cumul\u00e9 des actions individuelles, elles-m\u00eames guid\u00e9es par des choix rationnels. Quel que puisse \u00eatre l\u2019int\u00e9r\u00eat de cette approche, elle pr\u00e9suppose l\u2019existence d\u2019individus humains gu\u00e8re diff\u00e9rents des personnes que reconna\u00eet le sens commun, sujets de conscience, ma\u00eetres de leurs action, et dont, tout au plus, la rationalit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 quelque peu id\u00e9alis\u00e9e pour les besoins de l\u2019explication.<\/p>\n<p>D\u2019un point de vue naturaliste, l\u2019existence m\u00eame d\u2019individus conscients, de personnes, d\u2019agents rationnels n\u2019a rien d\u2019imm\u00e9diatement \u00e9vident. Ce qui existe clairement, ce sont des organismes dot\u00e9s de capacit\u00e9s cognitives et qui se repr\u00e9sentent \u00e0 eux-m\u00eames comme des personnes conscientes et rationnelles. Ces repr\u00e9sentations que les organismes humains ont d\u2019eux-m\u00eames sont \u00e0 expliquer plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 prendre comme des \u00e9vidences sur lesquelles on pourrait fonder une explication. Ainsi les micro-processus par lesquels un naturaliste pourrait vouloir expliquer les ph\u00e9nom\u00e8nes sociaux ne sont pas les choix et les comportements dont les individus ont conscience, en tout cas pas de fa\u00e7on privil\u00e9gi\u00e9e. Il existe des cha\u00eenes causales qui traversent et relient les individus plus ou moins \u00e0 leur insu, et qui recrutent pour ce faire des m\u00e9canismes psychologiques dont l\u2019existence n\u2019a rien d\u2019intuitif, m\u00e9canismes subpersonnels que les sciences cognitives d\u00e9couvrent progressivement.<\/p>\n<p>Ces cha\u00eenes causales, tout comme les \u00e9pid\u00e9mies qui propagent les maladies, propagent, infl\u00e9chissent, stabilisent des id\u00e9es, des valeurs, des normes \u00e0 travers des soci\u00e9t\u00e9s enti\u00e8res. Elles d\u00e9terminent ainsi les macro-ph\u00e9nom\u00e8nes de la vie culturelle et sociale. \u00c9tudier les ph\u00e9nom\u00e8nes culturels, et en particulier les id\u00e9es, en ignorant leurs formes psychologiques, c\u2019est comme faire de l\u2019\u00e9pid\u00e9miologie sans s\u2019int\u00e9resser \u00e0 la pathologie individuelle. S\u2019en tenir, dans l\u2019\u00e9tude des id\u00e9es, \u00e0 une psychologie de sens commun, c\u2019est comme refaire l\u2019\u00e9pid\u00e9miologie d\u2019Hippocrate ou de Galien avec des m\u00e9thodes statistiques modernes.<\/p>\n<p>En somme, il n\u2019y a pas d\u2019autre moyen de relever le d\u00e9fi naturaliste que d\u2019articuler les sciences sociales au sciences cognitives en cherchant du c\u00f4t\u00e9 cognitif certains au moins des micro-processus dont l\u2019effet cumul\u00e9 constitue les macro-ph\u00e9nom\u00e8nes sociaux.<\/p>\n<hr size=\"1\" \/>[1] <em>L\u2019Arch\u00e9ologie du savoir<\/em>, Gallimard, 1969, pp.178-9<\/p>\n<p>[2] Ibid., pp. 182-3.<\/p>\n<p><script type=\"text\/javascript\"><\/script><\/p>\n<p><noscript> <\/noscript><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>[&#8230;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[19,7,6,9],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/49"}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=49"}],"version-history":[{"count":10,"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/49\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1448,"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/49\/revisions\/1448"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=49"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=49"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=49"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}