{"id":51,"date":"1999-09-04T14:47:43","date_gmt":"1999-09-04T13:47:43","guid":{"rendered":"http:\/\/www.dan.sperber.fr\/?p=51"},"modified":"2018-01-16T00:45:55","modified_gmt":"2018-01-15T23:45:55","slug":"pour-un-utopisme-raisonne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/?p=51","title":{"rendered":"Dan Sperber (1999) <b>Pour un utopisme raisonn\u00e9<\/b>. In R-P. Droit &#038; D. Sperber, <i>Des Id\u00e9es qui viennent<\/i> (Odile Jacob), 169-187."},"content":{"rendered":"<p style=\"padding-left: 60px;\">Roger-Pol Droit et moi avons publi\u00e9 en 1999 une discussion philosophique et politique entre nous en six parties, chacune introduite par un cour essai de l&#8217;un ou de l&#8217;autre. Voici le troisi\u00e8me de mes trois essais.<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p align=\"center\">\n<p align=\"center\"><strong>Pour un utopisme raisonn\u00e9<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Dan Sperber<\/strong><\/p>\n<p>Comme tant de militants, j\u2019\u00e9tais s\u00e9duit par la onzi\u00e8me th\u00e8se sur Feuerbach de Marx : \u00ab\u00a0les philosophes n&#8217;ont fait qu&#8217;interpr\u00e9ter le monde; il s&#8217;agit de le transformer \u00bb. Poutant l&#8217;\u0153uvre de Marx et Engels elle-m\u00eame prouve que cette dichotomie est fausse : si le marxisme a contribu\u00e9 \u00e0 transformer le monde, c\u2019est bien en le r\u00e9interpr\u00e9tant. Aujourd\u2019hui le monde se transforme rapidement, moins par l\u2019effet de l\u2019action politique que par celui d\u2019une r\u00e9volution technologique, la r\u00e9volution informationnelle. Les ordinateurs, les puces \u00e9lectroniques d\u00e9sormais omnipr\u00e9sentes, et l\u2019Internet sont en passe de bouleverser notre vie mat\u00e9rielle et sociale. En m\u00eame temps que le r\u00e9el, changent les possibles. L\u2019action politique sera bient\u00f4t confront\u00e9e \u00e0 de nouveaux probl\u00e8mes et \u00e0 de nouvelles chances. Pour \u00e9clairer cette action politique, il faudra r\u00e9interpr\u00e9ter le monde.<\/p>\n<p>La r\u00e9volution informationnelle appelle l\u2019\u00e9laboration de nouveaux objectifs et de nouvelles pratiques politiques. C\u2019est vrai \u00e0 court terme\u00a0: nouvelle politique d\u2019\u00e9ducation, nouveau droit de la presse \u00e9lectronique, nouvelles formes de propagande ou de militantisme. La r\u00e9flexion doit prendre en compte \u00e9galement le long terme. Alors qu\u2019une r\u00e9flexion politique r\u00e9aliste ne consid\u00e8re que les possibles qui sont \u00e0 la port\u00e9e de l\u2019action pr\u00e9sente, ceux pour lesquels on peut imaginer comment agir maintenant pour les r\u00e9aliser, la r\u00e9flexion utopiste porte sur les possibles d\u00e9sirables, sans se pr\u00e9occuper de leur r\u00e9alisation. Les deux types de r\u00e9flexion politique me paraissent souhaitables. Pour la r\u00e9flexion r\u00e9aliste, cela va de soi. Je voudrai donc plaider ici pour une nouvelle r\u00e9flexion utopiste.<\/p>\n<p>Je m\u2019empresse de dire que je n\u2019ai pas une nouvelle utopie \u00e0 proposer. Mon propos est plut\u00f4t de mettre en avant quelques donn\u00e9es et quelques id\u00e9es pertinentes pour un nouvel utopisme. Ces donn\u00e9es sont connues &#8211; en tout cas de ceux qui s\u2019int\u00e9ressent aux changements technologiques en cours -, et ces id\u00e9es sont pour une part banales. Mais un ensemble d\u2019\u00e9vidences bien choisies peut sugg\u00e9rer des cons\u00e9quences qui, elles, ne sont pas \u00e9videntes du tout.<\/p>\n<p>Marx et Engels opposaient leur \u00ab socialisme scientifique \u00bb au \u00ab socialisme utopique \u00bb des Owen, Fourier, Saint-Simon ou Proudhon. Le socialisme scientifique ne se contentait pas d&#8217;appeler et d&#8217;annoncer un monde de justice, il d\u00e9montrait que la lutte de classes devait d\u00e9boucher sur la victoire r\u00e9volutionnaire du prol\u00e9tariat, sur l&#8217;abolition de l&#8217;exploitation de l&#8217;homme par l&#8217;homme, et sur le d\u00e9p\u00e9rissement de l&#8217;Etat. Aujourd&#8217;hui, cette foi en la science, ce r\u00f4le de sauveur attribu\u00e9 au prol\u00e9tariat, ces pr\u00e9paratifs du Grand Soir, quoique r\u00e9volus, susciteraient une admiration nostalgique s&#8217;ils n&#8217;avaient pas tant contribu\u00e9 \u00e0 l&#8217;\u00e9tablissement d\u2019une nouvelle tyrannie. Reste que ce qui motivait l&#8217;engagement r\u00e9volutionnaire, f\u00fbt-il \u00ab utopique \u00bb ou \u00ab scientifique \u00bb &#8211; et il est clair aujourd\u2019hui que le \u00ab\u00a0socialisme scientifique\u00a0\u00bb \u00e9tait utopique lui aussi -, c&#8217;\u00e9tait la r\u00e9volte devant la mis\u00e8re, l&#8217;injustice, et l&#8217;oppression dont est victime une grande partie de l&#8217;humanit\u00e9. Or, de ce point de vue, on a aujourd\u2019hui tout autant de raisons &#8211; des raisons en partie anciennes, en partie nouvelles &#8211; de se r\u00e9volter.<\/p>\n<p>De se r\u00e9volter\u00a0? Mais puisque le sentiment de r\u00e9volte ne d\u00e9bouche plus sur l\u2019action r\u00e9volutionnaire, ne vaut-il pas mieux se cantonner \u00e0 des objectifs modestes qui se r\u00e9alisent non pas par la r\u00e9volte, mais par un travail tranquille et patient\u00a0? Cette sagesse l\u00e0 ne me convainc pas. Soit, les r\u00e9volutionnaires avaient tort et les r\u00e9formistes avaient raison. (Je r\u00e9siste \u00e0 la tentation de nuancer, d&#8217;h\u00e9ro\u00efser les uns et d&#8217;ironiser sur les autres, ou encore de reprendre cette b\u00eatise complaisante des camarades qui disaient \u00ab pr\u00e9f\u00e9rer avoir eu tort avec Sartre que raison avec Aron \u00bb). Mais depuis qu&#8217;a \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9e l&#8217;id\u00e9e selon laquelle la r\u00e9alisation de tous les objectifs politiques passe par le succ\u00e8s du mouvement r\u00e9volutionnaire, une division du travail politique s&#8217;est justement impos\u00e9e. Dans cette division du travail, les r\u00f4les \u00e0 jouer ne sont pas tous des r\u00f4les de prudents r\u00e9formateurs. Le mouvement f\u00e9ministe en particulier a mis en \u00e9vidence l&#8217;efficacit\u00e9 d&#8217;une action radicale, anim\u00e9e par un sentiment de r\u00e9volte, et qui vise non \u00e0 prendre ou exercer le pouvoir politique, mais \u00e0 agir sur la fa\u00e7on m\u00eame de vivre les rapports sociaux et politiques.<\/p>\n<p>L\u2019imagination r\u00e9aliste n\u2019a aucune raison d\u2019\u00eatre confin\u00e9e \u00e0 ce qui r\u00e9alisable tout de suite. Dans le travail \u00e0 faire d\u2019interpr\u00e9tation du monde il y a celui d\u2019imaginer des possibles d\u00e9sirables relativement lointains, des possibles qui ne seront atteint qu\u2019\u00e0 condition de se r\u00e9volter \u00e0 bon escient contre l\u2019ici et maintenant. J\u2019insiste sur le r\u00e9alisme de l\u2019imagination et sur le bon escient de la r\u00e9volte, sans lesquels leur exercice tourne facilement \u00e0 la catastrophe. C\u2019est pourquoi la r\u00e9flexion et l\u2019action politique doivent &#8211; et ce d\u2019autant plus qu\u2019elles sont ambitieuses &#8211; s\u2019appuyer tant que faire se peut sur une connaissance scientifique de la soci\u00e9t\u00e9. De ce point de vue, le d\u00e9faut du socialisme de Marx et Engels \u00e9tait d&#8217;\u00eatre, non pas scientifique, mais scientiste, invoquant une science pourtant balbutiante &#8211; qu\u2019eux-m\u00eames contribuaient \u00e0 am\u00e9liorer &#8211; comme source de certitude et d&#8217;autorit\u00e9.<\/p>\n<p>Aujourd&#8217;hui encore, les accomplissements des sciences sociales, quoique bien r\u00e9els, sont modestes. Les praticiens de ces sciences ne sont d&#8217;accord presque sur rien. Si les sciences sociales peuvent \u00e9clairer la r\u00e9flexion et l&#8217;action politiques, elles n&#8217;entra\u00eenent gu\u00e8re de conclusions incontestables. C&#8217;est plut\u00f4t, justement, leur pouvoir de contestation qui est bienvenu pour mettre en cause les simplifications p\u00e9remptoires des uns et les pr\u00e9tentions \u00e0 l&#8217;expertise des autres. <span style=\"text-decoration: underline;\"> <\/span><\/p>\n<p><strong><em>Dissiper le brouillard<\/em><\/strong><\/p>\n<p>L&#8217;action politique &#8211; m\u00eame la meilleure &#8211; doit \u00eatre soumise \u00e0 une critique constante, non pas la critique pol\u00e9mique des rivaux, mais une critique \u00e0 la fois plus d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e et plus radicale. Ceux qui d\u00e9tiennent le pouvoir, comme ceux qui veulent le prendre, font un usage brutalement instrumental de la communication. Il est dans la logique de leur action de n&#8217;admettre leur limites ou leurs erreurs que contraints et forc\u00e9s et en cherchant encore \u00e0 prouver qu&#8217;ils ont eu, en quelque sorte, raison d&#8217;avoir tort. L&#8217;exercice du pouvoir comporte presque toujours une exag\u00e9ration sinon une imposture de comp\u00e9tence. Dans ces conditions, on imaginerait que les intellectuels qui veulent jouer un r\u00f4le en tant qu&#8217;intellectuels en politique concevraient majoritairement leur r\u00f4le comme un r\u00f4le d&#8217;analyse critique, de r\u00e9flexion approfondie, de mise en garde contre les simplifications d\u00e9magogiques d&#8217;o\u00f9 quelle viennent. En fait rares sont ceux qui ont entrepris une t\u00e2che ausi exigeante. Ainsi, en France, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&#8217;un Raymond Aron, d&#8217;un Fran\u00e7ois Furet, d&#8217;un Alfred Grosser, ou d&#8217;un Alain Touraine, qui, que l&#8217;on soit d&#8217;accord ou non avec eux, rendent la politique plus intelligible et plus\u00a0 intelligente, on trouve une ribambelle de donneurs de le\u00e7ons, de poseurs, d&#8217;impr\u00e9cateurs qui mettent leur talent au service de causes bonnes et moins bonnes qu&#8217;ils ne contribuent en rien \u00e0 approfondir.<\/p>\n<p>Une autre t\u00e2che \u00e0 la fois intellectuelle et politique moins \u00e9vidente est, je l\u2019ai dit, de d\u00e9velopper une r\u00e9flexion s\u00e9rieusement utopiste. A quoi cela peut-il servir\u00a0? Il est une m\u00e9taphore d&#8217;usage commun en th\u00e9orie de l&#8217;\u00e9volution, c&#8217;est celle d&#8217;un randonneur qui voudrait grimper le plus haut possible dans un brouillard \u00e9pais et permanent. Sa meilleure tactique serait de choisir toujours un chemin praticable et qui monte. Le risque, \u00e9videmment, c&#8217;est qu&#8217;il atteigne ainsi un sommet mineur et s&#8217;arr\u00eate, alors qu&#8217;\u00e0 condition de redescendre parfois &#8211; et pour cela de savoir quand et o\u00f9 redescendre &#8211; il aurait pu atteindre une c\u00eeme bien plus \u00e9lev\u00e9e. La s\u00e9lection darwinienne a ainsi pour effet de faire \u00e9voluer des esp\u00e8ces vivantes par une s\u00e9rie de petites am\u00e9liorations imm\u00e9diates vers des optima locaux. Les r\u00e9formateurs, eux aussi, sont comme ce randonneur dans le brouillard. Il am\u00e9liorent les choses \u00e0 petits pas, et risquent ce faisant de ne plus pouvoir emprunter des voies qui pourtant m\u00e8neraient vers des am\u00e9lioration bien plus radicales. Le r\u00f4le d&#8217;une pens\u00e9e utopique s\u00e9rieuse serait de contribuer \u00e0 dissiper le brouillard.<\/p>\n<p>Par le pass\u00e9, la r\u00e9flexion utopiste a \u00e9t\u00e9 men\u00e9e avec une admirable l\u00e9g\u00e9ret\u00e9. On y trouve des formules lapidaires genre \u00ab abolition de l&#8217;\u00c9tat \u00bb, ou des plans pr\u00e9cis guid\u00e9s par une imagination plus ou moins d\u00e9brid\u00e9e comme celui du phalanst\u00e8re de Fourier. Mais l&#8217;\u00e9laboration d&#8217;une utopie pourrait aussi s&#8217;appuyer, de fa\u00e7on beaucoup plus ouverte au dialogue critique, sur la philosophie politique et les sciences sociales. A la philosophie on peut demander de caract\u00e9riser ce qui est fondamentalement d\u00e9sirable, de pr\u00e9ciser en particulier nos id\u00e9es de justice et de libert\u00e9. Un certain nombre de philosophes contemporains ont apport\u00e9 des contributions importantes \u00e0 ce travail. Je pense par exemple \u00e0 J\u00fcrgen Habermas ou \u00e0 John Rawls. Aux sciences humaines ont peut demander de quoi les humains sont individuellement et collectivement capables, et ce que serait donc une utopie r\u00e9aliste. Bien entendu, m\u00eame appuy\u00e9e sur la philosophie et les sciences humaines, la r\u00e9flexion utopiste reste essentiellement sp\u00e9culative. Mais plus cette sp\u00e9culation sera raisonn\u00e9e et inform\u00e9e, plus elle contribuera \u00e0 une critique positive de l&#8217;action politique.<\/p>\n<p>L&#8217;id\u00e9e anarchiste de l&#8217;abolition de l\u2019\u00c9tat ou l&#8217;id\u00e9e marxiste du d\u00e9p\u00e9rissement de l&#8217;Etat pr\u00e9supposaient l&#8217;une et l&#8217;autre une capacit\u00e9 des humains \u00e0 \u00e9tablir et maintenir entre eux des rapports libres et justes, sans y \u00eatre pouss\u00e9 autrement que par la satisfaction que trouverait dans ces rapports leur go\u00fbt fondamental de la libert\u00e9 et de la justice. L&#8217;id\u00e9e marxiste du vrai communisme comme un \u00e9tat de la soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 chacun contribuerait selon ses capacit\u00e9s et recevrait selon ses besoins pr\u00e9suppose que l&#8217;\u00e9go\u00efsme et l&#8217;altruisme puissent s&#8217;\u00e9quilibrer en chacun et entre les uns et les autres d&#8217;une fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9reuse plut\u00f4t que simplement \u00e9quitable. Toute utopie comporte ainsi des implications psychologiques et sociologiques : implications psychologiques sur les dispositions humaines et implications sociologiques sur les institutions qui permettraient aux individus de vivre conform\u00e9ment \u00e0 leur dispositions les plus authentiques tout en assurant, par le mode m\u00eame de vie qu&#8217;ils adopteraient alors, la p\u00e9rennit\u00e9 de ces institutions.<\/p>\n<p>\u00ab De chacun selon ses capacit\u00e9s, \u00e0 chacun selon ses besoins. \u00bb Cette d\u00e9finition du communisme selon Marx \u00e9voque un type de gestion communautaire des ressources au niveau de la soci\u00e9t\u00e9 globale qui, en fait, ne se rencontre de fa\u00e7on durable &#8211; et encore, bien imparfaitement &#8211; qu&#8217;au niveau de la famille o\u00f9 les capacit\u00e9s et les besoins varient en particulier selon l&#8217;\u00e2ge et o\u00f9, id\u00e9alement, les adultes les plus capables subviennent aux besoins des plus jeunes et des plus \u00e2g\u00e9s. Hors de petits groupes \u00e9troitement li\u00e9s, en particulier par des liens de parent\u00e9 ou aussi d\u2019amiti\u00e9, comment mettre en \u0153uvre le principe ? Qui d\u00e9cide des capacit\u00e9s et des besoins ? Qui est \u00e0 la fois assez impartial et assez comp\u00e9tent pour \u00e9valuer mes capacit\u00e9s (et donc la charge de travail qui m&#8217;incombera) et mes besoins (et donc les ressources qui me seront allou\u00e9es) ? Si, en revanche, chacun d\u00e9cide pour soi, comment \u00e9viter que les besoins d\u00e9clar\u00e9s n&#8217;outrepassent massivement les capacit\u00e9s avou\u00e9es, comment \u00e9viter que d&#8217;insatiables paresseux ne vivent aux d\u00e9pens de travailleurs honn\u00eates et frugaux? Ce communisme-l\u00e0, tout d&#8217;abord, est radicalement utopique &#8211; on est loin du \u00ab\u00a0socialisme scientifique\u00a0\u00bb -, et, en outre, il est moins \u00e9videmment d\u00e9sirable qu&#8217;il n&#8217;y para\u00eet \u00e0 premi\u00e8re vue. Il ne fonctionnerait bien que si les producteurs n&#8217;\u00e9prouvaient pas moins de satisfaction \u00e0 produire que les consommateurs \u00e0 consommer, ce qui semble utopique dans le sens p\u00e9joratif du terme.<\/p>\n<p>Et pourtant&#8230;\u00a0 Il se produit sous nos yeux une transformation technologique, sociale et politique que l&#8217;on peut d\u00e9crire en disant qu\u2019\u00e0 l&#8217;\u00e2ge industriel est en train de succ\u00e9der un\u00a0\u00ab\u00a0\u00e2ge de l&#8217;information\u00a0\u00bb\u00a0 (c\u2019est d\u2019ailleurs le titre d\u2019un important ouvrage du sociologue Manuel Castells o\u00f9 il analyse et documente en profondeur cette transition[1]). Or je voudrais soutenir que cette transformation redonne une certaine actualit\u00e9 \u00e0 une version \u00e9videmment transform\u00e9e du communisme utopique. Pour donner un d\u00e9but de plausibilit\u00e9 \u00e0 ce nouvel utopisme, il faut tout d&#8217;abord revenir sur le r\u00f4le de l&#8217;information dans la vie sociale.<\/p>\n<p align=\"left\"><strong><em>Partager sans perdre<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Il est un type de ressources que l&#8217;on peut donner \u00e0 autrui sans pour autant devoir s&#8217;en priver, c&#8217;est l&#8217;information sous toutes ses formes (j&#8217;emploie ici \u00ab information \u00bb dans un sens tr\u00e8s large incluant tout ce qui peut servir d&#8217;une fa\u00e7on ou d&#8217;une autre de nourriture \u00e0 l&#8217;intellect). Les connaissances, les savoir-faire, les id\u00e9es, les r\u00e9cits peuvent se partager ind\u00e9finiment sans que la part de chacun s&#8217;en trouve r\u00e9duite. En fait, ce n&#8217;est qu&#8217;en un sens m\u00e9taphorique que l&#8217;on \u00ab partage \u00bb de l&#8217;information : on la communique, on la reproduit, on la d\u00e9multiplie avec plus ou moins de fid\u00e9lit\u00e9, mais sans jamais ce faisant en diviser les parts, ni l\u2019appauvrir \u00e0 la source. Du coup, la circulation de l&#8217;information n&#8217;ob\u00e9it pas aux m\u00eames r\u00e8gles que la circulation des biens.<\/p>\n<p>\u00c9videmment, il est des informations qui perdent leur valeur en \u00e9tant divulgu\u00e9es, par exemple des informations qui permettent un acc\u00e8s privil\u00e9gi\u00e9 \u00e0 des biens (qu&#8217;il s&#8217;agisse de secrets de cueilleurs de champignons ou de secrets de boursiers), ou bien qui permettent d&#8217;exercer un chantage sur autrui, ou encore qui permettraient \u00e0 autrui d&#8217;exercer un chantage sur vous. Je ne m\u00e9connais pas l&#8217;importance dans la vie \u00e9conomique et politique de ces informations r\u00e9serv\u00e9es. Mais, dans la circulation de l&#8217;information, le secret est plut\u00f4t l&#8217;exception et la divulgation \u00e0 volont\u00e9 est la r\u00e8gle. En effet, le plus souvent, l&#8217;information profite \u00e0 ceux qui la d\u00e9tienne non pas quand ils la gardent mais au contraire dans la mesure o\u00f9 ils la communiquent. Cela vaut aussi bien pour le potin ou pour l&#8217;histoire dr\u00f4le, dont tout l&#8217;int\u00e9r\u00eat est de pouvoir \u00eatre racont\u00e9, que pour le message religieux ou la th\u00e9orie scientifique dont la r\u00e9ussite d\u00e9pend de la diffusion. Dans tous ces cas, le d\u00e9tenteur d&#8217;une information cherche qui en faire b\u00e9n\u00e9ficier.<\/p>\n<p>Est-ce \u00e0 dire qu&#8217;en mati\u00e8re d&#8217;information, nous sommes de purs altruistes ? Bien s\u00fbr que non. En transmettant de l&#8217;information, non seulement\u00a0 nous ne la perdons pas, mais nous acqu\u00e9rons de l&#8217;influence sur autrui, de l&#8217;autorit\u00e9, de la reconnaissance symbolique. La communication est, en r\u00eagle g\u00e9n\u00e9rale, b\u00e9n\u00e9fique pour les deux parties. Dans notre livre, <em>La Pertinence, communication et cognition<\/em>[2], Deirdre Wilson et moi avons montr\u00e9 comment le communicateur, qui est motiv\u00e9 par l&#8217;effet qu&#8217;il escompte avoir sur autrui, doit payer cet effet en produisant une information assez pertinente pour qu\u2019autrui veuille bien y pr\u00eater l&#8217;attention n\u00e9cessaire. C&#8217;est parce que la communication est, tr\u00e8s g\u00e9n\u00e9ralement, un \u00ab jeu \u00e0 somme positive \u00bb (plut\u00f4t qu&#8217;un un \u00ab jeu \u00e0 somme nulle \u00bb o\u00f9 les gains des uns sont fait des pertes des autres) que les humains s&#8217;y engagent si volontiers, et le plus souvent sans calculer \u00e0 l&#8217;avance les gains et les pertes possibles.<\/p>\n<p>Sans cette disposition si favorable au partage de l&#8217;information, il est douteux que les cultures humaines existeraient ou, du moins, seraient telles que nous les connaissons. Imaginez une population o\u00f9 toute information serait \u00e9chang\u00e9e contre une information ou un bien de valeur au moins \u00e9gale, o\u00f9 nul ne chanterait \u00e0 port\u00e9e de voix d&#8217;autrui sans \u00eatre r\u00e9tribu\u00e9, o\u00f9 les adultes seraient r\u00e9ticents \u00e0 parler devant les enfants &#8211; ou, en tout cas, devant les enfants des autres &#8211; de peur, ce faisant, de leur enseigner gratuitement la langue. Bien peu d&#8217;information circulerait. Y aurait-il m\u00eame une langue pour communiquer?<\/p>\n<p>Dans l&#8217;histoire humaine, la circulation de l&#8217;information n&#8217;a pas ob\u00e9i au m\u00eames r\u00e8gles \u00e9conomiques que la circulation des biens. Il y a cependant de bonnes raisons d&#8217;aborder la circulation de l&#8217;information d&#8217;un point de vue quasi-\u00e9conomique, comme l&#8217;a fait en particulier Pierre Bourdieu. Tout d&#8217;abord, comme je l&#8217;ai d\u00e9j\u00e0 dit, il y a les cas d&#8217;informations dont la possession permet de contr\u00f4ler des biens ou des personnes, et ces informations-l\u00e0 entrent tr\u00e8s directement dans la logique \u00e9conomique ou politique. En outre, l&#8217;information n&#8217;est pas immat\u00e9rielle, elle est v\u00e9hicul\u00e9e en partie par des marchandises comme les livres, ou par des services comme l&#8217;enseignement, marchandises et services qui ob\u00e9issent aussi \u00e0 une logique \u00e9conomique et politique. Enfin, dans une soci\u00e9t\u00e9 in\u00e9galitaire, les flux d&#8217;information sont eux-m\u00eames structur\u00e9s par les in\u00e9galit\u00e9s : les informations &#8211; les histoires, les comp\u00e9tences, les valeurs &#8211; qui circulent dans diff\u00e9rents groupes ou diff\u00e9rentes cat\u00e9gories sont en partie diff\u00e9rentes, et quand ces informations sont semblables, elles circulent avec une fluidit\u00e9 variable et n&#8217;en restent pas moins contextualis\u00e9es diff\u00e9remment. La circulation de l&#8217;information contribue donc par bien des aspects \u00e0 la reproduction des in\u00e9galit\u00e9s \u00e9conomiques et politiques.<\/p>\n<p><strong><em>Acc\u00e8s libre<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Il serait ridiculement na\u00eff de croire, donc, que la circulation de l&#8217;information a, dans toute l&#8217;histoire humaine, ob\u00e9i \u00e0 la r\u00e8gle \u00ab de chacun selon ses capacit\u00e9s, \u00e0 chacun selon ses besoins \u00bb &#8211; qu&#8217;il y aurait eu en quelque sorte un communisme informationnel. A l&#8217;inverse, ce serait aussi un manque de discernement, plus sophistiqu\u00e9 sans doute, que de concevoir la circulation de l&#8217;information sur un mod\u00e8le strictement \u00e9conomico-politique, et de ne pas en saisir l&#8217;originalit\u00e9. L&#8217;information ne circule pas, loin de l\u00e0, de fa\u00e7on tout-\u00e0-fait libre, mais elle circule beaucoup plus librement que les biens. Dans la plupart des cas, en effet, sa transmission entra\u00eene d&#8217;elle-m\u00eame un avantage non seulement pour celui qui la re\u00e7oit, mais aussi pour celui qui l&#8217;\u00e9met. Dans des soci\u00e9t\u00e9s traditionnelles peu stratifi\u00e9es, les anthropologues observent que les in\u00e9galit\u00e9s \u00e9conomiques et politiques coexistent avec une quasi-homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 culturelle. Si le \u00ab communisme primitif \u00bb n&#8217;a sans doute jamais exist\u00e9 du point de vue \u00e9conomique (et encore moins du point de vue sexuel), il y a bien eu, et \u00e0 grande \u00e9chelle, un \u00ab communisme primitif \u00bb culturel. Dans les soci\u00e9t\u00e9s stratifi\u00e9es, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de savoirs et de biens culturels que l&#8217;\u00e9lite se r\u00e9servait &#8211; et qui ont \u00e9t\u00e9 assimil\u00e9 \u00e0 la notion \u00e9litiste de \u00ab la culture \u00bb tout court -, la langue commune, la connaissance du milieu naturel, le folklore, une bonne part des savoir-faire, la religion constituaient des informations d&#8217;acc\u00e8s quasiment libre, voir activement encourag\u00e9.<\/p>\n<p>Progressivement, un certain nombre de biens culturels de luxe et donc d&#8217;\u00e9lite se sont plus ou moins radicalement d\u00e9mocratis\u00e9s. C&#8217;est en partie pour des raisons \u00e9conomiques classiques, mais en partie seulement. Prenons l&#8217;exemple du livre. Si les livres ont cess\u00e9 d&#8217;\u00eatre des objets de luxe, c&#8217;est bien s\u00fbr d&#8217;abord parce que les co\u00fbts de leur fabrication ont baiss\u00e9 tandis que la demande augmentait, mais c&#8217;est aussi que les acteurs impliqu\u00e9s dans la circulation du livre n&#8217;ob\u00e9issent pas tous \u00e0 une logique de profit. En particulier la plupart des auteurs sont plus soucieux d&#8217;atteindre des lecteurs que de gagner de l&#8217;argent et, de fait, font un travail qui n&#8217;est presque pas r\u00e9num\u00e9r\u00e9. Si le travail des auteurs devait \u00eatre r\u00e9num\u00e9r\u00e9 au taux horaire du SMIC, il y aurait tr\u00e8s peu de titres!<\/p>\n<p>Autre exemple\u00a0: les journaux sont vendus en dessous du prix co\u00fbtant, et survivent gr\u00e2ce \u00e0 la publicit\u00e9. Est-ce \u00e0 dire que le travail des journalistes consiste \u00e0 fournir des supports \u00e0 la publicit\u00e9 ? On peut \u00eatre cynique et dire \u00ab\u00a0oui\u00a0\u00bb, mais c&#8217;est un \u00ab\u00a0oui\u00a0\u00bb bien partiel, qui n&#8217;explique presque rien des comp\u00e9tences et de l&#8217;activit\u00e9 que les journalistes d\u00e9ploient. Le m\u00eame argument vaut pour la t\u00e9l\u00e9vision priv\u00e9e, qui d\u00e9pend totalement de la publicit\u00e9. Donc, oui, une entreprise de t\u00e9l\u00e9vision est r\u00e9gie en partie par une logique \u00e9conomique classique. En m\u00eame temps, cette logique n&#8217;explique presque rien du contenu des programmes, hors le fait qu&#8217;il doivent attirer suffisamment de spectateurs qui verront alors la publicit\u00e9. La publicit\u00e9 elle-m\u00eame, dans la presse, dans la rue ou \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision, est une information gratuite, qui doit \u00eatre assez attirante pour que les lecteurs, les passants ou les spectateurs y pr\u00eatent attention. Les soci\u00e9t\u00e9s qui font de la publicit\u00e9 gratuite ne le font \u00e9videmment pas par g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 mais pour avoir un effet sur les clients potentiels. Mais en cela ils ne sont pas si diff\u00e9rents des autres communicateurs. Un acte de communication est, pour le communicateur, un moyen plut\u00f4t qu&#8217;une fin, mais un moyen qui n&#8217;est efficace qu&#8217;\u00e0 condition d&#8217;apporter quelque satisfaction au destinaire.<\/p>\n<p>Le d\u00e9veloppement de la communication de masse montre ceci\u00a0: quand les co\u00fbts de production baissent, la demande augmente exponentiellement, et d&#8217;autre part divers partenaires (auteurs, publicitaires, propagandistes religieux et politiques) trouvent leur int\u00e9r\u00eat \u00e0 subventionner la communication jusqu&#8217;\u00e0 la rendre parfois gratuite. La part de la communication dans l&#8217;activit\u00e9 humaine devient toujours plus grande d\u00e8s que les technologies de la communication le permettent. Or, avec le d\u00e9veloppement de la communication \u00e9lectonique et de l&#8217;Internet, on entre dans une \u00e9poque o\u00f9 la reproduction massive de l&#8217;information a un co\u00fbt voisin de z\u00e9ro, et o\u00f9 les b\u00e9n\u00e9fices (qui ne sont pas seulement \u00e9conomiques) que l&#8217;on peut tirer de la production d&#8217;information d\u00e9pendent beaucoup moins du prix auquel on la vend que du nombre de destinataires que l&#8217;on atteint effectivement.<\/p>\n<p>En fait, presque toute l&#8217;information sur le Net est gratuite. Les seules informations vraiment ch\u00e8res sont celles dont la valeur tient \u00e0 la raret\u00e9 (comme certaines informations boursi\u00e8res). Mais, dans la plupart des cas, la valeur d&#8217;une information tient au contraire \u00e0 sa grande diffusion, au point que la diffusion gratuite est g\u00e9n\u00e9ralement avantageuse pour le diffuseur. C&#8217;est vrai pour le producteur d&#8217;information qui cherche \u00e0 influencer son public, pour le producteur d&#8217;information qui fait des b\u00e9n\u00e9fices gr\u00e2ce aux bandeaux publicitaires, pour le producteur de programmes, comme Netscape, qui distribue un programme gratuitement et vend des programmes et d&#8217;autres produits annexes \u00e0 une minorit\u00e9 de ceux qui b\u00e9n\u00e9ficient du programme gratuit. Le consommateur d&#8217;information a lui aussi int\u00e9r\u00eat, dans un grand nombre de cas, \u00e0 pr\u00eater d&#8217;autant plus d&#8217;attention \u00e0 une information qu&#8217;elle est largement diffus\u00e9e. C&#8217;est vrai de toutes les informations, langages, savoirs culturels, programmes qui servent \u00e0 la coordination des personnes. Mieux vaut parler un langage imparfait que beaucoup d&#8217;autres parlent qu\u2019un parfait Volap\u00fck, et partager un savoir suffisant pour y trouver des int\u00e9r\u00eats communs et pouvoir laisser une grande partie de ce qu&#8217;on communique implicite. Mieux vaut utiliser les programmes les plus diffus\u00e9s si on veut pouvoir \u00e0 coup s\u00fbr en \u00e9changer les fichiers.<\/p>\n<p>Le cas qui illustre le mieux l&#8217;originalit\u00e9 du Net dans la production et la distribution des ressources est peut-\u00eatre celui du syst\u00e8me d&#8217;exploitation Linux[3], qui est un des concurrents les plus s\u00e9rieux de Microsoft Windows. Linux a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 par un \u00e9tudiant finlandais, Linus Torvalds, au d\u00e9but des ann\u00e9es 90. Il est distribu\u00e9 gratuitement sur le Net. Il en va de m\u00eame de son code source qui permet aux programmeurs de modifier le programme, ce qu&#8217;il peuvent faire librement \u00e0 condition de rendre leur code source modifi\u00e9 lui aussi librement accessible. Du coup, Linux a \u00e9t\u00e9 am\u00e9lior\u00e9 par des centaines d&#8217;informaticiens b\u00e9n\u00e9voles, et le processus d&#8217;\u00e9laboration collective se poursuit quotidiennement. Bien \u00e9videmment, des entreprises \u00e0 but commercial se sont greff\u00e9es sur le mouvement, mais celui-ci demeure l&#8217;affaire d&#8217;un r\u00e9seau multiple et sans cesse \u00e9tendu de volontaires dont un grand nombre ne recherche pas d&#8217;autres gratifications que celles que leur procure le fait d&#8217;agir au mieux de leurs capacit\u00e9s.<\/p>\n<p>Autre ph\u00e9nom\u00e8ne caract\u00e9ristique: la multiplication des pages personnelles. Il y a maintenant des centaines de milliers de personnes qui ont pris la peine de r\u00e9diger, illustrer, mettre en page et rendre accessible sur le Net un hyper-document o\u00f9 ils se font conna\u00eetre. La plupart de ces pages ont, sans doute, une finalit\u00e9 professionelle, mais d&#8217;autres, de plus en plus nombreuses, n&#8217;ont pas d&#8217;autre but que de communiquer quelque chose de soi, de ses go\u00fbts, de ses talents \u00e0 qui voudra bien y pr\u00e9ter attention. Il y a l\u00e0 une nouvelle forme d&#8217;expression, de pr\u00e9sentation de soi, plus ou moins conventionnelle, plus ou moins cr\u00e9ative. De m\u00eame qu&#8217;en choisissant ses v\u00eatements, on entre dans une communication implicite avec tout ceux que l&#8217;on croise, et on contribue b\u00e9n\u00e9volement au d\u00e9veloppement d&#8217;un environnement social plus diff\u00e9renci\u00e9, plus stimulant et tout simplement plus beau, de m\u00eame la multiplication des pages personnelles sur le Net va, de fa\u00e7on encore largement impr\u00e9visible, \u00e9tendre les formes d&#8217;interaction et enrichir notre univers culturel. Et, de m\u00eame que les personnes bien habill\u00e9es et que nous avons plaisir \u00e0 regarder nous font un cadeau, de m\u00eame les auteurs de pages personnelles int\u00e9ressantes sont des bienfaiteurs b\u00e9n\u00e9voles.<\/p>\n<p><strong><em>Des communaut\u00e9s d\u00e9localis\u00e9es<\/em><\/strong><\/p>\n<p>Nouvelles r\u00e8gles d&#8217;\u00e9conomie, nouvelles formes de socialit\u00e9, cela serait de peu d&#8217;importance pour la r\u00e9flexion politique s&#8217;il s&#8217;agissait d&#8217;un ph\u00e9nom\u00e8ne destin\u00e9 \u00e0 rester marginal. Sans doute, dans ce monde d&#8217;in\u00e9galit\u00e9s violentes, nous ne sommes pas pr\u00e8s du jour o\u00f9 tout le monde aura un acc\u00e8s comparable aux r\u00e9seaux mondiaux de la communication. N\u00e9anmoins, ces r\u00e9seaux d\u00e9finissent chaque jour un peu plus le cadre de nos vie. Le nombre de personnes connect\u00e9es augmente \u00e0 grande vitesse, l&#8217;usage qu&#8217;il font de leurs connexions se diversifie de m\u00eame. A partir d&#8217;un certain seuil de connexions et d&#8217;interactions, seuil qui n&#8217;est peut-\u00eatre pas loin d&#8217;\u00eatre atteint, ce sont les r\u00e9seaux qui p\u00e8seront le plus sur l&#8217;avenir humain, tout comme l&#8217;urbanisation \u00e0 la fin du Moyen-Age, m\u00eame si elle de concernait qu&#8217;une minorit\u00e9 de la population, a d\u00e9termin\u00e9 le devenir des soci\u00e9t\u00e9s europ\u00e9ennes.<\/p>\n<p>La part du traitement de l&#8217;information (dans tous les sens de l&#8217;expression) dans l&#8217;\u00e9conomie des pays d\u00e9velopp\u00e9s devient pr\u00e9pond\u00e9rante. Apr\u00e8s la r\u00e9duction radicale de la population active engag\u00e9e dans la production agricole depuis la Seconde Guerre Mondiale, les vingt derni\u00e8res ann\u00e9es ont vu une r\u00e9duction elle aussi tr\u00e8s importante de la part du travail industriel au profit des services qui, dans tous les pays d\u00e9velopp\u00e9s, emploient d\u00e9sormais bien plus de la moiti\u00e9 de la population active. Non seulement la valeur ajout\u00e9e par les services est typiquement de type informationnel, mais en outre la part de valeur ajout\u00e9 informationnelle ne cesse de cro\u00eetre dans l&#8217;industrie et m\u00eame dans l&#8217;agriculture. Bref la plus grosse partie de ce que nous produisons et consommons d\u00e9sormais est de l&#8217;information r\u00e9alis\u00e9e dans des dispositifs \u00e9lectroniques qui pour la plupart, communiquent entre eux. Dans les r\u00e9seaux de communication \u00e9lectronique, les \u00eatres humains ne sont en effet plus les seuls agents. Une grande partie des bits d&#8217;information qui circulent vont de machine \u00e0 machine, ne sont jamais trait\u00e9s par un \u00eatre humain et pourtant affectent nos vies. Cela peut faire peur et ne doit pas \u00eatre accept\u00e9 sans vigilance : des soubresauts boursiers susceptibles d&#8217;envoyer des milliers de personnes au ch\u00f4mage peuvent \u00eatre le r\u00e9sultat de d\u00e9cision prises par des ordinateurs. Mais dans la plupart des cas, ces communications machine-machine sont de l&#8217;ordre de la gestion des choses plut\u00f4t que du gouvernement des personnes, et nous prot\u00e8gent par exemple des pannes d&#8217;\u00e9lectricit\u00e9, des accidents a\u00e9riens, ou des embouteillages sur le Net.<\/p>\n<p>Une autre cons\u00e9quence du d\u00e9veloppement des r\u00e9seaux est la facilit\u00e9 avec laquelle se constituent d\u00e9sormais des communaut\u00e9s d\u00e9localis\u00e9es et pourtant impliqu\u00e9es dans des rapports quotidiens plus intenses que bien des communaut\u00e9s locales. Les universitaires, par exemple, appartenaient nagu\u00e8re d&#8217;une part \u00e0 des d\u00e9partements de philosophie ou de physique et, d&#8217;autre part, \u00e0 des soci\u00e9t\u00e9s savantes. Dans les d\u00e9partements, les interactions \u00e9taient directes et, selon les pays, plus ou moins intenses (peu intense dans une facult\u00e9 fran\u00e7aise, beaucoup plus dans un coll\u00e8ge d&#8217;Oxford ou dans un d\u00e9partement am\u00e9ricain). Dans les soci\u00e9t\u00e9s savantes, hormis un noyau de responsables, les interactions \u00e9taient sporadiques et se produisaient \u00e0 l&#8217;occasion de conf\u00e9rences ou de congr\u00e8s. Aujourd&#8217;hui, la plus grande part des interactions avec des coll\u00e8gues, qu&#8217;ils soient aux antipodes ou \u00e0 l&#8217;autre bout du couloir, s&#8217;effectue \u00e0 travers l&#8217;Internet. Des r\u00e9seaux d&#8217;affinit\u00e9 intellectuelle se multiplient. Des projets rassemblent pour quelques semaines ou quelques mois des chercheurs dispers\u00e9s. Bref la socialit\u00e9 et la culture universitaires changent ou vont changer assez radicalement. Apr\u00e8s des d\u00e9buts militaires, l\u2019Internet s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9 d\u2019abord dans les milieux universitaires, et on se demandait doctement alors &#8211; c\u2019\u00e9tait il y a moins de dix ans &#8211; s\u2019il concernerait jamais vraiment l\u2019ensemble de la population. L\u2019Internet a compl\u00e8tement d\u00e9bord\u00e9 de son lit universitaire. De m\u00eame, on peut penser que le r\u00e9am\u00e9nagement de la socialit\u00e9 chez les universitaires pr\u00e9figure des transformations bien plus g\u00e9n\u00e9rales.<\/p>\n<p>On va donc vers la multiplication de r\u00e9seaux nouveaux, de nouvelles identit\u00e9s collectives, de nouvelles communaut\u00e9s d\u00e9localis\u00e9s, plus fluides, sans doute plus \u00e9ph\u00e9m\u00e8res. Certes, elles ne se substitueront pas aux communaut\u00e9s localis\u00e9es traditionnelles, mais s&#8217;y ajoutant, elles en changeront le poids relatifs dans la vie des gens. Ces nouvelles communaut\u00e9s d\u00e9localis\u00e9es deviendront des objectifs, des cadres et des instruments pour des actions collectives d\u2019un nouveau type. Aujourd\u2019hui on les voit utilis\u00e9es \u00e0 des fins militantes classiques. Ainsi, au printemps 1999, adversaires et partisans actifs de l\u2019intervention de l\u2019OTAN contre la Serbie auront-ils probablement plus manifest\u00e9 sur le Net que dans la rue. Alors que les journalistes \u00e0 Belgrade travaillaient sous un r\u00e9gime de censure et de propagande militaires, des particuliers serbes connect\u00e9s \u00e0 l\u2019Internet ont donn\u00e9 du poids \u00e0 leurs opinions en fournissant chaque jour des informations diversifi\u00e9es et cr\u00e9dibles. Certaines formes d\u2019action sur le Net concernent le Net lui-m\u00eame et visent par exemple \u00e0 y pr\u00e9server la plus grande libert\u00e9, ou encore \u00e0 y entraver le \u00ab\u00a0spam\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire les messages publicitaires ou autres envoy\u00e9s en masse \u00e0 des destinataires qui n\u2019en veulent pas. On ne prend pas trop de risque en pr\u00e9disant l\u2019apparition d\u2019actions collectives rendues possibles par le Net et qui n\u2019auront ni des objectifs traditionnels, ni des objectifs internes au Net. Il s\u2019agit bien d\u2019une extension du champ de l\u2019action collective.<\/p>\n<p>Avec la r\u00e9volution informationnelle change le d\u00e9sirable et le possible. Sommes-nous \u00e0 m\u00eame de bien penser ce changement\u00a0? Je ne le crois pas. Les sciences sociales actuelles sont insuffisantes pour cela, et trop focalis\u00e9es sur les formes sociales du pass\u00e9. Cependant, &#8211; je<span style=\"text-decoration: underline;\"> <\/span>l\u2019ai \u00e9voqu\u00e9 dans un chapitre pr\u00e9c\u00e9dent -, il y a des raisons d\u2019esp\u00e9rer un renouvellement des sciences sociales qui tire parti du d\u00e9veloppement des sciences cognitives et qui les relie mieux aux sciences naturelles. Il me semble que la dimension cognitive d\u2019une science sociale naturaliste \u00e0 venir pourrait se r\u00e9v\u00e9ler particuli\u00e8rement pertinente pour penser les effets sociaux des nouvelles technologies de l\u2019information. En effet, les sciences cognitives d\u2019une part et les technologies de l\u2019information d\u2019autre part sont \u00e9troitement associ\u00e9es. Elles sont associ\u00e9es par leur histoire qui commencent dans les deux cas avec la th\u00e9orie math\u00e9matique des automates. Elles sont surtout associ\u00e9es par un objet commun, le traitement de l\u2019information\u00a0: son traitement par des cerveaux dans un cas, par des machines dans l\u2019autre.<\/p>\n<p>Jusqu\u2019ici, dans les soci\u00e9t\u00e9s humaines, les flux d\u2019informations passaient des cerveaux \u00e0 l\u2019environnement et de l\u2019environnement au cerveaux. Dans ces flux, l\u2019environnement jouait un r\u00f4le de v\u00e9hicule de l\u2019information &#8211; que l\u2019on pense \u00e0 la voix &#8211;\u00a0 et parfois aussi de conservation &#8211; que l\u2019on pense \u00e0\u00a0 l\u2019\u00e9crit. L\u2019environnement ne transformait pas l\u2019information qu\u2019il v\u00e9hiculait et conservait plus ou moins bien (sinon dans le sens d\u2019une d\u00e9t\u00e9rioration). Avec les machines intelligentes, l\u2019environnement contient d\u00e9sormais des dispositifs qui non seulement transmettent et stockent, mais aussi produisent et transforment l\u2019information. Il y a donc une interp\u00e9n\u00e9tration, une int\u00e9gration m\u00eame, des flux humains et des flux m\u00e9caniques de l\u2019information. Pour comprendre cette socialit\u00e9 l\u00e0, il faudra d\u2019une part conna\u00eetre les micro-m\u00e9canismes de production, de transformation et de transmission de l\u2019information, et d\u2019autre part analyser les effets cumul\u00e9s de ces m\u00e9canismes \u00e0 l\u2019\u00e9chelle des populations. Bref il faudra faire le genre de science sociale que je pr\u00e9conisais.<\/p>\n<p>De tout temps, les changements technologiques sont all\u00e9 de pair avec un renouvellement de la pens\u00e9e sociale, mais c\u2019est sans doute la premi\u00e8re fois que ce changement et ce renouvellement auront \u00e0 ce point des bases communes. Ce n\u2019est pas un accident. Les technologie de l\u2019information sont, pour une tr\u00e8s grande part, directement des technologies sociales\u00a0: elles agissent directement &#8211; plut\u00f4t que par un effet secondaire &#8211; sur les rapports des humains entre eux.<\/p>\n<p>Cela dit, les opportunit\u00e9s et les probl\u00e8mes de l\u2019Interet ne sont pas, et de loin, les plus pressants aujourd\u2019hui. Je ne propose pas d\u2019oublier le monde tel qu\u2019il est pour s\u2019abandonner aux joies de l\u2019utopie. Ce qui incite en premier \u00e0 agir, c\u2019est le sentiment d\u2019indignation et de r\u00e9volte, alors que l\u2019utopie est du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019espoir. Mais l\u2019action elle m\u00eame se nourrit d\u2019espoir. Mieux vaut alors esp\u00e9rer intelligemment, et d\u00e9velopper pour cela un utopisme raisonn\u00e9.<\/p>\n<hr size=\"1\" \/>[1] Manuel Castells, <em>La Soci\u00e9t\u00e9 en r\u00e9seaux<\/em> (Premier     volume de <em>l\u2019Age de l\u2019information<\/em>),     Fayard, 1998.<\/p>\n<p>[2] Editions de Minuit, 1989.<\/p>\n<p>[3] voir http:\/\/www.linux.org\/.<\/p>\n<p><script type=\"text\/javascript\"><\/script><\/p>\n<p><noscript> <\/noscript><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>[&#8230;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[19,7,6,9],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/51"}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=51"}],"version-history":[{"count":7,"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/51\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1450,"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/51\/revisions\/1450"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=51"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=51"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=51"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}