{"id":65,"date":"2000-09-04T14:50:40","date_gmt":"2000-09-04T13:50:40","guid":{"rendered":"http:\/\/www.dan.sperber.fr\/?p=65"},"modified":"2018-04-24T19:29:12","modified_gmt":"2018-04-24T18:29:12","slug":"quelques-outils-conceptuels-pour-une-science-naturelle-de-la-societe-et-de-la-culture","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/?p=65","title":{"rendered":"Dan Sperber (2000) <b>Quelques outils conceptuels pour une science naturelle de la societe et de la culture<\/b>. <i>Raisons Pratiques<\/i>"},"content":{"rendered":"<p style=\"padding-left: 60px;\">Version fran\u00e7aise de: <a href=\"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/?p=61\">Conceptual tools for a natural science of society and culture<\/a>. <em><span lang=\"EN-GB\">Proceedings of the British Academy 111<\/span><\/em><span lang=\"EN-GB\">, 297-317. (2001)<!--more--><\/p>\n<p style=\"padding-left: 60px;\"><strong>R\u00e9sum\u00e9<\/strong> : Pour aborder la soci\u00e9t\u00e9 et la culture d&#8217;une mani\u00e8re naturaliste, il faut reconceptualiser le domaine du social en n&#8217;y reconnaissant que des entit\u00e9s et des processus dont nous avons une compr\u00e9hension naturaliste. Il s\u2019agira de repr\u00e9sentations mentales et de productions publiques, des processus qui les lient causalement, des cha\u00eenes causales qui associent ces liens, et des r\u00e9seaux complexes de ces cha\u00eenes causales qui parcourent en tous sens les populations humaines dans le temps et l\u2019espace. De telles cha\u00eenes causales peuvent distribuer et stabiliser des repr\u00e9sentations et des productions \u00e0 travers une population humaine et ainsi engendrer de la culture. Ce texte introduit plusieurs outils conceptuels pour d\u00e9velopper cette approche naturaliste et l&#8217;illustre par une \u00e9tude de cas portant sur une activit\u00e9 rituelle dans une maisonn\u00e9e du sud de l&#8217;\u00c9thiopie.<\/p>\n<p align=\"center\">(Traduction de: Sperber, Dan (2001) Conceptual tools for a natural science of society and culture (Radcliffe-Brown Lecture in Social Anthopology 1999). In\u00a0<em>Proceedings of the British Academy<\/em> , 111, 297-317, disponible\u00a0<a href=\"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/?p=61\">ici<\/a>.)<\/p>\n<p align=\"center\">\n<p align=\"center\">QUELQUES OUTILS CONCEPTUELS POUR UNE SCIENCE NATURELLE DE LA SOCIETE ET DE LA CULTURE<sup>*<\/sup><\/p>\n<p align=\"center\">Dan Sperber<\/p>\n<p align=\"justify\">Dans son essai &#8221;\u00a0Sur la structure sociale\u00a0&#8220;, Radcliffe-Brown \u00e9crivait\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<blockquote><p><span style=\"font-size: small;\"> <\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"font-size: small;\">&#8221;\u00a0L&#8217;anthropologie sociale telle que je la     con\u00e7ois est la science naturelle th\u00e9orique de la soci\u00e9t\u00e9 humaine\u00a0:     elle \u00e9tudie les ph\u00e9nom\u00e8nes sociaux par des m\u00e9thodes essentiellement     semblables \u00e0 celles employ\u00e9es dans les sciences physiques ou biologiques.     [\u2026] Comme vous le savez, des ethnologues ou des anthropologues soutiennent     qu\u2019il n&#8217;est pas possible, ou tout au moins pas fructueux, d&#8217;appliquer aux     ph\u00e9nom\u00e8nes sociaux les m\u00e9thodes th\u00e9oriques des sciences naturelles. Pour     eux, l&#8217;anthropologie sociale telle que je l&#8217;ai d\u00e9finie, n&#8217;existe pas et     n&#8217;existera jamais. Pour eux, \u00e9videmment, mes remarques n&#8217;ont aucun sens, ou     tout au moins elles n\u2019ont pas le sens que je leur donne\u00a0&#8220;.     (Radcliffe-Brown, 1968, p.\u00a0290).<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: small;\"> <\/span><\/p><\/blockquote>\n<p><span style=\"font-size: small;\"> <\/span><\/p><\/blockquote>\n<p align=\"justify\">Les sceptiques noteront volontiers que, soixante ans plus tard, aucune science naturelle de la soci\u00e9t\u00e9 n\u2019a encore vu le jour. De toute \u00e9vidence, Radcliffe-Brown sous-estimait les difficult\u00e9s d&#8217;un tel projet. Il se peut cependant, qu\u2019au tournant du mill\u00e9naire, nous soyons mieux \u00e9quip\u00e9s pour aborder les ph\u00e9nom\u00e8nes sociaux de fa\u00e7on v\u00e9ritablement naturaliste.<\/p>\n<p align=\"justify\">Une science est naturelle \u00e0 la fois par son ontologie et par sa m\u00e9thode, autrement dit par le type de ph\u00e9nom\u00e8nes qu\u2019elle reconna\u00eet comme faisant partie du monde, et par la fa\u00e7on dont elle cherche \u00e0 les expliquer. Quels sont les ph\u00e9nom\u00e8nes que l\u2019anthropologie a \u00e0 expliquer et qu\u2019est-ce qui y a valeur d&#8217;explication\u00a0? L\u2019int\u00e9r\u00eat pour ces questions est faible, l\u2019accord sur les r\u00e9ponses encore moindre. Cet \u00e9tat de choses pr\u00e9sente des avantages, du point de vue du producteur d&#8217;explications anthropologiques \u2013 presque n\u2019importe quoi fait l\u2019affaire \u2013, mais pas du point de vue du consommateur d&#8217;explications \u2013 on trouve tout et n&#8217;importe quoi.<\/p>\n<p align=\"justify\">J\u2019ai propos\u00e9 que nous ajoutions \u00e0 nos jeux d&#8217;anthropologues, un jeu diff\u00e9rent, appel\u00e9 &#8221;\u00a0explication causale naturaliste\u00a0&#8221; (voir Sperber 1996). Son mot d\u2019ordre est\u00a0: &#8221;\u00a0 Tout ce qui a un pouvoir causal l\u2019a en vertu de ses propri\u00e9t\u00e9s mat\u00e9rielles\u00a0&#8220;. Ce jeu a pour premi\u00e8re r\u00e8gle\u00a0: &#8221;\u00a0Ne reconnaissez pas un ph\u00e9nom\u00e8ne tant que votre compr\u00e9hension de son existence mat\u00e9rielle est insuffisante pour lui attribuer des pouvoirs causaux&#8221;. La seconde r\u00e8gle est\u00a0: &#8221;\u00a0N&#8217;affirmez pas l&#8217;existence d&#8217;un rapport de cause \u00e0 effet tant que vous ne pouvez pas l&#8217;appuyer sur la description d\u2019un m\u00e9canisme, description qui doit \u00eatre suffisamment fine pour qu\u2019il soit raisonnable de demander aux sciences naturelles voisines d&#8217;en combler les parties manquantes\u00a0&#8220;. Ce jeu se joue dans des champs qui devraient \u00eatre familiers aux anthropologues tels que la biologie, l\u2019\u00e9cologie ou la g\u00e9omorphologie. (Ne cherchez cependant pas votre mod\u00e8le dans la physique th\u00e9orique\u00a0: le jeu qui s\u2019y joue est tr\u00e8s diff\u00e9rent).<\/p>\n<p align=\"justify\">Il est courant en anthropologie de penser que les ph\u00e9nom\u00e8nes socioculturels \u00e0 d\u00e9crire et \u00e0 expliquer sont des macroph\u00e9nom\u00e8nes \u2013 la parent\u00e9, l\u2019\u00c9tat, le capitalisme, le pouvoir, la religion, l\u2019id\u00e9ologie, etc. \u2013qu\u2019on peut expliquer en termes de leurs relations mutuelles \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une &#8221;\u00a0structure sociale\u00a0&#8220;. De telles explications ne sont pas naturalistes\u00a0 et g\u00e9n\u00e9ralement ne pr\u00e9tendent pas l\u2019\u00eatre. (Radcliffe-Brown, qui aspirait \u00e0 une science naturelle tout en acceptant une grande part de l\u2019ontologie non naturelle des sciences sociales, faisait exception). D\u2019un point de vue naturaliste, nous devons soit nous passer de telles macro-entit\u00e9s, soit les analyser comme des articulations de microph\u00e9nom\u00e8nes. Pour reconceptualiser notre domaine, nous pouvons nous inspirer d\u2019une science qui est \u00e0 la fois sociale et naturelle\u00a0: l\u2019\u00e9pid\u00e9miologie m\u00e9dicale. En \u00e9pid\u00e9miologie, les macroph\u00e9nom\u00e8nes sociaux, telles les end\u00e9mies et les \u00e9pid\u00e9mies, s&#8217;analysent comme des articulations de microph\u00e9nom\u00e8nes de pathologie individuelle et de transmission interindividuelle. Dans cette conf\u00e9rence, j\u2019aimerais caract\u00e9riser quelques-uns des outils conceptuels de base qui pourraient servir \u00e0 d\u00e9velopper une approche naturaliste des ph\u00e9nom\u00e8nes sociaux et culturels, \u00e0 d\u00e9velopper, en d&#8217;autres termes, une &#8221;\u00a0\u00e9pid\u00e9miologie des repr\u00e9sentations\u00a0&#8220;.<\/p>\n<p align=\"justify\">Afin de faire entrevoir comment une telle reconceptualisation pourrait aussi \u00eatre pertinente pour une perspective plus traditionnelle en anthropologie, j&#8217;introduis un exemple ethnographique tir\u00e9 de mon travail de terrain chez les Dorz\u00e9 d&#8217;\u00c9thiopie m\u00e9ridionale.<\/p>\n<p align=\"justify\">Parmi les multiples fa\u00e7ons d\u2019expliquer le malheur et d\u2019y faire face, deux types de cas m\u00e9ritent une attention sp\u00e9ciale, \u00e0 la fois pour leur omnipr\u00e9sence et pour leur importance socioculturelle\u00a0: l\u2019agression mystique ou sorcellerie, et les sanctions mystiques r\u00e9sultant de la transgression de tabous. Dans les deux cas, le malheur est vu comme provoqu\u00e9 au d\u00e9part par un agent humain. Dans le cas de l\u2019agression mystique, le coupable et la victime sont des individus (ou des groupes) distincts\u00a0et m\u00eame ennemis. Dans le cas de la transgression de tabous, le coupable et la victime sont un seul et m\u00eame individu (ou groupe). Plusieurs soci\u00e9t\u00e9s privil\u00e9gient un type d\u2019explication par rapport \u00e0 l\u2019autre, tout en reconnaissant \u00e0 la fois l\u2019agression mystique et la transgression de tabous comme explications possibles du malheur. Cette diff\u00e9rence dans l\u2019attribution de responsabilit\u00e9s est riche en implications morales et sociales. Par exemple, dans une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 l&#8217;explication par la sorcellerie est privil\u00e9gi\u00e9e, l\u2019enrichissement personnel risque d\u2019\u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un indice de culpabilit\u00e9 et par cons\u00e9quent d\u2019\u00eatre d\u00e9courag\u00e9, tandis que dans une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 l&#8217;explication par des tabous est privil\u00e9gi\u00e9e, l\u2019enrichissement sera souvent consid\u00e9r\u00e9 comme une preuve de valeur morale et sera donc encourag\u00e9.<\/p>\n<p align=\"justify\">Les Zand\u00e9 offrent le cas paradigmatique d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 l\u2019agression mystique est l\u2019explication pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e du malheur (Evans-Pritchard, 1937). Quand je les ai \u00e9tudi\u00e9 il y a quelques trente ans, les Dorz\u00e9 pr\u00e9f\u00e9raient tr\u00e8s nettement les explications en termes de transgression. Quand un malheur arrivait, un Dorz\u00e9 se demandait, comme une question allant de soi\u00a0: &#8221;\u00a0De quel <em>gom\u00e9 <\/em>vient ce malheur\u00a0?\u00a0&#8221; Le terme <em>gom\u00e9<\/em> d\u00e9note \u00e0 la fois l\u2019acte de transgression et la sanction mystique qui en r\u00e9sulte.<\/p>\n<p align=\"justify\">Un Dorz\u00e9 adulte pouvait \u00e9num\u00e9rer des centaines de r\u00e8gles dont la transgression \u00e9tait <em>gom\u00e9<\/em>. Voici quelques exemples de <em>gom\u00e9<\/em> : laisser tomber une goutte de sang humain dans la nourriture, cuisiner sur un feu dans lequel un l\u00e9zard est mort, se mettre \u00e0 califourchon sur un chien, tuer un serpent, avoir des rapports sexuels avec un tanneur ou un potier (sauf, bien \u00e9videmment pour les tanneurs et les potiers), faire un sacrifice quand son p\u00e8re est encore en vie, ou violer un serment. Il y a tellement de r\u00e8gles que n\u2019importe qui est susceptible d\u2019avoir commis plusieurs transgressions, en connaissance de cause ou \u00e0 son insu. Cela ne tourmente gu\u00e8re les Dorz\u00e9. Le probl\u00e8me de d\u00e9terminer si une transgression particuli\u00e8re a eu lieu ne se pose que lorsque des devins sont consult\u00e9s, soit en raison d\u2019un malheur, soit pour v\u00e9rifier si un sacrifice a r\u00e9ussi.<\/p>\n<p align=\"justify\">Seuls les devins sont suppos\u00e9s conna\u00eetre tous les diff\u00e9rents types de <em>gom\u00e9<\/em>, ainsi que toutes les pratiques rituelles qui doivent \u00eatre suivies pour expier la transgression. Il y a deux grandes cat\u00e9gories de devins. La premi\u00e8re cat\u00e9gorie est constitu\u00e9e des ent\u00e9romanciens qui savent &#8221;\u00a0lire\u00a0&#8221; dans les entrailles d\u2019un mouton ou d\u2019une ch\u00e8vre sacrifi\u00e9, quelles transgressions ont \u00e9t\u00e9 commises par l\u2019auteur du sacrifice ou par ceux qui d\u00e9pendent de lui. Il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019une forme de savoir acquis par l\u2019exp\u00e9rience et typiquement d\u00e9tenue par des a\u00een\u00e9s qui sont eux-m\u00eames des sacrificateurs. En r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale, un homme qui vient de sacrifier montrera les entrailles de l\u2019animal \u00e0 un ou plusieurs a\u00een\u00e9s du voisinage comp\u00e9tents en ent\u00e9romancie. La seconde cat\u00e9gorie de devins est constitu\u00e9e de &#8220;voyants&#8221; qui utilisent une grande vari\u00e9t\u00e9 de techniques, la plus commune \u00e9tant la g\u00e9omancie. Les voyants ont un don divinatoire sp\u00e9cial, souvent li\u00e9 \u00e0 la possession par un esprit, don qui est plus important que les techniques qu\u2019ils utilisent. Ils peuvent \u00eatre des hommes ou des femmes, \u00eatre des membres centraux ou marginaux de la communaut\u00e9. On consulte volontiers un voyant habitant loin de chez soi. Contrairement aux consultations d&#8217;ent\u00e9romanciens, les consultations de voyants tendent \u00e0 \u00eatre une affaire priv\u00e9e et discr\u00e8te.<\/p>\n<p align=\"justify\">On pourrait d\u00e9crire l\u2019ensemble des repr\u00e9sentations et des pratiques impliquant la notion de <em>gom\u00e9<\/em> comme constituant un syst\u00e8me culturel et comme un composant majeur de la conception du monde des Dorz\u00e9. On pourrait aussi le d\u00e9crire comme un syst\u00e8me de normes qui fa\u00e7onne les relations sociales et contribue \u00e0 maintenir la coh\u00e9sion du groupe et les structures de pouvoir. Je ne conteste pas que ces deux types de description macroscopique pourraient \u00eatre \u00e9clairants. Il est clair cependant que ni l\u2019approche culturaliste ni l\u2019approche structurale-fonctionnelle ne seraient naturalistes. Les donn\u00e9es ethnographiques peuvent-elles \u00eatre analys\u00e9es de fa\u00e7on plus naturaliste, et peuvent-elles fournir des donn\u00e9es pertinentes pour une science naturaliste de la soci\u00e9t\u00e9 et de la culture\u00a0? Pour essayer de r\u00e9pondre, nous devons examiner les donn\u00e9es \u2013 ou tout au moins, ici, y jeter un coup d\u2019\u0153il rapide \u2013 \u00e0 un niveau beaucoup plus \u00e9l\u00e9mentaire et plus concret.<\/p>\n<p align=\"justify\">Les id\u00e9es sur les <em>gom\u00e9<\/em> et les pratiques qui s\u2019y rapportent sont d\u00e9ploy\u00e9es dans des interactions interindividuelles, en particulier dans des consultations de devins et dans des pratiques rituelles. Pour vari\u00e9es qu\u2019elles soient, ces interactions tendent \u00e0 ob\u00e9ir \u00e0 un mod\u00e8le g\u00e9n\u00e9ral qui peut \u00eatre repr\u00e9sent\u00e9 sous la forme d\u2019un diagramme (voir la <a href=\"http:\/\/sperber.club.fr\/gome-fr.jpg\" target=\"_blank\">figure\u00a01<\/a>). Pour illustrer les diff\u00e9rentes s\u00e9quences possibles dans ce diagramme, j\u2019\u00e9voquerai trois cha\u00eenes d\u2019\u00e9v\u00e9nements qui ont eu lieu chez Albazo sur une p\u00e9riode de cinq mois (les noms ont \u00e9t\u00e9 chang\u00e9s\u00a0; pour une discussion plus d\u00e9taill\u00e9e, cf. Sperber, 1980). La famille d\u2019Albazo faisait partie des quarante familles dont les activit\u00e9s rituelles ont \u00e9t\u00e9 observ\u00e9es sur une dur\u00e9e de sept mois en 1970-1971 (en collaboration avec Judith Olmstead qui enqu\u00eatait sur ces familles de mani\u00e8re plus syst\u00e9matique, et avec son assistant Abesha Alemu \u2013 cf. Olmstead, 1974, 1975). Albazo \u00e9tait un tisserand, \u00e2g\u00e9 de trente cinq ans \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Il avait pass\u00e9 plusieurs ann\u00e9es \u00e0 travailler \u00e0 Addis Abeba et \u00e9tait revenu depuis un an, \u00e0 la mort de son p\u00e8re. Il y avait chez lui sa m\u00e8re Bod\u00e9, sa femme Mat\u00e9 ainsi qu\u2019une fille de sa jeune s\u0153ur qui aidait aux t\u00e2ches domestiques. Abat\u00e9, le jeune fr\u00e8re d\u2019Albazo, \u00e9tait rest\u00e9 travailler \u00e0 Addis Abeba. Albazo et Mat\u00e9 \u00e9taient sans enfant\u00a0: ils avaient eu quelques ann\u00e9es auparavant un fils mort en bas \u00e2ge. Albazo \u00e9tait prosp\u00e8re et il aurait pu se sentir tout \u00e0 fait satisfait de son sort n&#8217;\u00e9tait d&#8217;une part le fait qu\u2019il \u00e9tait sans enfant, et d&#8217;autre part le fait que sa m\u00e8re ne le reconnaissait pas pleinement comme le chef de la famille et le traitait comme un enfant.<\/p>\n<blockquote>\n<blockquote><p><em> <\/em><\/p>\n<p align=\"justify\"><em>Cha\u00eene d\u2019\u00e9v\u00e9nements 1<\/em> : En     septembre\u00a01970, au moment de la f\u00eate de Maskal en \u00c9thiopie, Albazo     sacrifie un agneau en disant\u00a0: &#8221;\u00a0Oh Maskal, toi qui m&#8217;as     heureusement guid\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, sois remerci\u00e9\u00a0!\u00a0&#8220;.     Il montre les entrailles \u00e0 trois ent\u00e9romanciens du voisinage.     &#8221;\u00a0Il y a un <em>gom\u00e9<\/em> des insultes de ta m\u00e8re\u00a0&#8220;,     disent-ils. Albazo reconna\u00eet que sa m\u00e8re Bod\u00e9 l\u2019a effectivement     insult\u00e9, parce qu\u2019il a achet\u00e9 des v\u00eatements \u00e0 sa femme et pas \u00e0 elle.     Les ent\u00e9romanciens lui recommandent de se faire pardonner et de mettre fin     au <em>gom\u00e9<\/em> par une libation. Ce qu\u2019il fait. Voici donc un cas de     sacrifice occasionn\u00e9 par l\u2019\u00e9v\u00e9nement heureux du Maskal, qui aboutit \u00e0     une consultation de devins, \u00e0 l\u2019identification d\u2019un <em>gom\u00e9<\/em> mineur, et \u00e0 une offrande pour y mettre fin (Figure\u00a01, chemin <strong>e<\/strong>&#8211;<strong>c<\/strong>&#8211;<strong>d<\/strong>).<\/p>\n<p><em> <\/em><\/p>\n<p align=\"justify\"><em>Cha\u00eene d\u2019\u00e9v\u00e9nements 2<\/em> : En     octobre\u00a01970, la femme d\u2019Albazo, Mat\u00e9, qui a mal aux yeux depuis     plusieurs jours, va consulter un voyant. Celui-ci, un g\u00e9omancien, examine     ses cailloux et dit\u00a0: &#8221;\u00a0Il y a un <em>gom\u00e9<\/em> du     miel\u00a0&#8220;. Mat\u00e9 se souvient d\u2019avoir mang\u00e9 un peu du miel que son     mari garde pour ses offrandes. Sur la recommandation du voyant, elle     confesse sa faute \u00e0 son mari qui fait une offrande de miel. Voici un cas de     malheur qui aboutit \u00e0 la consultation d\u2019un voyant et \u00e0 une offrande. N\u2019y     interviennent ni sacrifice ni ent\u00e9romancie (Figure\u00a01, chemin <strong>a<\/strong>&#8211;<strong>g<\/strong>).<\/p>\n<p><em> <\/em><\/p>\n<p align=\"justify\"><em>Cha\u00eene d\u2019\u00e9v\u00e9nements 3<\/em> : En     janvier\u00a01971, Albazo sacrifie un chevreau \u00e0 son <em>k\u2019ada ts\u2019ala\u2019e<\/em>,     son &#8221;\u00a0d\u00e9mon de la bonne chance\u00a0&#8220;, pour d\u00e9couvrir     pourquoi, contrairement \u00e0 ses amis, il est toujours sans enfant. Il montre     les entrailles \u00e0 trois ent\u00e9romanciens du voisinage. &#8221;\u00a0Il y a le <em>gom\u00e9<\/em> de la m\u00e8re qui t\u2019a donn\u00e9 naissance. Elle ne veut pas que tu aies d\u2019enfant,     et par rancune, elle t\u2019a maudit. Elle doit demander pardon et te donner un     mouton (\u00e0 sacrifier)\u00a0&#8220;. Bod\u00e9 confesse qu\u2019elle \u00e9prouve     effectivement de mauvais sentiments \u00e0 l\u2019\u00e9gard de son fils, et lui donne     un agneau. Albazo le sacrifie et montre les entrailles aux trois m\u00eames     ent\u00e9romanciens. Cette fois ils disent\u00a0: &#8221;\u00a0 il y a le <em>gom\u00e9 <\/em>de toi et ta femme. Ton <em>gom\u00e9<\/em> est d\u2019avoir dit &#8221;\u00a0Que     je n\u2019aie pas d\u2019enfant d\u2019elle\u00a0&#8220;, et son <em>gom\u00e9<\/em> est d\u2019avoir     dit &#8221;\u00a0Que je n\u2019ai pas d\u2019enfant de lui\u00a0&#8220;. R\u00e9unis les     anciens, demande-leur de vous pardonner \u00e0 tous les deux et fais une     offrande de bi\u00e8re\u00a0!\u00a0&#8220;. Et ainsi fut fait. Voil\u00e0 un cas de     malheur assez s\u00e9rieux pour qu\u2019un sacrifice r\u00e9alis\u00e9 pour consulter des     g\u00e9omanciens aboutisse \u00e0 un second sacrifice, puis \u00e0 une offrande     (Figure\u00a01, chemin <strong>f<\/strong>&#8211;<strong>c<\/strong>&#8211;<strong>h<\/strong>&#8211;<strong>c<\/strong>&#8211;<strong>d<\/strong>).<\/p>\n<\/blockquote>\n<\/blockquote>\n<p align=\"justify\">Avant de laisser de c\u00f4t\u00e9, pour l\u2019instant, l\u2019histoire d\u2019Albazo, j&#8217;en souligne la port\u00e9e principale pour les personnes concern\u00e9es. Albazo, sa m\u00e8re et sa femme traversaient une phase transitoire, apr\u00e8s la mort r\u00e9cente du p\u00e8re. La nouvelle position d\u2019Albazo comme chef de maisonn\u00e9e, son origine, son \u00e2ge, sa richesse auraient pu contribuer \u00e0 en faire progressivement un homme de poids dans sa communaut\u00e9. Cependant, il n\u2019avait pas d\u2019enfant et supportait mal sa m\u00e8re. Le r\u00f4le jou\u00e9 par les devins doit \u00eatre compris dans ce contexte. Ils ont profit\u00e9 d\u2019un sacrifice pour la f\u00eate du Maskal, d\u2019un mal aux yeux de Mat\u00e9, et d\u2019un sacrifice \u00e0 vis\u00e9e directement divinatoire pour diminuer les tensions et red\u00e9finir les r\u00f4les dans la famille d\u2019Albazo\u00a0: que le fils soit plus g\u00e9n\u00e9reux envers sa m\u00e8re, et que celle-ci reconnaisse son autorit\u00e9\u00a0; que la femme fasse attention aux nouvelles pr\u00e9rogatives de son mari\u00a0; que le chef de maisonn\u00e9e accomplisse sereinement ses nouveaux devoirs. A travers des proc\u00e9dures divinatoires, les anxi\u00e9t\u00e9s st\u00e9riles provoqu\u00e9es par des malheurs sont refocalis\u00e9es sur des probl\u00e8mes psychologiques et sociaux g\u00e9rables.<\/p>\n<p align=\"justify\">Ce mat\u00e9riau anthropologique est, bien s\u00fbr, d&#8217;un type familier. Dans la plupart des cas (avec quelques exceptions notables comme F.\u00a0Barth, 1975), de telles donn\u00e9es d\u2019un niveau micro servent \u00e0 illustrer une explication formul\u00e9e au moyen de notions d\u2019un niveau macro. Ce que je veux sugg\u00e9rer, c&#8217;est que ce niveau micro est le niveau appropri\u00e9 pour une explication naturaliste. Retour maintenant aux concepts.<\/p>\n<p align=\"justify\">\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p align=\"justify\"><strong>Les cha\u00eenes causales cognitives<\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><span style=\"font-family: Times,Times New Roman;\"> <\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"font-family: Times,Times New Roman;\">\u00c0<\/span> l\u2019\u00e9poque de Radcliffe-Brown, les explications naturalistes ne constituaient pas une v\u00e9ritable option en anthropologie, ni, plus g\u00e9n\u00e9ralement, dans les sciences sociales. Pour comprendre pourquoi il en allait ainsi, il faut prendre en consid\u00e9ration le r\u00f4le des repr\u00e9sentations dans l\u2019identification des objets m\u00eames des sciences sociales. Il est en effet impossible d\u2019identifier la plupart, sinon la totalit\u00e9, des ph\u00e9nom\u00e8nes socioculturels sans prendre en consid\u00e9ration de fa\u00e7on essentielle les repr\u00e9sentations mentales des agents sociaux. Il n\u2019y a, par exemple, aucune perspective th\u00e9orique \u00e0 partir de laquelle on pourrait d\u00e9crire le syst\u00e8me des <em>gom\u00e9<\/em> sans pr\u00eater attention \u00e0 la fois aux id\u00e9es g\u00e9n\u00e9rales que les Dorz\u00e9 ont sur les <em>gom\u00e9 <\/em>et \u00e0 leurs id\u00e9es sur les cas sp\u00e9cifiques dans lesquels ils sont individuellement impliqu\u00e9s d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre.<\/p>\n<p align=\"justify\">Jusqu\u2019\u00e0 r\u00e9cemment, on n\u2019avait aucune id\u00e9e de la fa\u00e7on dont on pouvait naturaliser les repr\u00e9sentations. Soyons plus pr\u00e9cis. Les repr\u00e9sentations ont des propri\u00e9t\u00e9s mat\u00e9rielles et des propri\u00e9t\u00e9s abstraites. Du point de vue mat\u00e9riel, les repr\u00e9sentations publiques telles que les \u00e9nonc\u00e9s ou les gestes symboliques peuvent consister en marques sur du papier, en mouvements corporels, ou en toute autre sorte d\u2019objet dans l\u2019environnement que les humains peuvent produire et percevoir. Le caract\u00e8re mat\u00e9riel de ces repr\u00e9sentations ne fait pas particuli\u00e8rement probl\u00e8me et ne pose aucun d\u00e9fi s\u00e9rieux \u00e0 une approche naturaliste. Les repr\u00e9sentations mentales telles que les souvenirs ou les d\u00e9sirs sont des agencements neuronaux dans le cerveau. Les r\u00e9cents d\u00e9veloppements de la neurologie permettent d\u2019\u00e9tudier le caract\u00e8re mat\u00e9riel des repr\u00e9sentations mentales en termes scientifiques. La difficult\u00e9 la plus s\u00e9rieuse \u00e0 laquelle est confront\u00e9e toute tentative de naturalisation des repr\u00e9sentations tient \u00e0 leurs propri\u00e9t\u00e9s abstraites. Les repr\u00e9sentations, qu\u2019elles soient mentales ou publiques, ont un contenu, ce qui est une propri\u00e9t\u00e9 abstraite. En outre c\u2019est bien plus par leur contenu que par leurs propri\u00e9t\u00e9s mat\u00e9rielles que nous tendons \u00e0 les identifier. Par exemple, nous pouvons fort bien parler de l&#8217;histoire de <em>Boucle d\u2019or et les trois ours<\/em> sans nous r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 ses diff\u00e9rentes r\u00e9alisations mat\u00e9rielles, dans la parole, l\u2019\u00e9criture ou l\u2019activation neuronale. En outre, nous n&#8217;aurions gu\u00e8re de raisons de parler de ces r\u00e9alisations mat\u00e9rielles publiques ou mentales si nous ne les identifions pas d\u2019abord et avant tout comme porteuses du contenu de <em>Boucle d\u2019or<\/em>.<\/p>\n<p align=\"justify\">Comment la propri\u00e9t\u00e9 abstraite qu&#8217;est le contenu peut-elle \u00eatre r\u00e9alis\u00e9e dans le monde mat\u00e9riel\u00a0? Comment peut-on r\u00e9concilier le fait que des propri\u00e9t\u00e9s abstraites ne conf\u00e8rent aucun pouvoir causal avec le fait que le contenu d\u2019une repr\u00e9sentation peut avoir une grande pertinence dans l&#8217;explication de ses relations causales\u00a0? On a beaucoup avanc\u00e9 dans l\u2019examen de ces questions lorsqu\u2019on a compris comment un programme d\u2019ordinateur, qui a aussi des propri\u00e9t\u00e9s abstraites de contenu, peut \u00eatre mat\u00e9riellement r\u00e9alis\u00e9 et jouer un r\u00f4le causal dans le monde. Avec le d\u00e9veloppement r\u00e9cent des sciences cognitives \u2013 parfois appel\u00e9 la &#8221;\u00a0r\u00e9volution cognitive\u00a0&#8221; \u2013, on peut, pour la premi\u00e8re fois, s&#8217;attaquer de mani\u00e8re r\u00e9aliste \u00e0 la naturalisation des repr\u00e9sentations. Nous commen\u00e7ons \u00e0 comprendre comment des processus mat\u00e9riels r\u00e9alisent de fa\u00e7on syst\u00e9matique des relations de contenu, et ont des effets qui sont \u00e9clair\u00e9s par ces relations de contenu.<\/p>\n<p align=\"justify\">Voici une illustration br\u00e8ve et triviale:<\/p>\n<blockquote>\n<blockquote><p><span style=\"font-size: small;\"> <\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"font-size: small;\">Le 31\u00a0octobre, \u00e0 19h30, la sonnette sonne chez Mrs.     Jones. Celle-ci l\u2019entend, et comprend qu\u2019il y a quelqu\u2019un \u00e0 la porte.     Elle se rappelle que c\u2019est Halloween\u00a0: enfant, elle adorait recevoir     des friandises et maintenant, adulte, elle adore en donner. Elle suppose qu\u2019il     doit y avoir des enfants \u00e0 la porte pr\u00eats \u00e0 crier &#8221;\u00a0Trick or     treats!\u00a0&#8220;, et que, si elle ouvre, elle sera en mesure de leur     donner les friandises qu\u2019elle a achet\u00e9es pour l\u2019occasion. Mrs. Jones     d\u00e9cide d\u2019ouvrir la porte et le fait.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: small;\"> <\/span><\/p><\/blockquote>\n<p><span style=\"font-size: small;\"> <\/span><\/p><\/blockquote>\n<p align=\"justify\">Nous avons ici un changement dans l\u2019environnement (la sonnerie), un processus de perception (Mrs Jones entend et reconna\u00eet la sonnette), un processus d\u2019inf\u00e9rence \u00e9pist\u00e9mique (elle inf\u00e8re qu\u2019il y a quelqu\u2019un \u00e0 la porte), la r\u00e9cup\u00e9ration dans la m\u00e9moire d\u2019une croyance (c\u2019est Halloween) et d\u2019un d\u00e9sir (donner des friandises aux enfants), un second processus d\u2019inf\u00e9rence \u00e9pist\u00e9mique (il doit y avoir des enfants \u00e0 la porte pr\u00eats \u00e0 crier &#8221;\u00a0<span style=\"font-size: small;\">Trick or treats!<\/span>&#8220;), un processus d\u2019inf\u00e9rence pratique (pour satisfaire son d\u00e9sir de donner des friandises, Mrs. Jones doit ouvrir la porte) et la r\u00e9alisation d\u2019une intention (ouvrir la porte) qui aboutit \u00e0 un changement de l\u2019environnement (l\u2019ouverture de la porte). Ces \u00e9v\u00e9nements sont reli\u00e9s causalement dans une cha\u00eene causale complexe. Il s\u2019agit d\u2019une cha\u00eene causale d\u2019un type particulier, que j&#8217; appelle &#8221;\u00a0cha\u00eene causale cognitive\u00a0&#8220;. (&#8221;\u00a0CCC\u00a0&#8221; en raccourci). Ce qui rend cette cha\u00eene causale &#8221; cognitive &#8221; c\u2019est le fait qu\u2019\u00e0 chaque lien causal correspond une relation s\u00e9mantique ou une relation de contenu. La perception qu\u2019a Mrs. Jones du tintement de la sonnette repr\u00e9sente ce tintement tout en \u00e9tant en partie caus\u00e9e par lui. Le fait que Mrs. Jones se souvienne que c\u2019est Halloween et de ce qui va donc se passer est semblable, dans son contenu (avec une mise \u00e0 jour appropri\u00e9e) \u00e0 la connaissance d\u00e9riv\u00e9e d\u2019exp\u00e9riences pr\u00e9c\u00e9dentes de Halloween, et cette connaissance m\u00e9moris\u00e9e figurant parmi les causes du souvenir pr\u00e9sent. Le fait que Mrs. Jones aboutisse \u00e0 certaines conclusions (soit \u00e9pist\u00e9miques \u2013 <em>quelqu\u2019un est \u00e0 la porte<\/em>, <em>les enfants sont \u00e0 la porte pr\u00eats \u00e0 crier &#8221;\u00a0Trick or treats!\u00a0&#8220;<\/em> \u2013 ou pratique \u2013 <em>allons ouvrir la porte<\/em>) est \u00e0 la fois justifi\u00e9 par des pr\u00e9misses sp\u00e9cifiques et caus\u00e9 en partie par la repr\u00e9sentation mentale de ces pr\u00e9misses (note 1). L\u2019ouverture de la porte satisfait l\u2019intention de Mrs. Jones, tout en \u00e9tant caus\u00e9e en partie par cette intention.<\/p>\n<p align=\"justify\">Des relations s\u00e9mantiques telles que v\u00e9rit\u00e9, satisfaction, justification, ou ressemblance de contenu sont des relations abstraites, et non pas des relations causales. La perception, l\u2019inf\u00e9rence, la rem\u00e9moration et la r\u00e9alisation d\u2019une intention sont des processus causaux. On caract\u00e9rise cependant ces processus en fonction des relations s\u00e9mantiques abstraites qu\u2019elles tendent \u00e0 instancier. Quand nous d\u00e9crivons les processus mentaux comme des processus de perception, d\u2019inf\u00e9rence, de rem\u00e9moration ou d\u2019intention, nous voulons dire que ces processus tendent \u00e0 produire des outputs qui entretiennent une relation s\u00e9mantique caract\u00e9ristique avec leurs inputs. Une perception qui r\u00e9ussit fournit une repr\u00e9sentation qui repr\u00e9sente le stimulus m\u00eame qui l&#8217;a provoqu\u00e9e; un processus d\u2019inf\u00e9rence qui r\u00e9ussit fournit une conclusion justifi\u00e9e par les pr\u00e9misses qui lui ont servi d&#8217;input; une rem\u00e9moration qui r\u00e9ussit fournit un souvenir semblable \u00e0 l\u2019information initialement enregistr\u00e9e; la r\u00e9alisation r\u00e9ussie d\u2019une intention produit l\u2019\u00e9tat de choses repr\u00e9sent\u00e9 dans l\u2019intention.<\/p>\n<p align=\"justify\">La vie mentale est faite de CCC dans lesquelles les liens sont \u00e0 la fois s\u00e9mantiques et causaux. S\u2019il en va ainsi, ce n\u2019est pas par hasard\u00a0: les processus causaux impliqu\u00e9s ont chacun la fonction de r\u00e9aliser un certain type de relation s\u00e9mantique (note 2). M\u00eame si des mat\u00e9rialistes du pass\u00e9 ont pu postuler qu\u2019on pouvait en principe d\u00e9crire totalement en termes mat\u00e9riels les aspects causaux de la cognition, ce n\u2019est que r\u00e9cemment que nous sommes devenus capables de d\u00e9crire r\u00e9ellement les m\u00e9canismes mat\u00e9riels qui instancient une relation s\u00e9mantique abstraite. Quand nous d\u00e9crivons des CCC, non seulement pouvons-nous pr\u00e9tendre, sur des bases g\u00e9n\u00e9rales, qu\u2019elles ont lieu dans le cerveau et dans les interactions entre le cerveau et son environnement, mais aussi pouvons-nous commencer \u00e0 d\u00e9crire, en termes computationnels et neurologiques, le type de processus mat\u00e9riels qui les r\u00e9alise.<\/p>\n<p align=\"justify\">Supposons que les sciences cognitives nous fournissent une conception naturaliste des repr\u00e9sentations mentales (ou, tout au moins, une conception en voie de naturalisation)\u00a0: comment cela nous aidera-t-il \u00e0 naturaliser la notion \u2013 ou les notions \u2013 de repr\u00e9sentation utilis\u00e9es en sciences sociales\u00a0? Les psychologues nous parlent de repr\u00e9sentations mentales individuelles. Les chercheurs en sciences sociales nous parlent de repr\u00e9sentations qui, en un sens, sont collectives (peu importe qu\u2019ils utilisent le terme &#8221;\u00a0repr\u00e9sentation\u00a0&#8221; ou parlent d\u2019id\u00e9ologies, de croyances, de valeurs, etc., qui sont toutes des types de repr\u00e9sentations). On pourrait alors soutenir que &#8221;\u00a0repr\u00e9sentation\u00a0&#8221; en psychologie, et &#8221;\u00a0repr\u00e9sentation\u00a0&#8221; en sciences sociales certes partagent la propri\u00e9t\u00e9 la plus fondamentale des repr\u00e9sentations en g\u00e9n\u00e9ral, \u00e0 savoir \u00eatre au sujet de quelque chose, avoir un &#8221;\u00a0contenu\u00a0&#8220;, mais que par ailleurs il s&#8217;agit d&#8217;objets tr\u00e8s diff\u00e9rents.<\/p>\n<p align=\"justify\">\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p align=\"justify\"><strong>Les cha\u00eenes causales cognitives sociales<\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p align=\"justify\">L\u2019histoire de Mrs. Jones, telle que je l\u2019ai racont\u00e9e jusqu&#8217;ici, est typique de la psychologie individuelle\u00a0: elle concerne tout enti\u00e8re les inputs d\u2019un seul organisme, ses processus internes, ses repr\u00e9sentations individuelles, et ses outputs, en particulier ses comportements. Cependant, dans ce cas particulier, la cha\u00eene causale impliquait directement d\u2019autres individus, \u00e0 commencer par Billy et sa petite s\u0153ur Julia\u00a0:<\/p>\n<blockquote>\n<blockquote><p><span style=\"font-size: small;\"> <\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"font-size: small;\">Billy et Julia suivent le rituel de Halloween qui     consiste \u00e0 aller d\u2019une porte \u00e0 l\u2019autre dans la rue, avec l\u2019espoir de     recevoir des friandises. Quand ils arrivent \u00e0 la porte de Mrs. Jones, Billy     sonne avec l\u2019intention de faire savoir aux occupants de la maison qu\u2019il     y a quelqu\u2019un \u00e0 la porte et d\u2019obtenir qu\u2019ils ouvrent \u2026[<\/span><em>ins\u00e9rer     ici l\u2019histoire de Mrs. Jones telle que racont\u00e9e ci-dessus<\/em><span style=\"font-size: small;\">]<em>\u2026 <\/em>Mrs. Jones ouvre la porte. Billy et Julia crient     &#8221;\u00a0Trick or treats!\u00a0&#8220;. Mrs. Jones leur donne des     friandises.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: small;\"> <\/span><\/p><\/blockquote>\n<p><span style=\"font-size: small;\"> <\/span><\/p><\/blockquote>\n<p align=\"justify\">Sonner \u00e0 une porte est un processus de communication. Il a pour fonction, comme tout processus de communication, de provoquer, dans l\u2019esprit du destinataire, la formation d\u2019une repr\u00e9sentation semblable en contenu \u00e0 celle que celui qui communique a en t\u00eate (dans ce cas, le contenu est\u00a0: <em>que le destinataire ouvre \u00e0 la porte \u00e0 celui qui y sonne<\/em>). Remarquez que, dans une telle cha\u00eene causale interindividuelle, les liens interindividuels ne sont pas moins cognitifs (au sens o\u00f9 ils instancient une relation s\u00e9mantique) que les liens intra-individuels. La communication instancie des relations s\u00e9mantiques de similarit\u00e9 de contenu non pas \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur d&#8217;un individu, mais entre individus. Quand une CCC s\u2019\u00e9tend sur plusieurs individus, nous dirons qu&#8217;il s&#8217;agit d&#8217;une &#8221;\u00a0CCC sociale\u00a0&#8220;. Les CCC sociales peuvent impliquer seulement deux individus, ou plusieurs, ou encore s\u2019\u00e9tendre ind\u00e9finiment dans l&#8217;espace et le temps sociaux. Ainsi l\u2019interaction entre Mrs. Jones et les enfants le soir de Halloween n\u2019est-elle qu\u2019un fragment d\u2019une CCC beaucoup plus longue et plus \u00e9tendue qui relie tous les \u00e9pisodes particuliers de Halloween les uns aux autres et \u00e0 l&#8217;\u00e9mergence historique de la pratique.<\/p>\n<p align=\"justify\">La communication fournit des exemples paradigmatiques de CCC sociales. Soit un acte communicationnel d\u2019assertion\u00a0: la CCC sociale passe typiquement d\u2019un \u00e9v\u00e9nement \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur d&#8217;un communicateur, \u00e0 un \u00e9v\u00e9nement dans l\u2019environnement (par exemple la production d\u2019un signal tel qu&#8217;un coup de sonnette, ou un \u00e9nonc\u00e9 linguistique), puis \u00e0 un \u00e9v\u00e9nement mental \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur du destinataire, et la cha\u00eene s\u2019arr\u00eate l\u00e0. Dans le cas d\u2019une demande, la CCC sociale comprend typiquement un maillon de plus, \u00e0 savoir un second \u00e9v\u00e9nement dans l\u2019environnement qui satisfait la demande. Ainsi Mrs. Jones, qui a compris que quelqu\u2019un veut qu\u2019on ouvre la porte, ouvre-t-elle la porte. Aussi bien Billy que Mrs. Jones forment l\u2019intention que la porte soit ouverte. Toutefois, alors que Mrs. Jones est en mesure de r\u00e9aliser son intention par elle-m\u00eame et le fait, Billy a besoin, pour atteindre le m\u00eame objectif, de recruter le concours de Mrs. Jones, ce qu&#8217;il fait en communiquant une demande. Quand Mrs. Jones satisfait la demande de Billy, une relation s\u00e9mantique est instanci\u00e9e entre l\u2019\u00e9tat mental d\u2019un individu et l\u2019action d\u2019un autre individu. Plus g\u00e9n\u00e9ralement, la satisfaction d\u2019un d\u00e9sir au moyen d\u2019une demande adress\u00e9e \u00e0 autrui est une forme majeure de CCC sociale. Cela vaut aussi bien pour une communication tr\u00e8s simple comme un coup de sonnette, que pour les \u00e9changes complexes qui permettent le d\u00e9roulement d&#8217;une action collective.<\/p>\n<p align=\"justify\">Si la communication fournit les cas les plus \u00e9vidents, des formes d\u2019interaction non communicationnelles, y compris l\u2019imitation et d\u2019autres formes d\u2019\u00e9mulation, peuvent aussi d\u00e9terminer des CCC sociales. Consid\u00e9rez un groupe de gens qui marchent pour la premi\u00e8re fois depuis un nouveau campement vers un point de rep\u00e8re \u00e0 quelque distance. Une personne marche en t\u00eate, choisissant le meilleur passage \u00e0 travers la brousse \u2013 un processus cognitif \u2013 et foulant la v\u00e9g\u00e9tation et le sol. Les autres suivent en file indienne, chacun contribuant \u00e0 marquer le chemin. Les jours, les mois et les ann\u00e9es suivants, quand des individus empruntent ce chemin, ils contribuent chacun \u00e0 le maintenir en tant que composante stable et visible du paysage, conduisant les autres, ou eux-m\u00eames ult\u00e9rieurement, \u00e0 l\u2019emprunter \u00e0 nouveau. Le chemin a commenc\u00e9 \u00e0 exister en tant qu\u2019effet visible d\u2019une s\u00e9rie de microd\u00e9cisions individuelles (celles de poser le pied ici plut\u00f4t que l\u00e0). Cet effet visible a amen\u00e9 d\u2019autres individus \u00e0 prendre des microd\u00e9cisions semblables, ce qui a renforc\u00e9 l\u2019effet initial.<\/p>\n<p align=\"justify\">Le chemin est ainsi devenu la production collective de tous ceux qui l\u2019ont suivi, un \u00e9l\u00e9ment du paysage socialement partag\u00e9, et un <em>input<\/em> perceptuel \u00e9tendu dans l&#8217;espace guidant les pas de tout nouveau marcheur. Une CCC sociale va ainsi des microd\u00e9cisions des marcheurs du pass\u00e9 \u00e0 celles des marcheurs \u00e0 venir, <em>via<\/em> les modifications de l\u2019environnement auxquelles chacun contribue. Dans certains cas, il peut y avoir imitation d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e de la conduite d\u2019un individu par d&#8217;autres, comme dans le cas de la file indienne. Un marcheur solitaire peut, lui, choisir de suivre un chemin sans faire attention au fait que, ce faisant, il suit l&#8217;exemple d\u2019autrui. Qu\u2019elles soient conscientes ou inconscientes, de telles formes spontan\u00e9es de reproduction de comportements peuvent d\u00e9terminer une CCC sociale, et cela sans recourir \u00e0 la communication proprement dite.<\/p>\n<p align=\"justify\">\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p align=\"justify\"><strong>Repr\u00e9sentations mentales et productions publiques (parmi lesquelles les repr\u00e9sentations publiques)<\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p align=\"justify\">Les CCC sociales lient les choses mentales et les choses publiques les unes aux autres. Les choses mentales impliqu\u00e9es sont des repr\u00e9sentations mentales et des processus mentaux. Ces repr\u00e9sentations et ces processus peuvent \u00eatre la cause de comportements qui modifient l\u2019environnement. Ces modifications peuvent \u00eatre per\u00e7ues, et donc servir de stimuli pour d\u2019autres processus cognitifs. Certaines de ces modifications sont perceptibles comme processus, par exemple les mouvements corporels ou les sons de la parole; d\u2019autres sont perceptibles comme \u00e9tats stables de l\u2019environnement, par exemple, la pr\u00e9sence de chemins, de constructions, d&#8217;outils ou d\u2019\u00e9crits. J\u2019appelle &#8221;\u00a0productions publiques\u00a0&#8221; aussi bien ces comportements perceptibles que ces effets perceptibles de comportements. Certaines productions publiques, par exemple les \u00e9nonc\u00e9s, les signaux ou les images, sont produites afin d&#8217;\u00eatre per\u00e7ues et de causer des repr\u00e9sentations mentales. Il s&#8217;agit l\u00e0 de &#8221;\u00a0repr\u00e9sentations publiques\u00a0&#8221; qui constituent une sous-classe particuli\u00e8rement importante de productions publiques. Les CCC sociales sont donc caract\u00e9ris\u00e9es par une alternance de repr\u00e9sentations mentales et de productions publiques (y compris des repr\u00e9sentations publiques) le long d\u2019une cha\u00eene causale.<\/p>\n<p align=\"justify\">Les trois cha\u00eenes d\u2019\u00e9v\u00e9nements dans l\u2019histoire d\u2019Albazo constituaient chacune un cas de CCC sociale. Dire les choses ainsi n&#8217;a pas pour but d&#8217;introduire une terminologie nouvelle par go\u00fbt de la terminologie. Le but est de mettre en \u00e9vidence un niveau auquel les ingr\u00e9dients tr\u00e8s divers entrant dans une telle cha\u00eene causale \u2013 les soucis, les malheurs, la divination, les confessions, les sacrifices, les offrandes, etc.<span style=\"font-size: x-small;\"> \u2013<\/span>, se pr\u00e9sentent comme une alternance, le long d\u2019une cha\u00eene causale, de productions publiques et de repr\u00e9sentations mentales li\u00e9es \u00e0 la fois par des relations causales et par des relations de contenu. Les repr\u00e9sentations mentales impliqu\u00e9es dans l&#8217;histoire d&#8217;Albazo \u00e9taient des croyances et des d\u00e9sirs, \u00e0 la fois caus\u00e9s et justifi\u00e9s par des \u00e9v\u00e9nements publics, et la plupart des productions publiques \u00e9taient, dans ce cas, des repr\u00e9sentations publiques, telles que des \u00e9nonc\u00e9s et des gestes symboliques, satisfaisant des intentions mentales et caus\u00e9es par ces m\u00eames intentions.<\/p>\n<p align=\"justify\">Dans le diagramme pr\u00e9sent\u00e9 <em>supra,<\/em> faisant ressortir les diff\u00e9rentes sortes de cha\u00eenes d\u2019\u00e9v\u00e9nements li\u00e9es aux <em>gom\u00e9<\/em>, seuls les \u00e9v\u00e9nements publics sont mentionn\u00e9s. Mais les \u00e9v\u00e9nements publics provoquent d\u2019autres \u00e9v\u00e9nements publics \u00e0 travers la m\u00e9diation d&#8217;\u00e9v\u00e9nements mentaux, qui doivent aussi \u00eatre pris en consid\u00e9ration. Pour illustrer ce point, revenons \u00e0 la deuxi\u00e8me cha\u00eene d\u2019\u00e9v\u00e9nements. Lorsque Mat\u00e9, la femme d\u2019Albazo, a mal \u00e0 son \u0153il, elle va consulter un voyant. Quels sont les processus psychologiques qui relient cette douleur \u00e0 la consultation d&#8217;un voyant\u00a0? Toutes les douleurs de ce type n\u2019aboutissent pas \u00e0 une telle action. Mat\u00e9 aurait pu faire appel \u00e0 la m\u00e9decine traditionnelle, ou attendre que le mal s\u2019en aille. Cependant Bod\u00e9, la m\u00e8re de son mari, avait, quelques jours auparavant, enregistr\u00e9 une petite victoire domestique\u00a0: quand Albazo avait sacrifi\u00e9 un agneau en action de gr\u00e2ce, les ent\u00e9romanciens avaient diagnostiqu\u00e9 un <em>gom\u00e9<\/em> provoqu\u00e9 par le fait qu\u2019il avait achet\u00e9 des v\u00eatements pour sa femme et pas pour sa m\u00e8re. En allant chez le voyant, Mat\u00e9 s&#8217;assure que dans la prochaine action rituelle de son mari, il s&#8217;agira d&#8217;elle. On peut penser que la capacit\u00e9 de Mat\u00e9 d\u2019anticiper certains effets indirects de ses actions aura jou\u00e9 un r\u00f4le d\u00e9cisif dans ses choix.<\/p>\n<p align=\"justify\">Quand le voyant a diagnostiqu\u00e9 un &#8221;\u00a0<em>gom\u00e9<\/em> de miel\u00a0&#8220;, Mat\u00e9 aurait pu interpr\u00e9ter ce diagnostic de plusieurs mani\u00e8res. Elle aurait pu par exemple se demander si elle n\u2019avait pas involontairement souill\u00e9 du miel ou de l\u2019hydromel. Ou encore elle aurait pu rejeter le diagnostic du voyant en disant qu\u2019elle ne voyait pas \u00e0 quoi il pouvait bien faire r\u00e9f\u00e9rence. Dans le cas pr\u00e9sent, cependant, les mots du voyant l\u2019ont conduite \u00e0 se rappeler qu\u2019elle avait mang\u00e9 du miel rituel de son mari. En interpr\u00e9tant le diagnostic du voyant comme faisant r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un tel \u00e9v\u00e9nement, Mat\u00e9 convertit la faute dont elle aura \u00e0 se confesser en une r\u00e9affirmation des privil\u00e8ges de son mari en tant que nouveau chef de la famille. Apr\u00e8s la consultation, Mat\u00e9 aurait pu d\u00e9cider tout compte fait de ne pas en tenir compte, ou peut-\u00eatre d\u2019aller consulter un autre voyant. Pareillement, son mari, Albazo, aurait pu tirer un trait sur toute cette affaire. Chacune de ces microd\u00e9cisions aurait chang\u00e9 la cha\u00eene des \u00e9v\u00e9nements. C\u2019est pourquoi on ne peut pas expliquer une telle cha\u00eene simplement en disant qu\u2019elle est conforme \u00e0 un mod\u00e8le ou \u00e0 une norme culturel. Au contraire, le mod\u00e8le culturel est r\u00e9current \u2013 c\u2019est un mod\u00e8le \u2013 parce des facteurs causaux relativement idiosyncrasiques tendent, dans des circonstances tr\u00e8s diverses, \u00e0 converger vers des lignes d&#8217;actions semblables.<\/p>\n<p align=\"justify\">Plus g\u00e9n\u00e9ralement, \u00e0 chaque \u00e9tape dans toute cha\u00eene cognitive sociale, les processus mentaux des individus impliqu\u00e9s peuvent faire pencher la cha\u00eene des \u00e9v\u00e9nements dans un sens ou dans un autre. Ces processus mentaux pr\u00e9sentent des r\u00e9gularit\u00e9s transindividuelles. Certaines de ces r\u00e9gularit\u00e9s tiennent \u00e0 des dispositions cognitives et \u00e9motionnelles fondamentales, faisant partie de la constitution psychologique des \u00eatres humains telle qu&#8217;elle r\u00e9sulte de l&#8217;\u00e9volution biologique. D\u2019autres r\u00e9gularit\u00e9s d\u00e9pendent de circonstances historiques et locales. Le but de l\u2019anthropologue n\u2019est pas d\u2019expliquer les cas individuels, mais les ph\u00e9nom\u00e8nes r\u00e9currents. Cependant, comme je l\u2019ai dit, pour expliquer ces ph\u00e9nom\u00e8nes r\u00e9currents, il faut pr\u00eater attention aux facteurs psychologiques qui affectent les cas individuels.<\/p>\n<p align=\"justify\">\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p align=\"justify\"><strong>Les cha\u00eenes causales cognitives culturelles<\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p align=\"justify\">La plupart des CCC sociales sont courtes. Elles ne produisent que des transferts d\u2019information, des coordinations de conduites, ou des d\u00e9placements de mati\u00e8re tels que des transferts de biens \u00e9troitement localis\u00e9s dans le temps et dans l&#8217;espace. Il s&#8217;agit d&#8217;\u00e9pisodes tels que les trois cha\u00eenes d\u2019\u00e9v\u00e9nements dans la famille d\u2019Albazo que j&#8217;ai d\u00e9crites. Bien qu\u2019elles soient causalement reli\u00e9es les unes aux autres, chacune de ces CCC sociales a son contenu propre. Toutefois, certaines CCC sociales sont longues et durables, impliquent un grand nombre d\u2019individus dans le temps, et ne manifestent pas de discontinuit\u00e9 de contenu. L&#8217;\u00e9pisode de Halloween que j\u2019ai \u00e9voqu\u00e9e \u00e9tait un fragment typique d\u2019une telle cha\u00eene \u00e9tendue. Ces cha\u00eenes sociales longues et durables ont pour effet de stabiliser des repr\u00e9sentations mentales et des productions publiques dans une population et son environnement. Les repr\u00e9sentations mentales et les productions publiques (pratiques ou artefacts) qui sont stabilis\u00e9es par de telles cha\u00eenes sociales \u00e9tendues correspondent \u00e0 ce que nous appelons &#8221;\u00a0culturel\u00a0&#8220;. Je propose d\u2019appeler &#8221;\u00a0cha\u00eenes causales cognitives culturelles\u00a0&#8221; (CCCC) les cha\u00eenes cognitives sociales qui stabilisent ainsi les repr\u00e9sentations et les productions culturelles.<\/p>\n<p align=\"justify\">\n<p><span style=\"text-decoration: underline;\"> <\/span><\/p>\n<p align=\"center\">\n<p align=\"center\">Table 1: Trois types de cha\u00eene causale<\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p align=\"center\">\n<p align=\"justify\"><strong>Cha\u00eene causale cognitive (CCC)<\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p align=\"justify\">Une cha\u00eene causale dont chaque lien causal instancie une relation s\u00e9mantique<\/p>\n<p align=\"justify\">\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p align=\"justify\"><strong>Cha\u00eene causale cognitive sociale (CCC sociale)<\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p align=\"justify\">Une CCC qui s\u2019\u00e9tend sur plusieurs individus<\/p>\n<p align=\"justify\">\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p align=\"justify\"><strong>Cha\u00eene causale cognitive culturelle (CCCC)<\/strong><\/p>\n<blockquote><p><strong> <\/strong><\/p>\n<blockquote><p><strong> <\/strong><\/p>\n<p align=\"justify\">Une CCC sociale qui stabilise des repr\u00e9sentations mentales   et des productions publiques dans une population et son environnement<\/p>\n<p align=\"justify\">\n<p align=\"justify\">\n<\/blockquote>\n<\/blockquote>\n<p align=\"justify\">Pour illustrer en quel sens les repr\u00e9sentations ou les pratiques sont &#8221;\u00a0stabilis\u00e9es\u00a0&#8220;, prenons le cas d\u2019un conte populaire tel que <em>Boucle d\u2019or et les trois ours<\/em>, et consid\u00e9rons-le \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 il n\u2019\u00e9tait transmis qu\u2019oralement. Chaque narration du conte contribuait \u00e0 le faire conna\u00eetre aux auditeurs, \u00e0 leur donner l&#8217;envie de l\u2019entendre une nouvelle fois, et pouvait les inciter \u00e0 le raconter \u00e0 leur tour. S\u2019il n\u2019en avait pas \u00e9t\u00e9 ainsi, le conte n\u2019aurait pas surv\u00e9cu comme repr\u00e9sentation culturelle stable, puisqu\u2019il n\u2019a \u00e9t\u00e9 stabilis\u00e9 que par les CCCC qui ont li\u00e9 ses narrations (des productions publiques, et plus sp\u00e9cifiquement, des repr\u00e9sentations publiques) \u00e0 la connaissance qu\u2019en ont les individus et \u00e0 leur d\u00e9sir de le raconter \u00e0 leur tour (des repr\u00e9sentations mentales).<\/p>\n<p align=\"justify\">L\u2019existence des CCCC et leurs effets stabilisants sont parmi les aspects les plus \u00e9vidents de la vie sociale des humains, mais il n\u2019est pas si facile de les expliquer. La m\u00e9moire humaine, l&#8217;imitation et la communication ne sont pas de vrais m\u00e9canismes de duplication. Leurs outputs sont rarement, peut-\u00eatre m\u00eame jamais, identiques \u00e0 leurs inputs. M\u00eame s\u2019il n\u2019y a que peu de changements \u2013 et, en fait, il y en a souvent beaucoup \u2013 entre, disons, l\u2019histoire racont\u00e9e et l\u2019histoire comprise, entre l\u2019histoire comprise et l\u2019histoire telle qu\u2019on se la rappelle plus tard, entre l\u2019histoire telle qu\u2019on se la rappelle et l\u2019histoire que l&#8217;on raconte \u00e0 son tour, l&#8217;effet cumulatif de ces changements dans une CCC sociale \u00e9tendue peut \u00eatre tel que les contenus se d\u00e9gradent rapidement ou se transforment jusqu\u2019\u00e0 ne plus \u00eatre reconnaissables. C\u2019est d&#8217;ailleurs bien ce arrive \u00e0 la plupart des histoires qu\u2019on raconte. Par exemple,<\/p>\n<blockquote>\n<blockquote>\n<p align=\"justify\">Carole raconte \u00e0 Bob comment elle s&#8217;est f\u00e2ch\u00e9e au     supermarch\u00e9. Bob raconte \u00e0 Ted comment Carole s\u2019est rendue ridicule au     supermarch\u00e9. Quelques temps plus tard, Ted m\u00e9lange cette histoire \u00e0 une     autre qu\u2019il a entendue \u00e0 propos de Carole \u00e0 la biblioth\u00e8que, l\u2019embellit     et la raconte \u00e0 Alice, qui n\u2019en croit pas un mot, et finit par simplement     se rappeler que Ted accuse les femmes de se conduire de fa\u00e7on absurde dans     les grands magasins.<\/p>\n<\/blockquote>\n<\/blockquote>\n<p align=\"justify\">La plupart des CCC sociales ressemblent \u00e0 ces interactions entre Bob, Carole, Ted et Alice\u00a0; elles ne s\u2019\u00e9tendent pas tr\u00e8s loin et ne se stabilisent que tr\u00e8s peu.<\/p>\n<p align=\"justify\">Seules quelques repr\u00e9sentations mentales telles que celles qui sous-tendent les contes populaires par exemple, ou quelques productions publiques telles que les sacrifices rituels, manifestent une grande r\u00e9sistance et sont stabilis\u00e9es par des CCCC. Autrement dit, elles demeurent semblables aux repr\u00e9sentations et aux productions pr\u00e9c\u00e9dentes dans la cha\u00eene, et cette ressemblance peut \u00eatre reconnue. La ressemblance perceptible est une affaire de degr\u00e9. Il n\u2019y a pas de fronti\u00e8re r\u00e9elle, par cons\u00e9quent, entre des repr\u00e9sentations telles que le conte de <em>Boucle d\u2019or<\/em> d\u2019un c\u00f4t\u00e9, dont le caract\u00e8re culturel ne fait pas de doute, et des histoires apparemment idiosyncrasiques, telle celle racont\u00e9e par Carole \u00e0 Bob sur ses d\u00e9boires au supermarch\u00e9. M\u00eame cette derni\u00e8re est semblable, en sa substance, \u00e0 tant d&#8217;autres histoires. En la racontant, Carole s\u2019est appuy\u00e9e non seulement sur son souvenir de l\u2019\u00e9v\u00e9nement, mais aussi sur son souvenir d&#8217;histoires semblables qu\u2019elle avait entendues. En la racontant \u00e0 son tour, Bob, puis Ted, l\u2019ont transform\u00e9e, non pas au hasard, mais dans le sens d\u2019un clich\u00e9 culturel qu\u2019Alice a facilement reconnu pour ce qu&#8217;il \u00e9tait. Aucune CCC sociale n\u2019est jamais d\u00e9connect\u00e9e des CCC culturelles\u00a0; toutes les CCC sociales courtes et locales sont plut\u00f4t des branches lat\u00e9rales d\u2019une ou de plusieurs CCCC, et ces branches lat\u00e9rales peuvent contribuer \u00e0 faire perdurer ces CCCC elles-m\u00eames.<\/p>\n<p align=\"justify\">Pour mieux illustrer ce dernier point, revenons \u00e0 l\u2019histoire d\u2019Albazo. Les trois cha\u00eenes d\u2019\u00e9v\u00e9nements que j\u2019ai d\u00e9crites \u00e9taient clairement des versions idiosyncrasiques de mod\u00e8les bien \u00e9tablis, des morceaux de cha\u00eene li\u00e9s aux CCCC qui forment la trame de la vie sociale des Dorz\u00e9. Quand, par exemple, Albazo a d\u00e9cid\u00e9 de sacrifier un agneau pour la f\u00eate du Maskal, sa d\u00e9cision et son action ont \u00e9t\u00e9 clairement li\u00e9es, \u00e0 la fois causalement et dans leur contenu, \u00e0 d\u2019innombrables d\u00e9cisions et actions semblables d\u2019autres chefs de maisonn\u00e9e dorz\u00e9 (en particulier le p\u00e8re m\u00eame d\u2019Albazo) dans le pass\u00e9. De m\u00eame, en montrant les entrailles de l\u2019agneau aux ent\u00e9romanciens du voisinage, Albazo reproduisait d\u2019innombrables actions pass\u00e9es de chefs de maisonn\u00e9e dorz\u00e9. Ou encore, en s\u2019excusant aupr\u00e8s de sa m\u00e8re d\u2019avoir achet\u00e9 des v\u00eatements pour sa femme et pas pour elle, Albazo tenait certes compte des particularit\u00e9s de la situation, mais, n\u00e9anmoins, sa conduite \u00e9tait d&#8217;une conformit\u00e9 manifeste \u00e0 la conduite de beaucoup d&#8217;autres Dorz\u00e9.<\/p>\n<p align=\"justify\">Les devins eux-m\u00eames, quand ils ont &#8221;\u00a0lu\u00a0&#8221; dans les entrailles, ont produit une version de diagnostics pass\u00e9s ajust\u00e9e aux particularit\u00e9s de la situation. Leurs processus de pens\u00e9e et leurs diagnostics se trouvaient au point de croisement de deux CCC sociales\u00a0: la cha\u00eene sociale courte d\u00e9clench\u00e9e par le sacrifice d\u2019Albazo \u00e0 l&#8217;occasion de la f\u00eate de Maskal, et la cha\u00eene longue qui stabilise le type particulier de <em>gom\u00e9<\/em> qu\u2019ils ont diagnostiqu\u00e9.<\/p>\n<p align=\"justify\">Il faut souligner ici un point qui est d\u2019une tr\u00e8s grande pertinence pour expliquer la permanence et le changement culturels. Il etait tr\u00e8s improbable que les devins fassent fi des CCCC disponibles et produisent un diagnostic vraiment nouveau \u2013 un nouveau type de transgression par exemple \u2013 qui aurait pu \u00eatre contest\u00e9 par Albazo ou d\u2019autres experts rituels. Cependant, le r\u00e9pertoire des types de diagnostics parmi lesquels ils pouvaient choisir \u00e9tait large. Chaque type particulier est maintenu par une cha\u00eene culturelle sp\u00e9cifique. En choisissant un diagnostic particulier, les devins contribuent \u00e0 la persistance d\u2019une de ces cha\u00eenes culturelles. Chaque fois un type de diagnostic est retenu, il gagne en visibilit\u00e9 et accro\u00eet sa probabilit\u00e9 d\u2019\u00eatre pris en consid\u00e9ration dans des occasions futures. Si un type particulier de diagnostic devient de plus en plus populaire chez les ent\u00e9romanciens, son importance culturelle va cro\u00eetre, comme le fera la probabilit\u00e9 que soient diff\u00e9renci\u00e9es des sous-vari\u00e9t\u00e9s de ce diagnostic, ce qui conduira \u00e0 la division de la CCCC sous-jacente en plusieurs nouvelles CCCC. D\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, si un type de diagnostic se trouve de moins en moins reproduit, sa CCCC aura de moins en moins de r\u00e9silience\u00a0et risquera m\u00eame de dispara\u00eetre.<\/p>\n<p align=\"justify\">L\u2019\u00e9volution du syst\u00e8me des <em>gom\u00e9 <\/em>est ainsi d\u00e9termin\u00e9e, dans une large mesure, par les processus mentaux et les interactions qui, \u00e0 chaque occasion particuli\u00e8re, font pencher le diagnostic des devins d\u2019un c\u00f4t\u00e9 ou de l\u2019autre. Parmi les facteurs qui orientent leurs pr\u00e9f\u00e9rences, je voudrais en mentionner deux\u00a0: les r\u00e9actions de ceux qui les consultent et l\u2019\u00e9tat des entrailles. Les consultants accueillent plus ou moins bien les diagnostics qui leur sont propos\u00e9s. Ils peuvent, comme Albazo avec les ent\u00e9romanciens, ou Mat\u00e9 avec le voyant, reconna\u00eetre sans difficult\u00e9 qu\u2019ils ont commis une transgression du type mentionn\u00e9. En donnant consistance au diagnostic des devins, ils influent sur la mani\u00e8re dont ceux-ci comprennent eux-m\u00eames et illustrent mentalement leurs propres diagnostics dont la formulation est quelque peu cryptique, comme dans &#8221;\u00a0<em>gom\u00e9<\/em> de l\u2019insulte de la m\u00e8re\u00a0&#8221; ou &#8221;\u00a0<em>gom\u00e9<\/em> de miel\u00a0&#8220;. Celui qui consulte un devin peut aussi \u00eatre critique, ou m\u00eame ne pas croire au diagnostic. Les devins qui produisent des diagnostics qui ne sont pas convaincants peuvent r\u00e9ajuster leurs interpr\u00e9tations, sinon ils risquent d\u2019\u00eatre moins consult\u00e9s dans l\u2019avenir, et donc de jouer un r\u00f4le moins important dans la transmission culturelle.<\/p>\n<p align=\"justify\">Les devins qui pratiquent l\u2019ent\u00e9romancie sont aussi contraints, dans leurs diagnostics, par l\u2019\u00e9tat des entrailles qu&#8217;on leur demande de lire. Apr\u00e8s tout, il y a des r\u00e8gles d\u2019interpr\u00e9tation. Des formes diff\u00e9rentes des entrailles, des taches diff\u00e9rentes et des anomalies diff\u00e9rentes ont des interpr\u00e9tations plus ou moins standards. Les particularit\u00e9s que les entrailles peuvent pr\u00e9senter ont des fr\u00e9quences diff\u00e9rentes, sur lesquelles les sacrificateurs et les ent\u00e9romanciens n\u2019ont aucun contr\u00f4le. Cependant, les r\u00e8gles d\u2019interpr\u00e9tation sont elles-m\u00eames des repr\u00e9sentations culturelles, maintenues par leurs propres CCCC. Il est vraisemblable que, sans qu&#8217;ils en soient conscients, les pr\u00e9f\u00e9rences interpr\u00e9tatives des ent\u00e9romanciens d\u00e9terminent l\u2019\u00e9volution de ces r\u00e8gles d\u2019interpr\u00e9tation. Imaginons qu\u2019\u00e0 un moment donn\u00e9 le gonflement d\u2019une certaine glande dans les entrailles soit consid\u00e9r\u00e9 comme indiquant un type de <em>gom\u00e9<\/em> que les devins sont de moins en moins enclins \u00e0 diagnostiquer, et que ce gonflement soit relativement fr\u00e9quent\u00a0; il est probable que, \u00e0 travers une s\u00e9rie de microd\u00e9cisions, l&#8217;interpr\u00e9tation de ce gonflement se transformera. Vu sa fr\u00e9quence, ce gonflement sera progressivement interpr\u00e9t\u00e9 comme indiquant un type privil\u00e9gi\u00e9 de <em>gom\u00e9<\/em>.<\/p>\n<p align=\"justify\">J\u2019ai introduit l\u2019exemple des Dorz\u00e9 en opposant les soci\u00e9t\u00e9s qui privil\u00e9gient les explications du malheur en termes de sorcellerie, \u00e0 celles, comme les Dorz\u00e9 au moment de mon s\u00e9jour parmi eux, qui recourent presque exclusivement \u00e0 des explications en termes de transgression et de sanction. La place relative donn\u00e9e \u00e0 ces deux types d\u2019explication r\u00e9sulte d\u2019une s\u00e9rie de microd\u00e9cisions et de microcomportements appartenant \u00e0 des cha\u00eenes causales culturelles. Les Dorz\u00e9 reconnaissaient diff\u00e9rentes formes d\u2019agression mystique \u2013 <em>bitha <\/em>ou &#8221;\u00a0sorcellerie\u00a0&#8221; en particulier \u2013 comme des sources possibles du malheur. En fait, les agressions mystiques \u00e9taient tr\u00e8s rarement invoqu\u00e9es. Elles n\u2019\u00e9taient jamais diagnostiqu\u00e9es par les ent\u00e9romanciens et rarement par les voyants. Apr\u00e8s la r\u00e9volution de 1974 en \u00c9thiopie, o\u00f9 l\u2019empereur Hail\u00e9 Selassi\u00e9 a \u00e9t\u00e9 renvers\u00e9 et remplac\u00e9 par des dirigeants marxistes, les a\u00een\u00e9s des communaut\u00e9s Dorz\u00e9 \u2013 y compris la plupart des ent\u00e9romanciens \u2013 ont souvent \u00e9t\u00e9 d\u00e9nonc\u00e9s comme des &#8221;\u00a0bourgeois\u00a0&#8220;. Plusieurs des r\u00e8gles dont la transgression \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9e comme <em>gom\u00e9<\/em> furent d\u00e9nonc\u00e9es comme &#8221;\u00a0r\u00e9actionnaires\u00a0&#8220;. Ce fut en particulier le cas des r\u00e8gles qui concernaient le statut des a\u00een\u00e9s ainsi que leurs pr\u00e9rogatives rituelles. Or ce sont des transgressions ayant trait \u00e0 ces r\u00e8gles qui sont typiquement &#8221;\u00a0lues\u00a0&#8221; dans les entrailles\u00a0: l&#8217;agencement des vaisseaux sanguins est interpr\u00e9t\u00e9 comme un arbre g\u00e9n\u00e9alogique indiquant des relations d&#8217;a\u00eenesse et leurs possibles perturbations. Les changements politiques ont contribu\u00e9 \u00e0 rendre l\u2019ent\u00e9romancie moins attrayante que d\u2019autres formes de divination\u00a0; les gens sont devenus moins dispos\u00e9s \u00e0 accepter les diagnostics impliquant le statut d&#8217;a\u00een\u00e9\u00a0; les devins ont eu tendance \u00e0 pr\u00e9f\u00e9rer diagnostiquer d\u2019autres sortes de <em>gom\u00e9<\/em> (concernant, par exemple, la nourriture, le sexe, ou la possession), et \u00e0 accro\u00eetre la fr\u00e9quence des diagnostics en termes de <em>bitha<\/em>, ou sorcellerie. Quoique la nouvelle id\u00e9ologie ait \u00e9t\u00e9 aussi hostile aux id\u00e9es de <em>bitha <\/em>qu\u2019aux id\u00e9es de<em> gom\u00e9<\/em>, les unes et les autres \u00e9tant d\u00e9nonc\u00e9es comme superstitions, sa propagation a eu, en fait, pour effet de favoriser les explications du malheur en termes d\u2019agression mystique, plut\u00f4t qu\u2019en termes de transgression de tabous.<\/p>\n<p align=\"justify\">Plus g\u00e9n\u00e9ralement, l\u2019existence dans les soci\u00e9t\u00e9s humaines, pour expliquer le malheur, de diff\u00e9rentes r\u00e9partitions entre la sorcellerie et le tabou est l\u2019effet cumulatif de microprocessus, les uns mentaux, les autres publics, situ\u00e9s sur les cha\u00eenes causales de la culture. Une des t\u00e2ches de l\u2019ethnographie est de d\u00e9crire les facteurs qui, localement, stabilisent ou modifient cette r\u00e9partition dans un sens ou un autre. Une anthropologie naturaliste doit, elle, identifier les types de facteurs qui peuvent \u00eatre impliqu\u00e9s dans une telle stabilisation ou dans de tels changements, et expliquer comment ces facteurs agissent dans la t\u00eate et dans l&#8217;environnement des personnes concern\u00e9es.<\/p>\n<p align=\"justify\">\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p align=\"justify\"><strong>Conclusion<\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p align=\"justify\">Les CCC sociales ne sont pas un aspect du social. Elles <em>sont<\/em> le social. Les choses sont sociales dans la mesure o\u00f9 elles sont ins\u00e9r\u00e9es dans des cha\u00eenes causales cognitives trans-individuelles. Les CCCC ne sont pas un aspect du culturel. Elles <em>sont<\/em> le culturel. Les choses sociales sont culturelles dans la mesure o\u00f9 elles sont ins\u00e9r\u00e9es dans des cha\u00eenes causales cognitives culturelles. Je ne connais pas de contre-exemple \u00e0 ces affirmations. Au contraire, je crois qu\u2019elles fournissent une mani\u00e8re fine de d\u00e9m\u00ealer ce qui est social et ce qui ne l\u2019est pas, et dans le social ce qui est culturel et ce qui ne l\u2019est pas.<\/p>\n<p align=\"justify\">Les anthropologues et, plus g\u00e9n\u00e9ralement, les chercheurs en sciences sociales seront sans doute moins pr\u00e9occup\u00e9s par des probl\u00e8mes d\u2019analyse conceptuelle, et davantage par des questions de substance, en particulier par la place donn\u00e9e ici aux choses mentales dans une \u00e9pid\u00e9miologie des repr\u00e9sentations. Ils trouveront peut-\u00eatre que je donne beaucoup trop d\u2019importance aux repr\u00e9sentations et \u00e0 la cognition dans la caract\u00e9risation du social et du culturel, ou pire, que je r\u00e9duis le social et le culturel au mental. L\u2019agriculture et la guerre ne sont-elles pas des exemples paradigmatiques de choses sociales\u00a0? Les artefacts et les manifestations publiques ne sont-ils pas des exemples paradigmatiques de choses culturelles\u00a0? Pourtant, m\u00eame si on ne nie pas leur dimension cognitive, ces ph\u00e9nom\u00e8nes ne sont pas principalement des choses mentales, et leur importance tient d\u2019abord et avant tout \u00e0 leurs effets sur la vie corporelle des gens \u2013 et pas uniquement sur leurs repr\u00e9sentations mentales. J&#8217;en conviens tout \u00e0 fait, et si l\u2019on devait voir l\u00e0 une objection \u00e0 l\u2019approche naturaliste que je pr\u00e9conise, je me serais fait bien mal comprendre.<\/p>\n<p align=\"justify\">Soyons clair. Bien des choses peuvent \u00eatre prises dans un r\u00e9seau de CCC sociales, pas seulement des repr\u00e9sentations mentales ou publiques, mais aussi d\u2019autres productions publiques telles que des chemins, des immeubles, des r\u00e9coltes, des march\u00e9s, des machines et des massacres. Tout ce qui est pris dans une CCC sociale a des causes et des effets internes ou psychologiques et des causes et des effets externes ou environnementaux. Lesquels de ces causes et de ces effets ont le plus d\u2019importance d\u00e9pend des cas sp\u00e9cifiques et des points de vue. Dans le cas des cha\u00eenes d\u2019\u00e9v\u00e9nements li\u00e9es au <em>gom\u00e9<\/em> tels que celles qui ont eu lieu dans la maisonn\u00e9e d\u2019Albazo, une grande partie du poids explicatif est du c\u00f4t\u00e9 psychologique, m\u00eame si, de fa\u00e7on caract\u00e9ristique, de telles cha\u00eenes d\u2019\u00e9v\u00e9nements sont d\u00e9clench\u00e9es par des \u00e9v\u00e9nements ou des \u00e9tats de choses non psychologiques tels qu\u2019une maladie ou une mauvaise r\u00e9colte. Dans le cas d\u2019un chemin, la psychologie est plut\u00f4t triviale et l\u2019\u00e9cologie joue un r\u00f4le explicatif plus grand. Apr\u00e8s tout, en l\u2019absence d\u2019un entretien d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 des chemins, leur stabilit\u00e9 dans une communaut\u00e9 d\u00e9pend du rapport entre la croissance de la v\u00e9g\u00e9tation et l\u2019\u00e9rosion d\u2019un c\u00f4t\u00e9, et l\u2019intensit\u00e9 de leur usage de l\u2019autre.<\/p>\n<p align=\"justify\">L\u2019approche \u00e9pid\u00e9miologique doit, dans tous les cas, combiner une perspective environnementale et une perspective psychologique, et elle n\u2019est pas oblig\u00e9e \u2013 ni emp\u00each\u00e9e non plus \u2013 de privil\u00e9gier l\u2019une ou l\u2019autre de ces deux perspectives.<\/p>\n<p align=\"justify\">Pourquoi alors caract\u00e9riser les cha\u00eenes causales sociales et culturelles sur la base de leurs maillons psychologiques plut\u00f4t que de leurs maillons environnementaux ? Je voudrais d\u2019abord souligner que les liens psychologiques sont eux-m\u00eames une sous-cat\u00e9gorie des liens environnementaux. Ce sont des liens situ\u00e9s dans les cerveaux et les corps, qui font eux-m\u00eames partie de l\u2019environnement. Aussi reconna\u00eetre une place sp\u00e9ciale aux liens psychologiques dans une CCC sociale revient-il \u00e0 mettre en avant un type de facteur \u00e9cologique. Ce qui justifie que l&#8217;on d\u00e9finisse les CCC sociales \u00e0 partir de leurs liens psychologiques c&#8217;est que les autres liens dans une cha\u00eene causale cognitive sociale, les liens environnementaux, peuvent \u00eatre ind\u00e9finiment vari\u00e9s\u00a0: sons de la parole, coups de fusil, images, chemins, danses, nourritures, v\u00eatements, machines, etc. Aucune sous-cat\u00e9gorie de ces liens environnementaux n\u2019est n\u00e9cessaire ni suffisante pour que la cha\u00eene causale dans laquelle ils se produisent soit une cha\u00eene sociale. Ce qui rend sociale une cha\u00eene causale c\u2019est le fait d&#8217;\u00e9tablir un lien cognitif entre diff\u00e9rents esprits individuels. Ce qui rend culturelle une cha\u00eene sociale c\u2019est la stabilisation de repr\u00e9sentations. Il ne s\u2019ensuit pas, cependant, que les ingr\u00e9dients psychologiques du social sont plus &#8221; int\u00e9ressants &#8221; que les ingr\u00e9dients non psychologiques. L\u2019int\u00e9r\u00eat est une affaire pragmatique.<\/p>\n<p align=\"justify\">Certains anthropologues pourraient trouver qu\u2019il y a quelque arbitraire \u00e0 distinguer le social et le culturel et \u00e0 les reconna\u00eetre comme des objets d\u2019\u00e9tude dignes d\u2019attention l\u2019un et l\u2019autre. Ils pourraient soutenir que tout ce qui est social est aussi culturel, et r\u00e9ciproquement. Ceci est \u00e9videmment vrai dans le cas humain. Mais, de ce point de vue, les humains diff\u00e8rent beaucoup d&#8217;autres animaux sociaux. La plupart des animaux sociaux transmettent seulement de l\u2019information au sujet de ce qui se passe ici et maintenant (par exemple\u00a0: <em>attention, il y a un pr\u00e9dateur<\/em> !). Quels que soient le savoir et le savoir-faire partag\u00e9s durablement par les membres de ces populations animales, ils sont dus \u00e0 des dispositions biologiques semblables exprim\u00e9es dans le m\u00eame environnement, plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 leurs interactions mutuelles continues. En d\u2019autres termes, les cha\u00eenes causales cognitives sociales de la plupart des animaux sociaux ne stabilisent ni connaissances communes ni savoir-faire partag\u00e9\u00a0; elles ne sont pas des CCCC. Il y a cependant des exceptions fascinantes, des exemples de pratiques (et par cons\u00e9quent de repr\u00e9sentations mentales qui les rendent possibles) qui se r\u00e9pandent par imitation et se stabilisent dans des populations animales non humaines. On conna\u00eet bien par exemple aujourd\u2019hui diff\u00e9rentes techniques de r\u00e9colte des termites, socialement transmises dans des populations de chimpanz\u00e9s (McGrew, 1992). Ces techniques sont, en d\u2019autres termes, transmises \u00e0 travers des CCCC. Elles sont culturelles. Cependant, m\u00eame chez ces animaux non humains qui manifestent un certain degr\u00e9 de transmission culturelle, la plupart des activit\u00e9s, qu\u2019elles soient individuelles ou sociales, sont libres de toute influence culturelle.<\/p>\n<p align=\"justify\">Dans le cas de l\u2019homme, et dans ce cas seulement, la culture englobe tout. Toutes les CCC sociales exploitent des repr\u00e9sentations transmises culturellement, m\u00eame quand elles ne les propagent pas directement. Les domaines du social et du culturel sont, en effet, coextensifs. En ce sens extensionnel, il n\u2019y a aucune diff\u00e9rence entre les choses sociales et les choses culturelles. Cependant, le social et le culturel sont deux propri\u00e9t\u00e9s diff\u00e9rentes. Un ph\u00e9nom\u00e8ne est social dans la mesure o\u00f9 il implique une coordination cognitivement m\u00e9diatis\u00e9e entre individus. Un ph\u00e9nom\u00e8ne est culturel dans la mesure o\u00f9 il implique la stabilisation de repr\u00e9sentations ou de productions au moyen d\u2019une coordination cognitivement m\u00e9diatis\u00e9e entre individus.<\/p>\n<p align=\"justify\">On peut s\u2019int\u00e9resser plus aux aspects sociaux ou plus aux aspects culturels de ph\u00e9nom\u00e8nes qui sont in\u00e9vitablement \u00e0 la fois sociaux et culturels. En d\u2019autres termes, on peut \u00eatre plus int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 la question\u00a0: &#8221;\u00a0Comment les \u00eatres humains se coordonnent-ils\u00a0?\u00a0&#8221; qu\u2019\u00e0 la question\u00a0: &#8221;\u00a0Comment les repr\u00e9sentations et les productions se stabilisent-elles\u00a0?\u00a0&#8220;, ou l&#8217;inverse, mais le domaine des faits pertinents pour r\u00e9pondre aux deux questions est le m\u00eame. J\u2019ai tent\u00e9 de sugg\u00e9rer qu\u2019une r\u00e9ponse naturaliste peut \u00eatre apport\u00e9e \u00e0 ces deux questions. Pour cela, il faut reconceptualiser le domaine du social en n&#8217;y reconnaissant que des entit\u00e9s et des processus dont nous avons une compr\u00e9hension naturaliste. Il s\u2019agira de repr\u00e9sentations mentales et de productions publiques, des processus qui les lient causalement, de CCC sociales, en particulier culturelles, qui associent ces liens, et des r\u00e9seaux complexes de ces cha\u00eenes causales qui parcourent en tous sens les populations humaines dans le temps et l\u2019espace. En partant d\u2019une ontologie ainsi r\u00e9duite, le projet de Radcliffe-Brown d&#8217;une science naturelle de la soci\u00e9t\u00e9 pourrait ne pas \u00eatre enti\u00e8rement utopique, m\u00eame s&#8217;il ne correspondra sans doute gu\u00e8re \u00e0 l&#8217;id\u00e9e que lui-m\u00eame s&#8217;en faisait.<\/p>\n<p align=\"justify\">\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p align=\"center\"><strong>Bibliographie<\/strong><\/p>\n<p align=\"justify\"><strong> <\/strong><\/p>\n<blockquote><p><strong> <\/strong><\/p>\n<blockquote><p><strong> <\/strong><\/p>\n<p align=\"justify\">Barth, F.<\/p>\n<p align=\"justify\">1975 <em>Ritual and Knowledge among the Baktaman of New   Guinea<\/em>. New Haven, Yale University Press.<\/p>\n<p align=\"justify\">Evans-Pritchard, E. E.<\/p>\n<p align=\"justify\">1937 <em>Witchcraft, Oracles and Magic among the Azande<\/em>.   Oxford, Clarendon Press.<\/p>\n<p align=\"justify\">Jacob, P.<\/p>\n<p align=\"justify\">1997 . Paris, Odile Jacob.<\/p>\n<p align=\"justify\">McGrew, W. C.<\/p>\n<p align=\"justify\">1992 <em>Chimpanzee Material Culture. Implications for Human   Evolution<\/em>. Cambridge, Cambridge University Press.<\/p>\n<p align=\"justify\">Olmstead, J.<\/p>\n<p align=\"justify\">1974 <em>Female Fertility, Social Structure and the Economy.   A Controlled Comparison of two Southern Ethiopian Communities<\/em>. Ph. D.   Dissertation, Columbia University.<\/p>\n<p align=\"justify\">1975 &#8221;\u00a0Land and social stratification in the Gamo   Highlands of Southern Ethiopia\u00a0&#8220;, in H. Marcus (ed.), <em>Proceedings   of the First U. S. Conference on Ethiopian Studies, 1973<\/em>, East Lansing,   Michigan University Press, p.\u00a0223-234.<\/p>\n<p align=\"justify\">Radcliffe-Brown, A. R.<\/p>\n<p align=\"justify\">1968 &#8221;\u00a0Sur la structure sociale\u00a0&#8220;, in <em>Structure   et fonction dans la soci\u00e9t\u00e9 primitive<\/em>, Paris, Minuit [1952].<\/p>\n<p align=\"justify\">Sperber, D.<\/p>\n<p align=\"justify\">1980 &#8221;\u00a0The management of misfortune among the   Dorze\u00a0&#8220;, in R. Hess (ed.), <em>Proceedings of the Fifth International   Confernce on Ethiopian Studies<\/em>, Chicago, Office of Publications Services,   University of Illinois at Chicago Circle, p.\u00a0207-215.<\/p>\n<p align=\"justify\">1996 <em>La Contagion des id\u00e9es: Th\u00e9orie naturaliste de la   culture<\/em>. Paris, Odile Jacob.<\/p>\n<p align=\"justify\">\n<\/blockquote>\n<\/blockquote>\n<p align=\"center\"><strong>Notes<\/strong><\/p>\n<p><sup><span style=\"font-size: x-small;\"> <\/span><\/sup><sup><span style=\"font-size: x-small;\">*<\/span><\/sup><span style=\"font-size: x-small;\"> Cet article est la traduction par Louis Qu\u00e9r\u00e9 d\u2019une conf\u00e9rence faite en 1999 \u00e0 la Royal Academy \u00e0 Londres (<em>Radcliffe-Brown Lecture in Social Anthropology).<\/em><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: x-small;\"> <\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"font-size: x-small;\">(1) Comme je ne d\u00e9cris jamais la cause compl\u00e8te d&#8217;un \u00e9v\u00e9nement, quand je dis &#8221;\u00a0\u00a0caus\u00e9\u00a0&#8221; il faudra d\u00e9sormais comprendre &#8221;\u00a0caus\u00e9 en partie\u00a0&#8220;.<\/span><\/p>\n<p align=\"justify\"><span style=\"font-size: x-small;\">(2) Un certain nombre de philosophes \u2013 Fred Dretske, Ruth Millikan, Karen Neander, David Papineau, par exemple \u2013, ont tent\u00e9 de naturaliser le sens en faisant appel \u00e0 une notion de fonction. Bien qu\u2019aucune solution d\u00e9finitive ne s\u2019impose, je consid\u00e8re ces tentatives comme \u00e9tant manifestement sur la bonne voie. Cf. Jacob, 1997.<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>[&#8230;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[19,7,8,9],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/65"}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=65"}],"version-history":[{"count":15,"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/65\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1477,"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/65\/revisions\/1477"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=65"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=65"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=65"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}