{"id":71,"date":"2001-09-04T14:52:27","date_gmt":"2001-09-04T12:52:27","guid":{"rendered":"http:\/\/www.dan.sperber.fr\/?p=71"},"modified":"2018-04-24T19:35:52","modified_gmt":"2018-04-24T18:35:52","slug":"lindividuel-sous-influence-du-collectif","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/?p=71","title":{"rendered":"Dan Sperber (2001) <b>L&#8217;individuel sous influence du collectif<\/b>. <i>La Recherche 344<\/i>, 32-35."},"content":{"rendered":"<p style=\"padding-left: 60px;\">&#8220;Notre activit\u00e9 mentale s\u2019appuie sur des m\u00e9moires externes qui ont \u00e9volu\u00e9 avec le d\u00e9veloppement de l\u2019\u00e9criture, de l\u2019imprimerie, et maintenant des nouvelles technologies de l\u2019information. Une \u00e9volution dont doivent tenir compte aussi bien les sciences sociales que les sciences cognitives&#8230;&#8221;<br \/>\n<!--more--><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p align=\"center\"><strong>L\u2019individuel sous influence du collectif<\/strong><\/p>\n<p align=\"center\"><em>(Le titre n&#8217;est pas de moi &#8211; l&#8217;article porte sur cognition, m\u00e9moire et culture &#8211; il remplace un texte ant\u00e9rieur intitul\u00e9 &#8220;cognition, m\u00e9moire et culture&#8221;)<\/em><\/p>\n<p align=\"center\">Dan Sperber<\/p>\n<p align=\"center\">\n<p>Notre activit\u00e9 mentale s\u2019appuie sur des m\u00e9moires externes qui ont \u00e9volu\u00e9 avec le d\u00e9veloppement de l\u2019\u00e9criture, de l\u2019imprimerie, et maintenant des nouvelles technologies de l\u2019information. Une \u00e9volution dont doivent tenir compte aussi bien les sciences sociales que les sciences cognitives.<\/p>\n<p>Peut-on parler de m\u00e9moire collective ou sociale ? Les sociologues[1], les anthropologues, les historiens[2] le font sans h\u00e9siter tant il est manifeste que les groupes humains se caract\u00e9risent par l&#8217;accumulation et l&#8217;exploitation d&#8217;un ensemble relativement stable de croyances, de savoir-faire et de valeurs partag\u00e9s. Cet ensemble de repr\u00e9sentations -qui correspond \u00e0 la culture du groupe- est inscrit de fa\u00e7on durable, non seulement dans les esprits, mais aussi dans l&#8217;espace commun sous la forme de textes, d&#8217;outils, de monuments, et de ces pratiques mn\u00e9moniques par excellence que sont les rites. M\u00eame si l&#8217;on comprend sans mal \u00e0 quoi font r\u00e9f\u00e9rence les expressions de m\u00e9moire collective ou sociale, m\u00eame si l&#8217;on reconna\u00eet la f\u00e9condit\u00e9 des recherches o\u00f9 ces notions sont d\u00e9ploy\u00e9es, l&#8217;extension au domaine sociologique d&#8217;une notion issue de la psychologie individuelle pose probl\u00e8me. Un groupe social n&#8217;est pas un organisme ; il n&#8217;a ni cerveau, ni esprit et, sauf dans un sens vague ou m\u00e9taphorique, il ne pense pas, il ne raisonne pas, il ne d\u00e9sire pas, il ne d\u00e9cide pas. Il ne se souvient pas non plus. Depuis toujours, les praticiens des sciences sociales adoptent en l&#8217;adaptant ce qui peut leur convenir dans le vocabulaire des psychologues, sans se soucier d&#8217;expliciter les rapports entre leurs disciplines et la psychologie. Depuis une vingtaine d&#8217;ann\u00e9es, en revanche, sous l&#8217;influence de la &#8220;r\u00e9volution cognitive&#8221;, se d\u00e9veloppe un ensemble de recherches sur la fa\u00e7on dont s&#8217;articulent la cognition et la culture humaines[3]. Comprendre les rapports entre m\u00e9moire individuelle et collective appelle \u00e0 l&#8217;\u00e9vidence une telle articulation.<\/p>\n<p>La m\u00e9moire joue un r\u00f4le crucial dans la cognition. Tout syst\u00e8me cognitif, aussi rudimentaire soit-il, permet \u00e0 l\u2019organisme qui en est dot\u00e9 d\u2019ajuster son comportement aux changements du monde qui l\u2019entoure. Cependant, les organismes simples dot\u00e9 d&#8217;un syst\u00e8me cognitif sans m\u00e9moire sont incapables d&#8217;apprendre. Ils r\u00e9agissent toujours de mani\u00e8re st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e \u00e0 des \u00e9v\u00e9nements semblables. La mouche revient encore et encore se cogner \u00e0 la vitre. Un syst\u00e8me cognitif muni d\u2019une m\u00e9moire permet \u00e0 l\u2019organisme de r\u00e9agir de fa\u00e7on diff\u00e9rente \u00e0 des \u00e9v\u00e9nements semblables, de choisir de ne pas r\u00e9agir, d\u2019ajuster ainsi ses r\u00e9actions non seulement aux changements de l\u2019environnement, non seulement \u00e0 ses propres \u00e9tats internes (faim, fatigue, douleur, par exemple), mais aussi aux rapports que ces \u00e9v\u00e9nements et ces \u00e9tats entretiennent avec des \u00e9v\u00e9nements et des \u00e9tats pass\u00e9s.<\/p>\n<p>Pour comprendre ce r\u00f4le de la m\u00e9moire, il faut en distinguer deux aspects, celui de r\u00e9serve d&#8217;informations, et celui d&#8217;ensemble de processus alimentant et exploitant cette r\u00e9serve. Le r\u00e9servoir de la m\u00e9moire humaine est d\u2019une capacit\u00e9 difficilement calculable. Chacun d\u2019entre nous conna\u00eet des centaines voire des milliers de personnes, des dizaines de milliers de mots et de choses, des millions de faits. Pour tirer partie de toute information nouvelle issue de la perception, pour en tirer des conclusions pratiques ou th\u00e9oriques qui, \u00e9ventuellement, guideront l\u2019action ou iront enrichir la m\u00e9moire, il faut faire appel \u00e0 certaines de ces informations anciennes. Or, de m\u00eame qu\u2019\u00e0 tout moment donn\u00e9, nous ne pouvons focaliser notre attention que sur quelques aspects particuliers de l\u2019environnement, de m\u00eame nous ne pouvons mobiliser qu\u2019une partie infime de cette immense m\u00e9moire. L&#8217;efficacit\u00e9 cognitive d\u00e9pend alors de la capacit\u00e9 du syst\u00e8me \u00e0 ne traiter que des informations suffisamment pertinentes, c&#8217;est \u00e0 dire des informations dont le traitement sera susceptible d&#8217;entra\u00eener des effets cognitifs ad\u00e9quats pour l&#8217;effort demand\u00e9. L&#8217;efficacit\u00e9 de la m\u00e9moire en particulier d\u00e9pend de sa s\u00e9lectivit\u00e9 dans les informations qu&#8217;elle r\u00e9active dans un contexte donn\u00e9.<\/p>\n<p>J&#8217;ai parl\u00e9 jusqu&#8217;ici au singulier. Or la m\u00e9moire est multiple. Ce que montrent clairement les progr\u00e8s r\u00e9cents de la psychologie cognitive. En particulier, il y a des m\u00e9moires \u00e0 long terme, v\u00e9ritables dictionnaires et encyclop\u00e9dies mentales, et une ou peut-\u00eatre plusieurs m\u00e9moires de travail, de faible capacit\u00e9, qui servent en quelque sorte de feuille d\u2019\u00e9criture mentale aux processus de l\u2019attention. Chacune comporte \u00e0 la fois une r\u00e9serve (permanente ou transitoire) d&#8217;informations et des processus d&#8217;alimentation et d&#8217;exploitation de cette r\u00e9serve.<\/p>\n<p>Aux m\u00e9moires internes, localis\u00e9es dans nos cerveaux, s\u2019ajoutent aussi des m\u00e9moires externes de diff\u00e9rents types. Tout d&#8217;abord, l&#8217;environnement mat\u00e9riel joue ce r\u00f4le, en &#8220;re-pr\u00e9sentant&#8221; \u00e0 notre perception une information en grande partie invariante. D&#8217;un moment \u00e0 un autre, la plupart des objets conservent leur place et leurs propri\u00e9t\u00e9s. Les plus essentielles de ces propri\u00e9t\u00e9s sont quasi-immuables. Il y a donc un ensemble d&#8217;informations qu&#8217;il n&#8217;est pas n\u00e9cessaire de repr\u00e9senter int\u00e9gralement dans une m\u00e9moire interne car elles sont disponibles en permanence dans l&#8217;environnement. Si l&#8217;on peut dire que ce dernier, de part sa stabilit\u00e9, offre \u00e0 chacun d&#8217;entre nous une m\u00e9moire externe, c&#8217;est seulement en ce qu&#8217;il est une r\u00e9serve d&#8217;informations, et non en ce qu&#8217;il offrirait des processus d&#8217;alimentation et d&#8217;exploitation de cette r\u00e9serve. En particulier, l&#8217;environnement mat\u00e9riel ne distingue pas les informations pertinentes de celles qui ne le sont pas. Mais l&#8217;environnement social est capable de jouer ce r\u00f4le. Les \u00eatres communicants que nous sommes trouvent chacun en autrui une extension de leur propre m\u00e9moire. Et il ne s&#8217;agit pas cette fois d&#8217;une r\u00e9serve passive. L&#8217;information y est accumul\u00e9e et activ\u00e9e par des m\u00e9canismes individuels et communicationnels qui sont guid\u00e9s par des consid\u00e9rations de pertinence. Dans une conversation par exemple, les informations nouvelles, les rappels, et les arguments sont introduits par chaque interlocuteur d&#8217;une fa\u00e7on qui se veut pertinente aux autres interlocuteurs. La communication humaine est ainsi une fa\u00e7on d\u2019enrichir, de g\u00e9rer et d\u2019exploiter (souvent de fa\u00e7on in\u00e9galitaire) une m\u00e9moire externe, r\u00e9serve et processus, qui est collective en ceci qu&#8217;elle est distribu\u00e9e entre plusieurs personnes et g\u00e9r\u00e9e \u00e0 travers leurs interactions.<\/p>\n<p>Une population humaine est habit\u00e9e par une population consid\u00e9rablement plus large de repr\u00e9sentations mentales distribu\u00e9es entre les individus.[4] A chaque fois que quelqu\u2019un communique, il produit une perturbation dans l\u2019environnement destin\u00e9e tout d\u2019abord \u00e0 attirer et \u00e0 retenir l\u2019attention d\u2019un destinataire, puis \u00e0 donner \u00e0 ce destinataire les moyens de construire une repr\u00e9sentation mentale semblable \u00e0 celle qu\u2019il voulait transmettre. La perturbation externe qui permet ainsi d\u2019associer deux repr\u00e9sentations internes, celle de l\u2019\u00e9metteur et celle du destinataire, est elle-m\u00eame une repr\u00e9sentation, publique cette fois.<\/p>\n<p>Les repr\u00e9sentations publiques -aussi bien les paroles, que les gestes, les mimiques, les images et les \u00e9crits- mettent les m\u00e9moires individuelles en r\u00e9seau. Communiquant les uns avec les autres, nous vivons au milieu de notre m\u00e9moire autant qu&#8217;elle vit en nous. Cela dit, la m\u00e9moire collective est elle aussi imparfaite. L&#8217;information s&#8217;y d\u00e9lite rapidement. Ou alors elle ne s&#8217;y maintient qu&#8217;aux prix de distorsions dont l&#8217;effet cumul\u00e9 est bien illustr\u00e9 par le cas des rumeurs qui la transforme jusqu&#8217;\u00e0 la rendre m\u00e9connaissable.<\/p>\n<p>Avant l\u2019\u00e9criture, les repr\u00e9sentations publiques consistaient en paroles et en gestes, c\u2019est \u00e0 dire en \u00e9v\u00e9nements brefs ne laissant pas de traces reconnaissables dans l\u2019environnement. Seuls les individus pr\u00e9sents au moment m\u00eame de la parole ou du geste pouvaient en recevoir le message. Hormis ces moments (et en faisant abstraction des images et de quelques autres outils cognitifs qui ont exist\u00e9 avant l&#8217;\u00e9criture), l\u2019environnement \u00e9tait alors vide de repr\u00e9sentations publiques. La stabilisation d&#8217;une m\u00e9moire collective \u00e0 long terme reste, dans ces conditions, une sorte d&#8217;exploit collectif dont il serait na\u00eff de croire que toutes les soci\u00e9t\u00e9s de tradition orale l&#8217;accomplissent au m\u00eame degr\u00e9. Philippe Descola \u00e9crit par exemple \u00e0 propos d&#8217;un groupe Jivaro de la haute Amazonie : &#8220;<em>Peu d&#8217;Achuar connaissent le nom de leurs arri\u00e8re-grands-parents, et cette m\u00e9moire de la tribu qui se d\u00e9ploie tout au plus sur quatre g\u00e9n\u00e9rations s&#8217;engloutit p\u00e9riodiquement dans la confusion et l&#8217;oubli. Les inimiti\u00e9s et les alliances que les hommes ont h\u00e9rit\u00e9es de leurs p\u00e8res oblit\u00e8rent les configurations plus anciennes que les p\u00e8res de leurs p\u00e8res avaient \u00e9tablies, car nul m\u00e9morialiste ne s&#8217;attache \u00e0 c\u00e9l\u00e9brer les hauts faits accomplis il y a quelques d\u00e9cennies par ceux dont le nom n&#8217;\u00e9voque plus rien \u00e0 personne. Hormis les rivi\u00e8res, espaces fugaces et en perp\u00e9tuel renouveau, aucun lieu n&#8217;est ici\u00a0 nomm\u00e9. Les sites d&#8217;habitat sont transitoires, rarement occup\u00e9s plus d&#8217;une quinzaine d&#8217;ann\u00e9es avant de dispara\u00eetre derechef sous la for\u00eat conqu\u00e9rante, et le souvenir m\u00eame d&#8217;une clairi\u00e8re s&#8217;\u00e9vanouit avec la mort de ceux qui l&#8217;avaient d\u00e9frich\u00e9e<\/em>&#8220;[5]. Cependant, m\u00eame chez ces Jivaros, certaines repr\u00e9sentations, des mythes, des savoir-faire par exemple, restent relativement stables \u00e0 travers des transmissions multiples et peuvent, avec quelques variations, \u00eatre partag\u00e9es par tout un groupe social pendant des si\u00e8cles. Les repr\u00e9sentations qui se transmettent de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration ou qui se diffusent dans une population enti\u00e8re constituent cette partie relativement stable de la m\u00e9moire distribu\u00e9e que nous appelons la culture. Nous sommes chacun les d\u00e9positaires passagers, les vecteurs et les b\u00e9n\u00e9ficiaires de fragments de cette m\u00e9moire collective, que nous infl\u00e9chissons, volontairement ou involontairement, en la transmettant.<\/p>\n<p>Avec l\u2019invention de l\u2019\u00e9criture, la m\u00e9moire socialement distribu\u00e9e sort en partie des cerveaux et s\u2019installe dans l\u2019environnement, sous une forme solide, mobile, et reproductible. Les repr\u00e9sentations publiques ne sont plus seulement des \u00e9v\u00e9nements, mais aussi des traces d\u2019\u00e9v\u00e9nements, en particulier des textes ind\u00e9finiment consultables, m\u00eame en l\u2019absence de leurs auteurs. La m\u00e9moire externe \u00e9chappe ainsi en partie aux al\u00e9as de la m\u00e9moire individuelle et de la communication. Une partie au moins de la culture du groupe se solidifie dans l&#8217;environnement. Cependant, \u00e0 la diff\u00e9rence des r\u00e9seaux de la communication sociale qui \u00e0 la fois conservent l&#8217;information et la traitent, les \u00e9crits sont inertes, ils conservent l&#8217;information, mais seuls les scripteurs et les lecteurs la traitent. Les \u00e9crits ne constituent une m\u00e9moire qu&#8217;au sens restreint de r\u00e9serve d&#8217;informations.<\/p>\n<p>Aux d\u00e9buts de l\u2019\u00e9criture, cette m\u00e9moire-r\u00e9serve externe est contr\u00f4l\u00e9e par les puissants et sert leurs int\u00e9r\u00eats. S&#8217;y enregistrent les titres de propri\u00e9t\u00e9 et de noblesse, les trait\u00e9s et les alliances, les d\u00e9penses et les recettes. Surtout, elle sert \u00e0 la collecte des imp\u00f4ts. Aussi importantes que soient ces fonctions sociales -ce r\u00f4le de m\u00e9moire externe <em>\u00e0 long terme<\/em> de l\u2019administration et du pouvoir, on aurait tort de n\u00e9gliger les fonctions cognitives de l\u2019\u00e9criture, et en particulier son r\u00f4le de m\u00e9moire <em>de travail<\/em> externe. La pens\u00e9e attentive -la r\u00e9flexion en particulier- est en effet entrav\u00e9e par les \u00e9troites limites de la m\u00e9moire de travail interne. Or, en m\u00eame temps qu\u2019un moyen de gouverner et de communiquer entre puissants, l\u2019\u00e9criture a \u00e9t\u00e9 d\u2019embl\u00e9e un instrument de la pens\u00e9e.<\/p>\n<p>L\u2019anthropologue britannique Jack Goody a bien montr\u00e9, dans une s\u00e9rie d\u2019ouvrages dont le premier portait (en anglais) le titre explicite <em>La Domestication de la pens\u00e9e sauvage <\/em><em><strong>[6]<\/strong><\/em> (allusion bien s\u00fbr, \u00e0 <em>La Pens\u00e9e sauvage<\/em> de Claude L\u00e9vi-Strauss), comment l\u2019\u00e9criture, d\u00e8s ses origines m\u00e9sopotamiennes, a fourni de nouveaux instruments intellectuels tels que les listes, les tables, les recettes, les algorithmes de calcul, voire les formes abstraites du syllogisme. Le fait de pouvoir disposer, par le biais de l\u2019\u00e9criture, d\u2019une m\u00e9moire de travail externe durable et extensible a non seulement permis de soulager la m\u00e9moire de travail interne, mais surtout, il a rendu possible un red\u00e9ploiement radical de la pens\u00e9e. La r\u00e9flexion pouvait d\u00e9sormais s\u2019exercer non plus seulement sur des objets mentaux litt\u00e9ralement insaisissables, mais sur un texte, un calcul, un sch\u00e9ma stable, modifiable, et reproductible. L&#8217;\u00e9criture a ainsi \u00e9t\u00e9 un instrument indispensable pour mettre au point d&#8217;autres art\u00e9facts cognitifs \u00e9labor\u00e9s, cartes, instruments de mesure et de calcul.<\/p>\n<p>Les scribes, les comptables, les arpenteurs, les m\u00e9decins, les astrologues, les chroniqueurs, les archivistes, les biblioth\u00e9caires qui maniaient l\u2019\u00e9criture pour le compte du souverain ont \u00e9t\u00e9 les inventeurs de nouvelles formes de pens\u00e9e. L\u2019exploitation de l\u2019\u00e9criture dans les cit\u00e9s relativement d\u00e9mocratiques de la Gr\u00e8ce installe de fa\u00e7on permanente, consultable sinon par tous du moins par beaucoup, une m\u00e9moire de r\u00e9cits divergents et d\u2019arguments contradictoires, donc non seulement des connaissances, mais aussi des processus m\u00eame de la constitution collective des connaissances. La m\u00e9moire externe devient le moyen d\u2019une pens\u00e9e sur la pens\u00e9e. L\u2019ext\u00e9riorisation transforme m\u00eame la pens\u00e9e dont la m\u00e9moire n&#8217;est pourtant encore que l\u2019instrument passif.<\/p>\n<p>Depuis l\u2019invention de l\u2019imprimerie et la g\u00e9n\u00e9ralisation de l\u2019\u00e9criture, la m\u00e9moire externe est devenue omnipr\u00e9sente, en renouvellement constant, et massivement accessible. L\u2019activit\u00e9 mentale de chacun d\u2019entre nous ne cesse de faire appel \u00e0 cette m\u00e9moire externe. Une part importante de l\u2019information m\u00e9moris\u00e9e de fa\u00e7on interne porte pr\u00e9cis\u00e9ment sur elle\u00a0: comment y acc\u00e9der, o\u00f9 trouver quoi, \u00e0 quelles conditions. Bien l\u2019 utiliser est devenu un aspect essentiel de l\u2019activit\u00e9 cognitive de chacun. G\u00e9rer, conserver, enrichir, r\u00e9viser cette m\u00e9moire collective est devenu une dimension essentielle de la vie sociale.<\/p>\n<p>Aujourd&#8217;hui, une transformation de la m\u00e9moire externe beaucoup plus brusque et sans doute encore plus radicale que sa progressive inscription permanente dans l\u2019environnement due au d\u00e9veloppement de l\u2019\u00e9criture puis de l&#8217;imprimerie s&#8217;amorce sous nos yeux. Je l\u2019ai dit, avant m\u00eame l\u2019\u00e9criture, chacun disposait d\u2019une m\u00e9moire externe en autrui. Les autres humains sont \u00e0 certains \u00e9gards plus faciles, \u00e0 d\u2019autres \u00e9gards plus difficiles \u00e0 consulter que les \u00e9crits. Ils ne font rien, et en particulier ils ne nous aident pas, sans motivation. Ils choisissent l\u2019information qu\u2019ils veulent bien partager avec nous et l\u2019adaptent autant \u00e0 leurs propres fins qu\u2019\u00e0 nos besoins. La m\u00e9moire externe que constituent les autres pour chacun d\u2019entre nous est vivante, active. Elle\u00a0 pr\u00e9-traite l\u2019information qu\u2019elle nous fournit, et qui entame donc d\u00e9j\u00e0, en dehors de nous le processus cognitif auquel cette information doit servir. Contrairement \u00e0 leurs auteurs, les \u00e9crits en eux m\u00eame sont d\u00e9pourvus de\u00a0 bienveillance ou de\u00a0 malveillance particuli\u00e8re \u00e0 notre \u00e9gard, de d\u00e9sir ou de moyen de nous aider \u00e0 mieux les utiliser, et d\u2019arri\u00e8re-pens\u00e9e. Que je consulte l\u2019annuaire ou le dictionnaire, que je lise un livre de philosophie ou le journal, je n\u2019ai pas besoin de lui inspirer sympathie ou crainte pour qu\u2019il veuille bien me servir, et je ne peux rien lui demander de plus que ce qu\u2019il est pr\u00eat \u00e0 me donner d\u2019embl\u00e9e.<\/p>\n<p>Avec le d\u00e9veloppement des ordinateurs et leur mise en r\u00e9seau, arrive une\u00a0 nouvelle forme de m\u00e9moire externe, aussi d\u00e9pourvue de passions que le papier, mais intens\u00e9ment active et destin\u00e9e \u00e0 le devenir toujours plus. Il ne s&#8217;agit plus de simples r\u00e9serves d&#8217;information. Comme autrui, l\u2019ordinateur et le r\u00e9seau sont capables d\u2019anticiper mes besoins et de pr\u00e9-traiter l&#8217;information qu&#8217;ils me donnent. Mes processus cognitifs se tissent d\u00e9sormais en partie \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, en partie \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de moi. Je n\u2019ai plus seulement des r\u00e9serves de m\u00e9moires externes, j\u2019ai aussi des dispositifs externes de constitution et d\u2019exploitation de ces r\u00e9serves. A l\u2019\u00e9chelle sociale, cette m\u00e9moire distribu\u00e9e et durable qu\u2019est la culture n\u2019est plus exclusivement g\u00e9r\u00e9e par les humains. Ce suppl\u00e9ment de gestion, ce travail cognitif qui s\u2019effectue en dehors de nous, encore enti\u00e8rement \u00e0 notre demande, mais plus tout \u00e0 fait sous notre seul contr\u00f4le, constitue avant tout une extraordinaire ressource. Il n\u2019est pas absurde cependant d\u2019en \u00e9prouver quelque angoisse. Mais avant de se f\u00e9liciter ou de s\u2019inqui\u00e9ter, notre t\u00e2che sera de tenter de pr\u00e9voir et de comprendre les effets cognitifs et culturels de cette activation explosive de notre m\u00e9moire externe.<\/p>\n<p>M\u00e9moires internes et externes interagissent. Les m\u00e9moires externes sont adapt\u00e9es aux dispositions et aux besoins cognitifs humains et \u00e9voluent historiquement avec les changements institutionnels et technologiques. En revanche, on pourrait croire que les m\u00e9moires internes font partie, dans leurs structures sinon dans leurs contenus, de l&#8217;\u00e9quipement mental commun \u00e0 l&#8217;esp\u00e8ce depuis les d\u00e9buts d&#8217;Homo Sapiens. Ce n&#8217;est vrai qu&#8217;en partie: l&#8217;\u00e9quipement mental commun se d\u00e9veloppe et se compl\u00e8te selon l&#8217;environnement culturel. La m\u00e9moire ne fait pas exception. Il y a une p\u00e9dagogie de la m\u00e9moire individuelle (datant en Occident de la rh\u00e9torique antique, et d\u00e9crite dans le livre fameux de Frances Yates, <em>L&#8217;Art de la M\u00e9moire <\/em><em><strong>[7]<\/strong><\/em>) qui contribue \u00e0 mettre en place non seulement des contenus de m\u00e9moire, mais aussi des routines mn\u00e9moniques. L&#8217;existence de m\u00e9moires externes modifie les t\u00e2ches de la m\u00e9moire interne et en affecte les m\u00e9canismes. Ainsi, le fonctionnement m\u00eame de la m\u00e9moire musicale -un des premiers exemples de m\u00e9moire sociale \u00e9tudi\u00e9 par le fondateur de la sociologie de la m\u00e9moire, Maurice Halbwachs- se transforme-t-il avec l&#8217;apparition de la transcription musicale. Ce n&#8217;est qu&#8217;avec l&#8217;\u00e9criture qu&#8217;\u00e9merge une m\u00e9moire des textes, \u00e0 proprement parler. Les effets des moyens de stockage \u00e9lectroniques sur les m\u00e9moires individuelles sont eux trop r\u00e9cents pour avoir encore \u00e9t\u00e9 proprement \u00e9tudi\u00e9s mais on ne s&#8217;aventure gu\u00e8re en pr\u00e9disant qu&#8217;ils seront importants.<\/p>\n<p>Si les praticiens des sciences sociales veulent non seulement parler de m\u00e9moire collective mais aussi en parler de mani\u00e8re assez pr\u00e9cise pour en comprendre les m\u00e9canismes et les effets, ils doivent regarder \u00e0 la loupe des sciences cognitives les liaisons qui s&#8217;\u00e9tablissent entre les m\u00e9moires internes des individus, soit directement par le biais de la communication, soit indirectement par le biais de m\u00e9moires externes. Ils constateront alors que, de m\u00eame qu\u2019il n&#8217;y a pas une, mais des m\u00e9moires individuelles, il n&#8217;y a pas une mais des m\u00e9moires collectives qui se distinguent en particulier par le mode de conservation de l&#8217;information et par les processus de son accumulation et de son exploitation. Si les praticiens des sciences cognitives veulent d\u00e9crire les processus de m\u00e9moire tels qu&#8217;ils sont effectivement \u00e0 l&#8217;\u0153uvre dans la vie des humains, alors ils doivent, comme l&#8217;ont fait par exemple le psychologue Ulric Neisser[8] ou l&#8217;anthropologue cognitif Edwin Hutchins[9], prendre pour objet d&#8217;\u00e9tude non seulement l&#8217;individu m\u00e9morisant des stimuli de laboratoire, mais aussi les r\u00e9seaux interindividuels et culturels, les situations quotidiennes o\u00f9 s&#8217;exerce la cognition, les art\u00e9facts cognitifs qui y sont mis en \u0153uvre, et les informations qui y sont r\u00e9ellement m\u00e9moris\u00e9es.<\/p>\n<p>[1] Halbwachs M., 1994 (1925). <em>Les cadres sociaux de la m\u00e9moire<\/em>, Albin Michel.<\/p>\n<p>[2] Nora, Pierre, dir. (1978-1993). <em>Les     Lieux de m\u00e9moire,<\/em> 7 volumes, Gallimard. R\u00e9\u00e9dition     en trois volumes Quarto, 1997<\/p>\n<p>[3] Sperber, Dan &amp; Hirschfeld, Lawrence (1999).<strong> <\/strong>Culture, Cognition, and Evolution. In Robert Wilson &amp;     Frank Keil (eds) <em>MIT Encyclopedia of     the Cognitive Sciences<\/em>, MIT Press, pp.cxi-cxxxii<\/p>\n<p>[4] Sperber, Dan (1996). <em>La Contagion des     Id\u00e9es<\/em>. Odile Jacob<\/p>\n<p>[5] Descola, Philippe (1993). <em>Les Lances du Cr\u00e9puscule<\/em>, Coll. Terre Humaine, Paris, Plon. pp.     83-84.<\/p>\n<p>[6] Goody, Jack (1977). <em>The domestication     of the savage mind<\/em>. Cambridge University Press. (Traduction fran\u00e7aise: <em>La raison graphique<\/em>, Paris: Minuit)<\/p>\n<p>[7] Yates, Frances. (1966) <em>The Art of     Memory<\/em>, University of Chicago Press. Trad. Fran\u00e7aise: <em>L&#8217;Art     de la M\u00e9moire<\/em>, Gallimard 1975.<\/p>\n<p>[8] Neisser, Ulric. dir. (1982). <em>Memory     observed<\/em>. W.H. Freeman<\/p>\n<p>[9] Hutchins, Edwin. (1995). <em>Cognition     in the Wild<\/em>. MIT Press<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>[&#8230;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[19,5,7,8,9],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/71"}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=71"}],"version-history":[{"count":7,"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/71\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1483,"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/71\/revisions\/1483"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=71"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=71"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=71"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}