{"id":77,"date":"2002-09-04T14:54:50","date_gmt":"2002-09-04T13:54:50","guid":{"rendered":"http:\/\/www.dan.sperber.fr\/?p=77"},"modified":"2018-04-24T20:08:08","modified_gmt":"2018-04-24T19:08:08","slug":"lavenir-de-lecriture","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/?p=77","title":{"rendered":"Dan Sperber (2002) <b>L&#8217;avenir de l&#8217;\u00e9criture<\/b>. Colloque virtuel <a href=\"http:\/\/www.text-e.org\/\"><i>&#8220;text-e&#8221;<\/i><\/a>"},"content":{"rendered":"<p style=\"padding-left: 60px;\">Texte \u00e9crit en anglais, fran\u00e7ais et italien pour le colloque virtuel <a href=\"http:\/\/www.text-e.org\/\">text-e<\/a>, organis\u00e9 par l&#8217;Association Euro-Edu, la Biblioth\u00e8que Publique d&#8217;Information du Centre Pompidou\u00a0 et la Soci\u00e9t\u00e9 GiantChair, colloque consacr\u00e9 \u00e0 explorer l&#8217;impact de l&#8217;Internet sur la lecture, l&#8217;\u00e9criture et la diffusion du savoir. Le colloque s&#8217;est d\u00e9roul\u00e9 du 15 octobre 2001 jusqu&#8217;\u00e0 fin mars 2002; les d\u00e9bats peuvent \u00eatre consult\u00e9s sur le site du colloque ou dans <em>Text-e: Le texte \u00e0 l&#8217;heure de l&#8217;Internet<\/em>, Gloria Origgi &amp; Noga Arikha eds., 2003 Paris: Biblioth\u00e8que Publique d&#8217;Information.<!--more--><\/p>\n<p align=\"center\"><b>L\u2019avenir de la lecture et de l\u2019\u00e9criture<\/b><\/p>\n<p align=\"center\">Dan Sperber<\/p>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p>Si vous lisez ce texte, il est probable que vous vous servez avec la m\u00eame facilit\u00e9 de la parole et de l\u2019\u00e9crit. Vous et moi vivons dans un environnement o\u00f9 le langage est omnipr\u00e9sent sous la forme de stimuli acoustiques ou visuels. Chaque jour, nous traitons sans doute plus de texte \u00e9crit que de parole. Nous avons tendance \u00e0 donner autant de valeur \u00e0 notre capacit\u00e9 de lire et d\u2019\u00e9crire qu\u2019\u00e0 des capacit\u00e9s perceptuelles et motrices plus fondamentales. Nous concevons l\u2019\u00e9criture comme essentielle \u00e0 la r\u00e9alisation de soi. Nous oublions facilement que l\u2019\u00e9criture est une invention r\u00e9cente dans l\u2019histoire d\u2019Homo sapiens, que le savoir lire et \u00e9crire pour tous est devenu un objectif il y a seulement quelques g\u00e9n\u00e9rations, et que cet objectif est loin d\u2019\u00eatre enti\u00e8rement atteint. M\u00eame quand nous nous souvenons du fait que l\u2019\u00e9criture est r\u00e9cente et que le savoir lire et \u00e9crire ne s\u2019est r\u00e9pandu que tout derni\u00e8rement, nous ne doutons pas qu\u2019ils sont l\u00e0 pour de bon. Mais est-ce bien le cas\u00a0?<\/p>\n<p>La th\u00e8se la plus sujette \u00e0 controverses que je d\u00e9fendrai ici est qu\u2019avec la r\u00e9volution des technologies de l\u2019information et de la communication, l\u2019\u00e9criture pourrait bient\u00f4t n\u2019\u00eatre plus qu\u2019une relique du pass\u00e9, tandis que la lecture restera. Mon but, cependant, n\u2019est pas de proph\u00e9tiser, mais d\u2019emprunter des moyens aux\u00a0 sciences cognitives et sociales pour mieux r\u00e9fl\u00e9chir sur l\u2019avenir.<\/p>\n<p>Aussi provocante que soit la th\u00e8se que je d\u00e9fendrai, je dois souligner qu\u2019une th\u00e8se encore plus radicale a ses d\u00e9fenseurs. Selon cette th\u00e8se l\u2019\u00e9criture et aussi la lecture seront bient\u00f4t choses du pass\u00e9, une paire encombrante de proth\u00e8ses comportementales qui, r\u00e9trospectivement, appara\u00eetront comme une parenth\u00e8se dans l\u2019histoire de l\u2019humanit\u00e9. C\u2019est ce que soutient en particulier William Crossman qui \u00e9crit\u00a0: \u00ab\u00a0En nous donnant acc\u00e8s par la parole et par l\u2019ou\u00efe aux informations enregistr\u00e9es, les ordinateurs parlant nous permettront enfin de remplacer toute la langue \u00e9crite par la langue parl\u00e9e. Nous serons capables d\u2019enregistrer et de r\u00e9cup\u00e9rer l\u2019information simplement en parlant, en \u00e9coutant et en regardant des graphiques, mais pas des textes. Avec ce pas de g\u00e9ant en avant vers le pass\u00e9, nous sommes sur le point de recr\u00e9er une culture orale sur des bases technologiques plus efficaces et plus fiables\u00a0\u00bb (dans \u201cThe coming age of talking computers\u201d <i>The Futurist<\/i>, D\u00e9c. 1999). Je soutiendrai cependant qu\u2019il existe une asym\u00e9trie pertinente entre l\u2019\u00e9criture et la lecture qui devrait assurer la survie de cette derni\u00e8re.<\/p>\n<h3>Le pass\u00e9 et le pr\u00e9sent<\/h3>\n<p>Avant de scruter l\u2019avenir, un regard sur le pass\u00e9 et le pr\u00e9sent. Dans la plupart des soci\u00e9t\u00e9s humaines ayant jamais exist\u00e9, les enfants sont devenus des adultes comp\u00e9tents sans l\u2019aide d\u2019aucune \u00e9ducation formelle. Ils y ont acquis une langue, la connaissance de leur environnement naturel et social, des techniques, un savoir-vivre, des contes, des chants, et d\u2019autres comp\u00e9tences culturelles sans \u00e9cole ni enseignement organis\u00e9. Ils ont sans doute \u00e9t\u00e9 aid\u00e9s par des adultes et par d\u2019autres enfants qui leur ont donn\u00e9 des conseils et qui ont corrig\u00e9 leurs erreurs, mais ce genre d\u2019assistance p\u00e9dagogique est tr\u00e8s diff\u00e9rent de toute \u00e9ducation institutionnelle. L\u2019\u00e9ducation institutionnelle sert typiquement \u00e0 transmettre des savoirs et des comp\u00e9tences qui ne sont presque jamais acquis par un processus spontan\u00e9, et qui donc, si on ne les enseignait pas syst\u00e9matiquement, sans doute ni n\u2019\u00e9mergeraient ni ne se stabiliseraient comme des ingr\u00e9dients de la culture.<\/p>\n<p>Il y a un contraste frappant entre l\u2019acquisition du langage et celui de l\u2019\u00e9criture. Dans des conditions ordinaires, le langage est spontan\u00e9ment acquis par le tr\u00e8s jeune enfant. Le soutien p\u00e9dagogique des adultes (qui fait presque enti\u00e8rement d\u00e9faut dans certaines soci\u00e9t\u00e9s) joue au mieux un r\u00f4le marginal. L\u2019acquisition de l\u2019\u00e9criture et de la lecture en revanche consiste en un processus long et intensif d\u2019entra\u00eenement d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 en interaction avec un ma\u00eetre. Est-ce parce que les syst\u00e8mes d\u2019\u00e9criture sont plus complexes que les langues parl\u00e9es\u00a0? C\u2019est le contraire. Une langue comme l\u2019anglais, l\u2019amharique ou le chinois est un objet bien plus complexe qu\u2019un syst\u00e8me d\u2019\u00e9criture alphab\u00e9tique, syllabique ou m\u00eame logographique. En fait, les linguistes ne sont pas encore parvenus \u00e0 donner une grammaire compl\u00e8tement explicite d\u2019aucune langue humaine, tandis que les syst\u00e8mes d\u2019\u00e9criture comportent, eux, des r\u00e8gles enti\u00e8rement explicites. Cette remarquable diff\u00e9rence entre l\u2019acquisition du langage d\u2019une part et de l\u2019\u00e9criture d\u2019autre part tient \u00e0 des pr\u00e9dispositions psychologiques\u00a0: les humains sont pr\u00e9dispos\u00e9s \u00e0 acqu\u00e9rir spontan\u00e9ment la langue de leur communaut\u00e9. Ils n\u2019ont aucune pr\u00e9disposition \u00e0 acqu\u00e9rir l\u2019\u00e9criture. Ce sont les syst\u00e8mes d\u2019\u00e9criture qui ont d\u00fb s\u2019adapter plut\u00f4t \u00e0 des dispositions perceptuelles et motrices qui avaient \u00e9merg\u00e9 bien avant l\u2019invention de l\u2019\u00e9criture. Comment se fait-il, dans ces conditions que des syst\u00e8mes d\u2019\u00e9criture soient apparus et se soient r\u00e9pandus et stabilis\u00e9s\u00a0?<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9criture n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 d\u2019embl\u00e9e ce composant de la culture commune qu\u2019elle constitue d\u00e9sormais dans les soci\u00e9t\u00e9s modernes. Elle a \u00e9t\u00e9 d\u2019abord un savoir-faire sp\u00e9cialis\u00e9 pratiqu\u00e9 par des scribes professionnels au service de l\u2019\u00c9tat. De tels savoir-faire sp\u00e9cialis\u00e9s \u00e9mergent lorsque la demande pour les produits de ces savoir-faire est assez forte et entra\u00eene la constitution d\u2019un groupe de sp\u00e9cialistes (soit parce qu\u2019ils y sont \u00e9conomiquement motiv\u00e9s, soit parce qu\u2019ils y sont contraint par les utilisateurs finaux de leurs produits). Les difficult\u00e9s cognitives que peut comporter l\u2019acquisition de ces savoir-faire professionnels sont surmont\u00e9es, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du petit groupe de sp\u00e9cialistes, par un investissement important dans la formation d\u2019apprentis. L\u2019enseignement du savoir-faire devient typiquement la mati\u00e8re d\u2019un savoir-faire didactique de second ordre.<\/p>\n<p>L\u2019accumulation et la diversification de textes \u00e9crits rendues possibles par le d\u00e9veloppement de l\u2019\u00e9criture et les transformations \u00e9conomiques et politiques associ\u00e9es ont rendu les co\u00fbts impliqu\u00e9s dans l\u2019acquisition de l\u2019\u00e9criture et de la lecture inf\u00e9rieurs aux b\u00e9n\u00e9fices de cette acquisition pour une proportion croissante de la population. Dans les soci\u00e9t\u00e9s modernes, les b\u00e9n\u00e9fices sont plus grands que les co\u00fbts pour la majorit\u00e9, et l\u2019analphab\u00e9tisme est devenu quelque chose de honteux et donc un co\u00fbt en lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Il y a un autre facteur important qui contribue \u00e0 expliquer la g\u00e9n\u00e9ralisation de l\u2019\u00e9criture et de la lecture. Une fois le savoir-faire v\u00e9ritablement acquis, \u00e9crire devient un genre d\u2019automatisme\u00a0: on peut \u00e9crire sans pr\u00eater aucune attention consciente aux mouvements de sa main (et cela est vrai aussi de la dactylographie). De m\u00eame, pour le vrai lecteur, la lecture est un genre de reconnaissance visuelle automatique de formes parmi d\u2019autres. Les premi\u00e8res formes d\u2019\u00e9criture, comme l\u2019\u00e9criture cun\u00e9iforme des Sum\u00e9riens avec ses mat\u00e9riaux et ses instruments encombrants, ne permettaient pas le m\u00eame degr\u00e9 d\u2019automatisme.<\/p>\n<p>Deux faits expliquent ainsi le succ\u00e8s de l\u2019\u00e9criture\u00a0: le fait que les b\u00e9n\u00e9fices sont devenus, pour un nombre croissant de personnes, plus grand que les co\u00fbts, et le fait que, une fois pay\u00e9 les co\u00fbts initiaux d\u2019acquisition du savoir-faire, les co\u00fbts d\u2019utilisation du savoir-faire acquis sont comparativement n\u00e9gligeables. Ces deux faits sont li\u00e9s. Si la distribution des co\u00fbts et des b\u00e9n\u00e9fices \u00e9tait plus \u00e9galement r\u00e9partie dans le cours de la vie, ou, en d\u2019autre termes, si les co\u00fbts marginaux de l\u2019\u00e9criture et de la lecture ne s\u2019effondraient pas une fois la comp\u00e9tence vraiment acquise, on lirait et on \u00e9crirait beaucoup moins (telle \u00e9tait d\u2019ailleurs la situation quand on \u00e9crivait sur la pierre ou la glaise). Avec un usage moins fr\u00e9quent de la lecture et de l\u2019\u00e9criture, il y aurait moins d\u2019\u00e9crits \u00e0 lire et moins de personnes dispos\u00e9s \u00e0 les lire. Les b\u00e9n\u00e9fices de l\u2019\u00e9criture et de la lecture en seraient d\u2019autant diminu\u00e9s, et pourraient ne plus en justifier les co\u00fbts, si ce n\u2019est pour un petit groupe de scribes professionnels. Ce qui se passe en fait, c\u2019est qu\u2019une fois ma\u00eetris\u00e9es, l\u2019\u00e9criture et la lecture sont g\u00e9n\u00e9ralement profitables. Plus grand est le nombre de gens qui lisent et \u00e9crivent, plus il est avantageux de le faire soi-m\u00eame, et plus grande est la motivation pour faire apprendre le savoir-faire \u00e0 ses enfants. Dans ces conditions, comment l\u2019avenir de l\u2019\u00e9criture et de la lecture pourrait-il \u00eatre incertain\u00a0? C\u2019est, en un mot, qu\u2019\u00e9crire n\u2019est pas la seule fa\u00e7on de produire des \u00e9crits.<\/p>\n<p>Il y a peu encore, bien des gens riches ou puissants pr\u00e9f\u00e9raient dicter \u00e0 un secr\u00e9taire plut\u00f4t qu\u2019\u00e9crire eux-m\u00eames. Certaines \u0153uvres litt\u00e9raires ou historiques comme le <i>Paradis Perdu<\/i> de Milton ou le <i>M\u00e9morial de Saint H\u00e9l\u00e8ne<\/i> de Las Cases et Napol\u00e9on ont \u00e9t\u00e9 dict\u00e9es. Il peut \u00eatre avantageux de dicter pour des raisons de vitesse, ou ce peut \u00eatre une n\u00e9cessit\u00e9 comme dans le cas de Milton \u00e2g\u00e9, qui avait perdu la vue. Cependant, m\u00eame si nous avions le choix, la plupart d\u2019entre nous pr\u00e9f\u00e9raient \u00e9crire que dicter. La raison principale de cette pr\u00e9f\u00e9rence, il me semble, est le fait qu\u2019on a un bien moindre contr\u00f4le de son texte en le dictant qu\u2019en l\u2019\u00e9crivant. De toute fa\u00e7on la dict\u00e9e traditionnelle \u00e9tait une forme de division du travail scriptural, et non une fa\u00e7on de rendre l\u2019\u00e9criture obsol\u00e8te. Aujourd\u2019hui en revanche les nouvelles technologies de l\u2019information sont en passe de permettre une nouvelle forme de dict\u00e9e ne souffrant pas des m\u00eames d\u00e9fauts que l\u2019ancienne, et telle que la division du travail ne se fera plus entre employeur et employ\u00e9 mais entre humains et machines.<\/p>\n<p>Les programmes de reconnaissance de la parole qui permettent la conversion de la parole en texte se sont rapidement am\u00e9lior\u00e9s au cours des derni\u00e8res ann\u00e9es. Ils permettent d\u00e9sormais de parler de fa\u00e7on continue et naturelle au rythme de la conversation et de voir ce que l\u2019on dit s\u2019inscrire au fur et \u00e0 mesure sur l\u2019\u00e9cran. Actuellement, le taux d\u2019erreurs est encore trop \u00e9lev\u00e9, les programmes doivent eux-m\u00eames \u00eatre entra\u00een\u00e9s, et bien des utilisateurs qui n\u2019ont pas un besoin pressant de ce genre de programme se d\u00e9couragent. Je tiens pour \u00e9vident cependant que ces d\u00e9fauts seront surmont\u00e9s et que, dans quelques ann\u00e9es, il sera possible de parler normalement et que la machine transcrive ce qui est dit avec tr\u00e8s peu d\u2019erreurs, et en distinguant, dans le flot de la parole, les instructions qui doivent \u00eatre ex\u00e9cut\u00e9es (par exemple\u00a0: \u00ab\u00a0souligner\u00a0!\u00a0\u00bb) du texte proprement dit qui doit \u00eatre transcrit. Il deviendra bien plus facile de dicter \u00e0 une machine qu\u2019il ne l\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 de dicter \u00e0 un secr\u00e9taire. De fa\u00e7on plus g\u00e9n\u00e9rale il sera plus facile de donner des ordres \u00e0 un ordinateur (et \u00e0 divers genre d\u2019appareils domestiques, de v\u00e9hicules, et d\u2019autres machines) en leur parlant qu\u2019en manipulant claviers, souris et autres boutons. Les machines seront capables de donner de l\u2019information oralement plut\u00f4t que sur un \u00e9cran. Gr\u00e2ce aux progr\u00e8s de la technologie de conversion de texte en parole, les machines seront capables de lire \u00e0 voix haute un texte \u00e9crit avec des intonations naturelles. Les interactions orales en langue naturelle seront la r\u00e8gle plut\u00f4t que l\u2019exception.<\/p>\n<p>Aussi imparfaites que soient \u00e0 pr\u00e9sent ces technologies de conversion de la parole au texte et du texte \u00e0 la parole, elles transforment d\u00e9j\u00e0 la vie de personnes qui, souffrant d\u2019un handicap visuel, auditif ou moteur, ou de dyslexie, ne peuvent pas lire et \u00e9crire normalement. Si les millions d\u2019analphab\u00e8tes dans le monde ne profitent pas de ces m\u00eames technologies, c\u2019est bien s\u00fbr \u00e0 cause de leur pauvret\u00e9, laquelle explique, pour commencer, qu\u2019ils soient analphab\u00e8tes.<\/p>\n<p>Dans peu de temps, les co\u00fbts et b\u00e9n\u00e9fices de l\u2019\u00e9criture et de la lecture seront compar\u00e9s non seulement avec ceux de l\u2019analphab\u00e9tisme, mais aussi avec ceux d\u2019autres modes de cr\u00e9ation et de consultation de textes issus des nouvelles technologies. Comment cela affectera-t-il l\u2019avenir de l\u2019\u00e9criture et de la lecture\u00a0?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3>Choix individuels<\/h3>\n<p>Tandis que la parole est un \u00e9v\u00e9nement qui se d\u00e9roule dons le temps, un texte \u00e9crit est un objet plus ou moins durable dans l\u2019espace (plus durable quand il est grav\u00e9 dans la pierre, moins quand il est inscrit \u00e0 la craie sur le tableau noir). A cause de cette diff\u00e9rence dans leurs modes d\u2019existence temporelle et spatiale, la parole et l\u2019\u00e9crit conviennent \u00e0 des usages diff\u00e9rents. Le d\u00e9veloppement de l\u2019\u00e9criture n\u2019a pas entra\u00een\u00e9 un d\u00e9clin de la parole. Je ne connais aucune donn\u00e9e qui montrerait que la parole est moins utilis\u00e9e, ou moins bien utilis\u00e9e, dans les soci\u00e9t\u00e9s avec \u00e9criture que dans les soci\u00e9t\u00e9s sans \u00e9criture. Il semblerait plut\u00f4t que ce soit le contraire. Le d\u00e9veloppement de l\u2019\u00e9criture a entra\u00een\u00e9 l\u2019\u00e9mergence de nouveaux usages du langage, de r\u00e9seaux sociaux plus larges et plus denses, et donc de\u00a0 nouvelles occasions o\u00f9 se servir de la parole et un plus grand raffinement dans l\u2019art de parler.<\/p>\n<p>Que se passera-t-il si maintenant la conversion de la parole au texte et du texte \u00e0 la parole deviennent des outils ordinaires de la communication\u00a0? Ces techniques entra\u00eeneront-elles, comme ce fut le cas avec l\u2019\u00e9criture, l\u2019\u00e9mergence d\u2019usages du langage qui viendront s\u2019ajouter \u00e0 ceux qui existent d\u00e9j\u00e0, ou remplaceront-ils l\u2019outil de l\u2019\u00e9criture, et dans ce cas, avec quels effets\u00a0? Il est important ici de bien distinguer l\u2019activit\u00e9 d\u2019\u00e9criture (\u00e0 la main ou au clavier) le texte \u00e9crit lui-m\u00eame, et l\u2019activit\u00e9 de lecture. Si la conversion de la parole au texte devait \u00eatre utilis\u00e9e syst\u00e9matiquement et la conversion du texte \u00e0 la parole de fa\u00e7on seulement occasionnelle (ce qui constitue un sc\u00e9nario plausible), ce serait la fin, ou en tout cas la marginalisation, de l\u2019activit\u00e9 d\u2019\u00e9criture mais ni celle du texte \u00e9crit ni celle de l\u2019activit\u00e9 de lecture. Si la conversion du texte \u00e0 la parole devait \u00eatre utilis\u00e9e syst\u00e9matiquement et la conversion du la parole au texte de fa\u00e7on seulement occasionnelle (ce qui est beaucoup moins plausible), ce serait la fin, ou en tout cas la marginalisation, de l\u2019activit\u00e9 de lecture mais ni celle du texte \u00e9crit ni celle de l\u2019activit\u00e9 d\u2019\u00e9criture. Si (comme le pr\u00e9dit Crossman) les deux formes de conversions devaient \u00eatre utilis\u00e9es syst\u00e9matiquement ce serait la fin de l\u2019activit\u00e9 d\u2019\u00e9criture, de l\u2019activit\u00e9 de lecture, et donc du texte \u00e9crit. Les machines se serviraient d\u2019un langage de machine pour encoder l\u2019information n\u00e9cessaire \u00e0 la conversion de la parole et vers la parole; ces encodages ne ressembleraient gu\u00e8re \u00e0 nos \u00e9crits et, de toute fa\u00e7on ne seraient jamais vus ni lus par personne.<\/p>\n<p>Nos soci\u00e9t\u00e9s finiront-elles par remplacer l\u2019\u00e9criture et la lecture par des technologies de conversion\u00a0? En tout cas cela ne r\u00e9sultera pas d\u2019une d\u00e9cision collective fond\u00e9e sur une vision des cons\u00e9quences d\u2019un tel choix pour la soci\u00e9t\u00e9, mais de l\u2019accumulation de d\u00e9cisions individuelles. Quelle est la probabilit\u00e9, donc, que les individus adoptent ces nouvelles technologies\u00a0?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4>La conversion de la parole au texte<\/h4>\n<p>Dans quelle mesure pourrait-on accomplir au moyen de la conversion de la parole au texte les diff\u00e9rents objectifs que l\u2019on poursuit en \u00e9crivant\u00a0? A premi\u00e8re vue et en g\u00e9n\u00e9ral, ce qui peut \u00eatre accompli au moyen d\u2019un texte \u00e9crit ne d\u00e9pend gu\u00e8re de la fa\u00e7on dont il a \u00e9t\u00e9 initialement produit\u00a0: \u00e9crit \u00e0 la main, dactylographi\u00e9,\u00a0 dict\u00e9 \u00e0 un secr\u00e9taire ou transcrit par une machine. Les quelques exceptions, testaments holographiques ou lettres d\u2019amour parfum\u00e9es par exemple, ne seront pas plus des obstacles \u00e0 la g\u00e9n\u00e9ralisation de la conversion de la parole au texte qu\u2019elles ne l\u2019ont \u00e9t\u00e9 \u00e0 la g\u00e9n\u00e9ralisation du traitement de texte.<\/p>\n<p>Pour un individu, choisir de produire un texte \u00e9crit par le biais de la conversion de la parole au texte plut\u00f4t qu\u2019au moyen d\u2019une forme quelconque d\u2019\u00e9criture ne constituera pas une d\u00e9cision capitale et d\u00e9pendra de consid\u00e9rations pratiques et esth\u00e9tiques. La conversion de la parole au texte a un avantage pratique \u00e9vident et majeur par rapport \u00e0 l\u2019\u00e9criture manuelle ou m\u00eame \u00e0 la dactylographie\u00a0: une rapidit\u00e9 multipli\u00e9e. Elle a un d\u00e9savantage pratique \u00e9vident\u00a0: la parole est bruyante donc ne pourrait pas \u00eatre utilis\u00e9e confortablement comme m\u00e9thode de composition de texte dans la plupart des environnements actuels de travail, d\u2019\u00e9tude ou m\u00eame domestiques. Cependant, s\u2019il s\u2019av\u00e9rait que la parole est un moyen bien plus efficace de produire du texte \u00e9crit, les espaces de travail pourraient \u00eatre r\u00e9organis\u00e9s (ou peut-\u00eatre le bruit pourrait-il \u00eatre s\u00e9lectivement contr\u00f4l\u00e9 au moyen d\u2019autres technologies nouvelles).<\/p>\n<p>L\u2019argument principal qui vient \u00e0 l\u2019esprit en faveur du maintien de l\u2019activit\u00e9 d\u2019\u00e9criture n\u2019est pas tant pratique qu\u2019intellectuel. L\u2019\u00e9criture permet d\u2019exprimer ses pens\u00e9es d\u2019une fa\u00e7on plus riche, pus subtile et mieux contr\u00f4l\u00e9e que la parole. En \u00e9crivant on peut corriger, r\u00e9\u00e9crire, et, \u00e0 la fin, produire un texte sans les h\u00e9sitations et les reprises de la parole. C\u2019est l\u2019exploitation de ces possibilit\u00e9s qui font la richesse stylistique et la sp\u00e9cificit\u00e9 de l\u2019\u00e9crit. Notez cependant que ces possibilit\u00e9s ne tiennent pas au fait d\u2019\u00e9crire en lui-m\u00eame, mais au fait que celui qui \u00e9crit peut lire ce qu\u2019il \u00e9crit en l\u2019\u00e9crivant. Imaginez qu\u2019en \u00e9crivant vous ne puissiez voir que le mot sous votre plume qui, une fois \u00e9crit, deviendrait invisible et ineffa\u00e7able. Dans ce cas, tous les avantages stylistique de l\u2019\u00e9criture sur la parole seraient perdus (et pire\u00a0: comme l\u2019\u00e9criture est plus lente que la parole, la quantit\u00e9 de texte que vous pourriez conserver en m\u00e9moire \u00e0 court terme serait plus faible, ce qui favoriserait des phrases plus courtes et plus simples dans l\u2019\u00e9criture que dans la parole). Imaginez \u00e0 l\u2019inverse que ce que vous dictez \u00e0 une machine soit imm\u00e9diatement lisible sur l\u2019\u00e9cran, et puisse, en outre \u00eatre facilement corrig\u00e9 au moyen d\u2019instructions orales (et peut-\u00eatre aussi manuelles). Cette interaction essentiellement orale avec la machine offrirait des possibilit\u00e9s d\u2019\u00e9laboration stylistique identiques \u00e0 celle de l\u2019\u00e9criture.\u00a0 Le potentiel cr\u00e9atif de l\u2019\u00e9criture ne provient pas de la main mais de l\u2019\u0153il. En d\u2019autres termes, ce qui donne une valeur unique au processus de l\u2019\u00e9criture, c\u2019est la lecture simultan\u00e9e de ce que l\u2019on \u00e9crit.<\/p>\n<p>Il existe une importante raison esth\u00e9tique de pr\u00e9f\u00e9rer la conversion de la parole au texte \u00e0 l\u2019\u00e9criture. Aussi habitu\u00e9s que nous soyons \u00e0 d\u00e9placer une plume sur du papier ou \u00e0 taper sur des touches, la parole est bien plus naturelle. Au d\u00e9but, on \u00e9prouvera un certain malaise \u00e0 dicter \u00e0 une machine, mais une fois ce malaise surmont\u00e9, ce sera peut-\u00eatre un extraordinaire soulagement que d\u2019\u00eatre d\u00e9barrass\u00e9 de l\u2019artificialit\u00e9, de la tension musculaire, de l\u2019agitation de l\u2019\u00e9criture et d\u2019entendre le son de sa propre voix tout en s\u2019exprimant par le langage. Quand il sera possible de laisser de c\u00f4t\u00e9 l\u2019\u00e9criture, nous serons nombreux \u00e0 r\u00e9aliser \u00e0 quel point elle point elle nous aura toujours \u00e9t\u00e9, au fond, inconfortable.<\/p>\n<p>Si la technologie de conversion de la parole au texte se r\u00e9v\u00e8le efficace et agr\u00e9able, les gens finiront peut-\u00eatre par cesser totalement d\u2019\u00e9crire sans l\u2019avoir jamais d\u00e9cid\u00e9 et sans m\u00eame s\u2019en rendre compte (tout comme beaucoup d\u2019entre nous ont, en fait, cess\u00e9 d\u2019\u00e9crire \u00e0 la main). L\u2019effet cumulatif de tels choix individuels au niveau culturel est difficile \u00e0 pr\u00e9dire, mais il sera sans doute consid\u00e9rable.<\/p>\n<h4>La conversion du texte \u00e0 la parole<\/h4>\n<p>La conversion du texte \u00e0 la parole est un moyen de se faire lire un texte \u00e0 voix haute plut\u00f4t que de le lire soi-m\u00eame. De m\u00eame que des personnes riches ou puissantes se sont servis de secr\u00e9taires pour dicter plut\u00f4t qu\u2019\u00e9crire, de m\u00eame de telles personnes ont-elles fait appel \u00e0 des lecteurs ou des lectrices pay\u00e9s. Ce que l\u2019on tire d\u2019un texte lu \u00e0 voix haute par autrui diff\u00e8re de ce qu\u2019on en tire en le lisant soi-m\u00eame. Le ton de voix du lecteur contribue \u00e0 la fa\u00e7on dont on interpr\u00e8te le texte. Dans certains cas \u2013 un acteur lisant un po\u00e8me ou une m\u00e8re lisant une histoire \u00e0 son enfant \u2013, cela peut \u00eatre merveilleux. Mais, en g\u00e9n\u00e9ral, nous pr\u00e9f\u00e9rons interpr\u00e9ter ce que nous lisons dans notre propre voix silencieuse. En outre, nous ne nous \u00e9prendrons peut-\u00eatre jamais vraiment du ton de voix d\u2019un ordinateur, et nous resterons sans doute justement r\u00e9ticents \u00e0 \u00eatre influenc\u00e9s par lui dans notre interpr\u00e9tation d\u2019un texte.<\/p>\n<p>Tandis qu\u2019\u00e9couter une po\u00e9sie ou m\u00eame une histoire lue \u00e0 voix haute peut \u00eatre une source de plaisir voire\u00a0 d\u2019illumination, il y a d\u2019autres genres de textes que l\u2019on comprend bien mieux quand on les lit soi-m\u00eame. De tels textes sont typiquement \u00e9crits pour \u00eatre lus en silence, et ils sont difficiles voire impossibles \u00e0 suivre quand on doit les \u00e9couter. Quiconque s\u2019est ennuy\u00e9 \u00e0 mourir en entendant un universitaire lire \u00e0 voix haute le texte de sa conf\u00e9rence sait de quoi je parle. Pour comprendre pourquoi il en va ainsi, consid\u00e9rez le r\u00f4le que joue la m\u00e9moire \u00e0 court terme dans la compr\u00e9hension. Dans le processus d\u2019\u00e9coute de la parole (qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019une conversation ou d\u2019une lecture \u00e0 voix haute), l\u2019information fournie par chaque parole doit \u00eatre retenue en m\u00e9moire \u00e0 court terme assez longtemps pour permettre le d\u00e9codage linguistique (m\u00eame si une partie de cette information peut \u00eatre reconstruite \u00e0 partir du contexte). Il n\u2019en va pas de m\u00eame avec la lecture. Le texte \u00e9crit fournit une m\u00e9moire \u00e0 court terme externe efficace qui peut \u00eatre parcourue dans les deux sens. C\u2019est ce qui permet au lecteur de suivre un texte \u00e0 son propre rythme par opposition \u00e0 une \u00e9coute qui se fait au rythme du locuteur. Le lecteur peut d\u2019abord parcourir le texte pour ensuite le lire attentivement. Il peut revenir en arri\u00e8re sur un passage dont la pertinence lui est apparue r\u00e9trospectivement. Il peut v\u00e9rifier la coh\u00e9rence du texte. Quand vous lisez, vous perdez le suppl\u00e9ment d\u2019information donn\u00e9 par la voix et les gestes, mais vous \u00eates \u00e0 m\u00eame de tirer bien plus d\u2019un texte et de le comprendre plus \u00e0 fond.<\/p>\n<p>Le fait que le lecteur voit une page enti\u00e8re et peut aller n\u2019importe o\u00f9 dans le texte a ouvert aux auteurs de textes \u00e9crits des possibilit\u00e9s que n\u2019ont pas les locuteurs. En \u00e9crivant, on peut utiliser des phrases plus complexes. On peut souligner l\u2019organisation d\u2019un texte avec des paragraphes, des titres et des sous-titres. On peut s\u2019\u00e9loigner d\u2019une organisation strictement lin\u00e9aire en ajoutant des notes des renvois, ou des appendices. On peut produire de nouveaux genres d\u2019objets qui sont \u00e0 la fois linguistiques et graphiques comme les listes structur\u00e9es et les tables. M\u00eame lors de cours ou de s\u00e9minaires, la plupart des enseignants et des conf\u00e9renciers trouvent utile voire n\u00e9cessaire de fournir \u00e0 leur public du texte \u00e9crit et d\u2019autres objets graphiques sous forme de notes au tableau, de documents sur papier ou, maintenant, de projections sur un \u00e9cran. Bien des formes et des fonctions actuelles de l\u2019\u00e9crit tirent parti des effets de la pr\u00e9sentation visuelle sur le travail de la m\u00e9moire \u00e0 court terme. Sans doute, certaines de ces fonctions pourraient \u00eatre remplies par des machines parlantes, mais certainement pas toutes. Par exemple, il pourrait \u00eatre plus facile de demander \u00e0 voix haute \u00e0 la machine de lire une courte entr\u00e9e de dictionnaire que d\u2019utiliser l\u2019ordre alphab\u00e9tique pour la chercher soi-m\u00eame. En revanche, parcourir un texte ou un catalogue restera l\u2019affaire de la vue plut\u00f4t que de l\u2019ou\u00efe.<\/p>\n<p>D\u2019un point de vue pratique, l\u2019\u00e9coute d\u2019un texte est bien plus lente que la lecture. Elle est aussi plus bruyante (mais ceci se corrige facilement au moyen d\u2019\u00e9couteurs). Le plus grand obstacle \u00e0 l\u2019abandon de la lecture, c\u2019est sans doute le r\u00f4le qu\u2019elle joue non dans l\u2019utilisation des textes mais dans leur production. Comme je l\u2019ai soulign\u00e9, ce que nous appr\u00e9cions le plus, et \u00e0 juste titre, dans l\u2019activit\u00e9 d\u2019\u00e9criture, ce ne sont pas les mouvements de la main (sinon la dactylographie n\u2019aurait pas remplac\u00e9 l\u2019\u00e9criture manuelle \u00e0 ce point), mais c\u2019est le fait que nous puissions lire au fur et \u00e0 mesure ce que nous \u00e9crivons.<\/p>\n<p>Tout ceci rend peu plausible que l\u2019effet cumulatif de d\u00e9cisions individuelles en la mati\u00e8re entra\u00eene le remplacement, \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de la soci\u00e9t\u00e9, de l\u2019activit\u00e9 de lecture par l\u2019emploi des techniques de conversion du texte \u00e0 la parole.<\/p>\n<h3>Et la culture\u00a0?<\/h3>\n<p>J\u2019ai tent\u00e9 jusqu\u2019ici de d\u00e9velopper l\u2019argument suivant\u00a0: pratiquement tous les b\u00e9n\u00e9fices que l\u2019on associe \u00e0 l\u2019\u00e9criture et qui justifient que l\u2019on consacre tant de ressources cognitives et sociales \u00e0 son enseignement sont, en fait, des b\u00e9n\u00e9fices tir\u00e9s de la lecture. M\u00eame les avantages apparents de l\u2019\u00e9criture sur la parole en mati\u00e8re d\u2019expression tiennent au fait qu\u2019en \u00e9crivant, on lit ce que l\u2019on \u00e9crit. L\u2019\u00e9criture est pour l\u2019essentiel un co\u00fbt pay\u00e9 pour pouvoir profiter de la lecture. C\u2019\u00e9tait et c\u2019est encore un co\u00fbt presque in\u00e9vitable, mais plus pour tr\u00e8s longtemps. D\u00e8s que la technologie permettra de voir sa parole correctement transcrite au fur et \u00e0 mesure de son d\u00e9roulement et de modifier le texte transcrit par des instructions orales (et sans doute aussi par des gestes de pointage et de s\u00e9lection de texte), l\u2019\u00e9criture ne pr\u00e9sentera plus aucun avantage qui en justifie le co\u00fbt. En revanche, se faire lire un texte \u00e0 voix haute par une machine est rarement pr\u00e9f\u00e9rable \u00e0 la lecture personnelle.<\/p>\n<p>Bient\u00f4t, l\u2019effet cumulatif de d\u00e9cisions individuelles d\u2019utiliser les nouvelles technologies entra\u00eenera, \u00e0 l\u2019\u00e9chelle des soci\u00e9t\u00e9s, la quasi-disparition de l\u2019\u00e9criture tandis que la lecture continuera. Les d\u00e9cisions dont je parle seront d\u2019abord celle d\u2019individus qui auront d\u00e9j\u00e0 pay\u00e9 le co\u00fbt principal impliqu\u00e9 dans l\u2019\u00e9criture et la lecture, c&#8217;est-\u00e0-dire non pas celui de leur utilisation, mais celui de leur apprentissage. M\u00eame ce co\u00fbt pay\u00e9, il deviendra pr\u00e9f\u00e9rable de passer \u00e0 la production orale de textes \u00e9crits, tout comme le fait d\u2019avoir appris \u00e0 \u00e9crire \u00e0 la main n\u2019emp\u00eache pas la plupart d\u2019entre nous de n\u2019\u00e9crire quasiment plus qu\u2019au clavier.<\/p>\n<p>Une fois que l\u2019\u00e9criture ne sera plus pratiqu\u00e9e (si ce n\u2019est par les amateurs de calligraphie), que deviendra son enseignement\u00a0?<\/p>\n<p>Quels que soient la langue et le syst\u00e8me d\u2019\u00e9criture, l\u2019enseignement de l\u2019\u00e9criture comporte toujours un surco\u00fbt par rapport \u00e0 l\u2019enseignement de la lecture. La lecture peut en effet s\u2019enseigner seule, tandis que l\u2019enseignement de l\u2019\u00e9criture suppose celui de la lecture. L\u2019enseignement de la lecture et de l\u2019\u00e9criture ayant \u00e9t\u00e9 syst\u00e9matiquement li\u00e9s, on ne dispose pas de comparaison contr\u00f4l\u00e9e qui permettrait d\u2019\u00e9valuer le surco\u00fbt li\u00e9 \u00e0 l\u2019enseignement de l\u2019\u00e9criture proprement dite. En outre, m\u00eame une comparaison contr\u00f4l\u00e9e ne permettrait pas vraiment d\u2019\u00e9valuer l\u2019\u00e9conomie d\u2019effort que permettrait un enseignement de la lecture seule, car toute les p\u00e9dagogies pass\u00e9es et actuelles (\u00e0 l\u2019exception d\u2019enseignements visant des \u00e9l\u00e8ves souffrant d\u2019handicaps sp\u00e9cifiques) proposent un enseignement conjoint des deux pratiques. Si l\u2019on ne devait enseigner que la lecture, on devrait en repenser la p\u00e9dagogie, et en particulier le r\u00f4le que l\u2019ordinateur pourrait y jouer. Il n\u2019est pas du tout inconcevable que la lecture seule puisse, en s\u2019appuyant sur les nouvelles technologies, \u00eatre enseign\u00e9e de fa\u00e7on beaucoup plus ais\u00e9e et intuitive que le couple lecture-\u00e9criture.<\/p>\n<p>Est-ce \u00e0 dire que, une fois que l\u2019\u00e9criture aura \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9e par la transcription, on cessera de l\u2019enseigner pour n\u2019enseigner plus que la lecture, et que les ressources ainsi lib\u00e9r\u00e9es (le temps des enfants, des instituteurs, des parents) pourront \u00eatre utilis\u00e9es autrement\u00a0? Certainement pas. Une transition culturelle de cette ampleur constitue un processus complexe et se heurte \u00e0 divers facteurs d\u2019inertie.<\/p>\n<p>Dans les pays d\u00e9velopp\u00e9s, ceux qui pourraient avoir le plus grand int\u00e9r\u00eat \u00e0 l\u2019abandon de l\u2019\u00e9criture, c&#8217;est-\u00e0-dire les enfants, ne sont pas \u00e0 m\u00eame d\u2019en juger et n\u2019ont de toute fa\u00e7on pas voie au chapitre. Les premi\u00e8res g\u00e9n\u00e9rations d\u2019adultes qui passeront \u00e0 la dict\u00e9e apr\u00e8s des ann\u00e9es d\u2019\u00e9criture auront d\u00e9j\u00e0 pay\u00e9 le prix de l\u2019apprentissage. Le prix pay\u00e9, la familiarit\u00e9 avec la pratique, la non-distinction entre l\u2019enseignement de l\u2019\u00e9criture et celui de la lecture, le m\u00e9pris ou la compassion pour les illettr\u00e9s, tout concourra \u00e0 faire de ces adultes d\u2019ardents d\u00e9fenseurs de l\u2019enseignement de l\u2019\u00e9criture. Les enseignants form\u00e9s \u00e0 enseigner l\u2019\u00e9criture et l\u2019orthographe et qui souvent le font avec un d\u00e9vouement et une patience extraordinaire, ne seront gu\u00e8re dispos\u00e9s \u00e0 admettre que tout ce savoir devient p\u00e9rim\u00e9. On imagine facilement les plaidoyers et les diatribes passionn\u00e9s des d\u00e9fenseurs de l\u2019\u00e9criture qui, alors m\u00eame qu\u2019ils n\u2019en feront plus usage eux-m\u00eames, auront le sentiment de prot\u00e9ger la culture m\u00eame contre, pire que des analphab\u00e8tes, des supp\u00f4ts de l\u2019analphab\u00e9tisme.<\/p>\n<p>Ce sc\u00e9nario, o\u00f9 l\u2019\u00e9criture reste parmi nous comme activit\u00e9 scolastique obligatoire, n\u2019est pas le seul plausible. Il ne tient pas compte de divers facteurs qui pourraient faire \u00e9voluer les choses autrement. L\u2019enseignement en g\u00e9n\u00e9ral est appel\u00e9 \u00e0 changer radicalement sous l\u2019effet des nouvelles technologies. On peu imaginer que l\u2019apprentissage de la lecture se fasse plus t\u00f4t et plus spontan\u00e9ment gr\u00e2ce \u00e0 des interactions avec les machines et que donc l\u2019enseignement de la lecture et celui de l\u2019\u00e9criture se trouvent de fait dissoci\u00e9s. On peut imaginer que l\u2019\u00e9criture ne joue de r\u00f4le significatif que dans les cours d\u2019\u00e9criture et qu\u2019elle soit de moins en moins utilis\u00e9e dans l\u2019enseignement des autres mati\u00e8res. Dans ces conditions, l\u2019enseignement de l\u2019\u00e9criture perdra plus vite beaucoup de son importance. Les nouvelles g\u00e9n\u00e9rations d\u2019adultes pourront alors \u00eatre tent\u00e9es d\u2019attribuer moins de ressources \u00e0 cet enseignement et de le rendre facultatif.<\/p>\n<p>M\u00eame ce sc\u00e9nario modifi\u00e9 ne tient pas compte de la diversit\u00e9 des situations dans le monde. Dans un grand nombre de pays, le gros des ressources de l\u2019enseignement est consacr\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9criture et \u00e0 la lecture et l\u2019anaphab\u00e9tisme au moins partiel d\u2019une grande partie de la population est un obstacle majeur au d\u00e9veloppement \u00e9conomique. Dans ces pays, l\u2019utilisation de techniques de conversion de la parole au texte et aussi du texte \u00e0 la parole, si leur co\u00fbt est suffisamment abaiss\u00e9, peut se r\u00e9v\u00e9ler un moyen exceptionnel d\u2019acc\u00e9l\u00e9rer \u00e0 la fois la promotion sociale des individus et le d\u00e9veloppement \u00e9conomique collectif. Dans ces m\u00eames pays, le d\u00e9veloppement de l\u2019\u00e9ducation devra alors \u00eatre repens\u00e9 sur d\u2019autre base, et tandis qu\u2019il est centr\u00e9 aujourd\u2019hui sur l\u2019\u00e9criture, il pourrait au contraire en marginaliser le r\u00f4le \u00e0 l\u2019avenir.<\/p>\n<p>M\u00eame si elle r\u00e9sultait de l\u2019accumulation de d\u00e9cisions individuelles somme toute modestes et raisonnables, la marginalisation de l\u2019\u00e9criture et de son enseignement aurait des effets culturels sans doute consid\u00e9rables et difficilement pr\u00e9visibles. Il est bien trop facile ici de parler d\u2019un retour \u00e0 l\u2019oralit\u00e9.\u00a0 Les effets les plus profonds qu\u2019\u00e0 eu l\u2019\u00e9criture sur les civilisations humaines tiennent au fait qu\u2019elle a leur a permis de devenir vraiment cumulatives au lieu d\u2019\u00e9voluer toujours \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des limites de la m\u00e9moire \u00e0 long terme des humains. Non seulement ces effets ne sont pas compromis, mais les nouvelles technologies de l\u2019information permettent de nouvelles formes d\u2019accumulation culturelle de m\u00eame que de nouvelles formes d\u2019exploitation de l\u2019information accumul\u00e9e.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, la g\u00e9n\u00e9ralisation de la production orale de textes \u00e9crits aura sans doute des effets significatifs sur les textes eux-m\u00eames. Il est possible que ces effets soient plus subtils que dramatiques, et comparables en cela aux effets qu\u2019a eu le remplacement progressif de l\u2019\u00e9criture manuelle par la dactylographie, ou maintenant celui de la machine \u00e0 \u00e9crire par le traitement de texte. Ce changement a favoris\u00e9 l\u2019\u00e9mergence ou le d\u00e9veloppement de nouveaux styles et de nouveaux genres d\u2019une fa\u00e7on qui n\u2019a pas encore \u00e9t\u00e9 syst\u00e9matiquement \u00e9tudi\u00e9e. Il est possible aussi que la composition de textes \u00e9crits au moyen de la voix ait des effets plus profonds. Les diverses formes d\u2019\u00e9criture ont entra\u00een\u00e9 une certaine divergence (variable selon les langues) entre les dialectes oraux et les dialectes \u00e9crits. Un retour \u00e0 l\u2019organe naturel de l\u2019expression linguistique mettra-t-il fin \u00e0 cette divergence, o\u00f9 entra\u00eenera-t-il l\u2019\u00e9mergence de nouveaux dialectes\u00a0?<\/p>\n<p>Les symboles eux-m\u00eames des diff\u00e9rents syst\u00e8mes d\u2019\u00e9criture r\u00e9sultent d\u2019un compromis entre les besoins de la main et ceux de l\u2019\u0153il. L\u2019imprimerie et maintenant l\u2019ordinateur ont permis l\u2019\u00e9mergence de nouveaux caract\u00e8res qui doivent cependant continuer \u00e0 ressembler aux caract\u00e8res \u00e9crits manuellement. Cette contrainte pourrait dispara\u00eetre, entra\u00eenant une nouvelle \u00e9volution des syst\u00e8mes d\u2019\u00e9criture eux-m\u00eames qui ne serait plus guid\u00e9e que par des consid\u00e9rations d\u2019ergonomie et d\u2019esth\u00e9tique visuelle.<\/p>\n<p>On peut tout imaginer, mais il est difficile de sp\u00e9culer de mani\u00e8re inform\u00e9e et raisonn\u00e9e sur ces questions. Difficile, mais pas tout \u00e0 fait impossible, j\u2019esp\u00e8re.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>[&#8230;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[19,5,7,8,6,9],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/77"}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=77"}],"version-history":[{"count":11,"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/77\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1538,"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/77\/revisions\/1538"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=77"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=77"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.dan.sperber.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=77"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}